Climat : deux Indiens au Parlement

Qu’avait donc en tête Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale, quand il a invité de hauts représentants du peuple amazonien Kayapo, mardi 3 juin, pour participer à une discussion publique sur la conférence internationale sur le climat qui doit se tenir à Paris fin 2015 : un  bon coup médiatique, un parfum d’authenticité, ou un moment de vérité ?

Qu’avait donc en tête Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale, quand il a invité de hauts représentants du peuple amazonien Kayapo, mardi 3 juin, pour participer à une discussion publique sur la conférence internationale sur le climat qui doit se tenir à Paris fin 2015 : un  bon coup médiatique, un parfum d’authenticité, ou un moment de vérité ?Le cacique Raoni, sous sa coiffe de plumes, avec son plateau (un « labret ») incrusté dans la lèvre inférieure, a d’abord aimanté l’attention des photographes et les lumières des caméras, avec son apparence si radicalement différente des autres convives sous les ors de l’hôtel de Lassay. Chef suprême des Kayapos, il incarne depuis vingt-cinq ans, aux yeux du monde occidental, la figure emblématique de l’Indien amazonien. Porte-parole des communautés menacées par la déforestation et l’exploitation de la jungle, il s’est déplacé à maintes reprises en Europe pour alerter ses habitants sur les menaces pesant sur son peuple.

Cette fois-ci, devant un parterre composé d’élus, de responsables associatifs, de consultants, de chercheurs, de cadres d’entreprises et de journalistes, il a introduit la séance dans sa langue, traduit simultanément en brésilien, puis en français. Son discours sonna comme un mantra douloureux, tissé d’images et de sensations : « Je suis très préoccupé du futur de mon peuple », « la pollution des rivières », « les barrages », « nous ne respirerons plus bien », « quel futur pour nos enfants ». Mais sans plus de détail.

 © Megaron Txuharramaé à l'Assemblée nationale, le 3 juin 2014 (JL). © Megaron Txuharramaé à l'Assemblée nationale, le 3 juin 2014 (JL).



C’est alors qu’il fut suivi au micro par son successeur à la tête des Kayapos, Megaron Txukarramaé, qui ouvrit d‘un coup les yeux de l’assistance sur la réalité que le cacique Raoni n’avait qu’évoquée : « Les routes, les barrages nous affectent, nous, leurs voisins. Nous avons besoin d’espaces, de la forêt, de gibier pour manger et de rivières et de poissons pour nourrir nos familles ». Il ne porte ni coiffe, ni labret, mais l’attention de la salle lui semble dédiée. Il poursuit : « ici en France il y a des entreprises qui construisent des barrages sur le fleuve Tapajós et sur le fleuve Xingu, le barrage du Belo Monte. Je cite le nom de deux entreprise : EDF et Alstom. Elles sont en train de construire ces barrages. Nous ne sommes pas consultés. Pensez un seul instant : il y a des indiens isolés (qui vivent à l’écart de la civilisation urbaine, ndlr) tout prêt qui ne savent pas que ces barrages vont être construits. Les rivières vont monter, inonder leurs terres, ils vont mourir car ils ne seront pas prévenus. Ces entreprises sont responsables de ces destructions. C’est triste de parler de cela, mais je suis obligé d’en parler ».

Sourire crispé de Claude Bartolone à la tribune. Dans la salle, assis autour de petites tables rondes, se trouvent plusieurs dirigeants d’EDF et d’Alstom, à en croire la liste des participants. Le visage de Gérard Mestrallet, le PDG de GDF Suez, lui aussi à la tribune, reste impassible. Pourtant, son groupe construit lui aussi de grands barrages au Brésil, notamment celui de Jirau. Megaron Txukarramaé poursuit son allocution et interpelle cette fois « le peuple français » : « il y a du bois illégal qui sort d’Amazonie, et a été acheté ici. Que comptez-vous faire ? » Il a terminé. Les spectateurs applaudissent. « Deux interventions très concrètes » enchaîne la journaliste d’i-télé qui anime la soirée. Nicolas Hulot, aussi en tribune, affiche un air soucieux. A la toute fin du débat, il reprendr la parole pour dire que se pose la question de « la responsabilité des entreprises françaises dans un certain nombre de macro projets qui mériteraient un certain nombre de précautions ». C’est beaucoup plus mesuré. Mais il déclare le cacique Raoni digne d’un prix Nobel de la paix.

Après ces deux orateurs, le ton de la soirée se modifie complètement. Il n’est plus question que de responsabilité de la France, puissance accueillante du sommet de l’ONU sur le climat en 2015, et du modèle européen de lutte contre le dérèglement climatique. Un grand bol d’auto célébration. Tout en écoutant les intervenants, je sollicite les services de communication d’EDF et d’Alstom par courriel pour recueillir leur réaction. Aucune réponse. Un peu plus tard, lors du cocktail de clôture de la soirée, je rencontre le Monsieur politique climatique d’EDF. Il se dit « très étonné » par les accusations des Kayapos. Sans autre commentaire.

De retour chez moi, je fais quelques recherches et tombe sur un communiqué d’Alstom annonçant la signature d’un contrat de 500 millions d’euros avec la compagnie brésilienne Norte Energia pour la fourniture d’équipements destinés au complexe hydroélectrique de Belo Monte, le troisième plus important au monde. Quant à EDF, son rapport d’activité développement durable 2012 explique que le groupe « mène les études de faisabilité du projet hydro-électrique de la rivière Tapajos en Amazonie ».

Selon l’Observatoire des multinationales, ces grands barrages sont par erreur considérés comme de sources d’énergie « propre », alors qu’ils sont à l’origine de rejets de méthane (un puissant gaz à effet de serre) « du fait de la décomposition de la végétation dans les retenues d’eau. Ces mégaprojets sont souvent la manifestation de politiques de développement autoritaires, qui occasionnent d’importantes destructions écologiques et des atteintes aux droits des minorités (notamment indigènes), sans aucun débat démocratique sur leurs coûts, leurs bénéfices et les alternatives ».

Selon Wikipedia, en 2010, le cacique Raoni a promis la guerre aux bâtisseurs de barrage : « J'ai demandé à mes guerriers de se préparer à la guerre, j'en ai parlé aussi aux tribus du Haut Xingú. Nous ne nous laisserons pas faire. Nous irons tuer les Blancs qui construisent ce barrage ». Mais impossible de retrouver la vidéo de l’entretien en question.

Contre toute attente, dans le cadre fastueux et régalien de l’un des plus beaux palais de la Républiques, face à d’éminentes figures de la représentation nationale, deux Indiens ont réussi à déranger pour de bon la petite musique routinière des débats officiels sur le dérèglement climatique.

Mercredi matin, à 9h47, j'ai finalement reçu une longue réponse d'Alstom, la voici ci-dessous :

"Belo Monte est un projet stratégique pour Alstom. La centrale hydroélectrique sera constituée de deux salles des machines. La principale comprendra 18 turbines Francis, pouvant générer 11.000 MW. La salle des machines auxiliaire, quant à elle,  comprendra 6 turbines de type Bulbe pouvant générer 233 MW. Alstom dispose de l'expertise et de nombreuses références lui permettant de fournir les meilleurs équipements pour ce type de projet. Alstom soutient le consortium qui a remporté l’appel d’offres et mettra à disposition son expertise technologique et son savoir-faire pour le projet et pour sa mise en œuvre.
 
L'étude environnementale du projet a été bien réalisée et une partie importante de ses investissements sera consacrée à des programmes sociaux et environnementaux.
 
Grâce aux progrès technologiques, la superficie initialement prévue du réservoir était de 1600 km² en 1989, a été réduite à 502,8 km² en 2002, soit une diminution de 60 %, limitant ainsi l'impact sur l'environnement et sur les communautés riveraines. A titre de comparaison, la moyenne nationale de zone inondée est de 0,49 km² par MW installé. Belo Monte aura un taux de 0,04 km² par MW installé. Il convient de souligner que sur les 502,8 km² de la zone inondée, 228 km² (45 %) correspondent à l'ancien lit de la rivière.
 
Pour produire autant d’électricité que Belo Monte avec des centrales hydroélectriques de petite taille, il faudrait inonder une zone trois fois plus grande. Il est également important de rappeler que 20 000 emplois directs et deux fois plus d'emplois indirects (en période de pic) seront générés.
 
Alstom croit dans le développement de futurs projets hydroélectriques dans la région Nord du Brésil et l’hydroélectricité devrait rester la principale source d’électricité dans le pays pour les prochaines années, conservant ainsi une part importante aux énergies renouvelables dans le futur mix énergétique.
 
Ce projet requiert l’implication de fournisseurs expérimentés, connaissant très bien le pays et ses spécificités en termes de logistique et de construction pour installer les équipements dans les délais, selon le calendrier de livraison du projet."

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