A Marseille: «Nous vous attendons nombreux pour découvrir notre environnement»

Tour des « pigeons immigrés » , la « maison des puces », « Ratatouille », la « tour de Pise », la « souricière » et son « appartement témoin » : mercredi 1er octobre, une trentaine d’habitant-e-s de la cité de la Savine à Marseille -très majoritairement des femmes- dans les quartiers Nord de la ville, ont organisé une visite guidée de leur quartier.

Tour des « pigeons immigrés » , la « maison des puces », « Ratatouille », la « tour de Pise », la « souricière » et son « appartement témoin » : mercredi 1er octobre, une trentaine d’habitant-e-s de la cité de la Savine à Marseille -très majoritairement des femmes- dans les quartiers Nord de la ville, ont organisé une visite guidée de leur quartier.

Toxic tour à la Savine, à Marseille, le 1er octobre (JL). Toxic tour à la Savine, à Marseille, le 1er octobre (JL).
Pour l’occasion, ils ont renommé leur tour d’habitation pour symboliser les nuisances qu’ils y endurent : logements délabrés, parties communes négligées, invasion de rats, puces, punaises et même de sangliers. « Parfois vers 4 heures du matin, les femmes en voient un en partant faire les ménages ».  Les animaux semblent venir de la forêt voisine - nous sommes sur les hauteurs d’une colline arborée de Marseille, en cul de sac- chassés de leur habituel lieu de séjour par le chantier d’un stade. Un terrain démoli à proximité a été classé en zone naturelle  « mais l’histoire, le lien social, la solidarité entre les familles et les personnes semblent n’avoir aucune valeur et ne sont pas pris en compte » dénonce un tract.

C’est la raison pour laquelle elles ont baptisé cette journée porte-ouverte d’un style particulier : « toxic tour ». Une partie des résidents sont en conflit ouvert avec leur bailleur, la Logirem, organisme de logement social de droit privé, filiale des Caisses d’Epargne (groupe BPCE), qui accompagne ici un projet de rénovation urbaine. Des tours ont déjà été démolies, d’autres doivent l’être et d’autres logements encore doivent sortir de terre. Mais pour l’Alliance savinoise, une association d’habitants de cette cité déshéritée mais bénéficiant d’une vue plongeante sur la Méditerranée, cette opération va les chasser de leur lieu de vie au profit de nouveaux occupants, plus fortunés. Ils en contestent la légitimité, la méthode, les propositions à leurs yeux inadéquates de relogement et refusent même pour certains de quitter la Savine. « Nous vous attendons nombreux pour découvrir notre environnement » ont-ils écrit sur l’affiche annonçant l’événement. Ils m’ont invitée car quelques semaines plus tôt, fin août à Paris, j’ai fait la connaissance de Catherine et Fathia du Collectif des quartiers populaires de Marseille. Elles avaient participé à une autre balade toxique, autour des data centers d’Aubervilliers que j’animais.

Maoulida, 28 ans, que tous surnomment « Mami », m’explique : « Ils nous ont tellement fait de diagnostics en marchant dans la cité, au moins six ou sept, qu’on a appris. La différence, c’est que nous, on dit que c’est un toxic tour. Ils nous ont demandé de changer le nom mais on n’a pas voulu ». Elle vit là depuis sa naissance. « Ils m’ont proposé de très beaux logements, mais je n’ai jamais été prioritaire ».

La visite est organisée en onze étapes. Chaque lieu représente un problème. Le point de départ est un terrain vague : l’ancien site du bâtiment A, démoli en 2009, et toujours pas reconstruit. Pour Rachida, il symbolise la destruction du lien social. Kaiser, président du club de boxe : « On est Savinois. On veut la réussite du peuple de la La Savine ». La cité a été terminée en 1973, il y a 41 ans, lors de la dernière vague de grands ensembles. 

Zaïda proteste : « ils ont détruit 150 logements et n’en ont reconstruit que deux ! Normalement c’est un reconstruit pour un démoli. Que font-ils avec l’argent de nos logements ? La Savine est à nous ». Le projet de rénovation urbaine (près de 83 millions d’euros) prévoit de reloger 800 des 1400 ménages habitant sur place. Une vingtaine de logements neufs on été livrés, d’autres sont prévus sur le quartier voisin du Vallon des Tuves. Mais les opérations de réhabilitation sur le site ont stoppé avec la découverte d’amiante dans les joints des cloisons. Depuis, les habitants se morfondent, pris en le sentiment d’être abandonnés à leur sort et le refus de se voir délogés de leur lieu de vie.

Zaïda est arrivée à La Savine à douze ans, relogée en haut de cette colline isolée alors que son quartier de naissance entrait en rénovation. La voilà de nouveau « chassée » de son lieu de vie : « ça ne s’arrêtera jamais ». Sur son site Marseille rénovation urbaine, le représentant local de l'agence nationale de rénovation urbaine (Anru) explique que la découverte d’amiante à la Savine « réinterroge nécessairement le projet initial. L’ambition d’une éradication totale de l’amiante est aujourd’hui affichée par les partenaires ». Concrètement, « cette décision conduit à étudier la démolition d’un nombre de logements important avec une reconstruction de l’offre sur différents sites.  Cette situation nouvelle conduira à reloger temporairement ou définitivement une bonne partie des ménages de La Savine. Elle nécessite également une réévaluation importante du financement du plan de rénovation urbaine ». L’ancien ministre de la ville François Lamy, s’est rendu deux fois sur place. En avril dernier, un homme de 31 ans a été tué par balles dans le hall d’un immeuble de la Savine.

 

Toxic tour à la Savine, à Marseille, le 1er octobre (JL). Toxic tour à la Savine, à Marseille, le 1er octobre (JL).



Au-dessus de l’ancien terrain de boules, aujourd’hui délaissé, une femme se souvient à haute voix de son père. Il fut l’un des ouvriers bâtisseurs de la cité. Il est mort d’asbestose, la maladie de l’amiante. Elle pleure. « L’amiante, c’est le facteur premier ». Un homme qui vit à la Savine depuis 26 ans : « On est des locataires et des pigeons ». Il habitait dans le bâtiment A, aujourd’hui détruit, vit maintenant dans le D, qui doit être abattu. « Ils veulent nous remettre dans le J ». Interminable ronde de tours condamnées en logements provisoires. « Quand on a besoin d’eux ils ne sont jamais là. Il y a des rats dans les appartements, quand on les appelle, ils se contentent de nous donner les marques des produits à acheter pour s’en débarrasser. On en a marre de réclamer ». Au bas de leur feuille de route, les baladeuses ont écrit : « L’impact environnemental ce n’est pas seulement l’énergie et le climat, c’est aussi considérer et mettre en relation les conditions de vie des personnes avec un cadre qui, à la Savine, est particulièrement dégradé ».

Deux proches de la sénatrice socialiste et maire de l’arrondissement, Samia Ghali sont venues. C’est aussi la circonscription d'Henri Jibrayel, député PS. Juste à côté, c’est le territoire de Stéphane Ravier, le nouveau maire Front National des 13e et 14e arrondissement. Rachida, clope entre les doigts, invective Rebia Benarioua, élu socialiste au conseil général et municipal, qui regarde, en retrait, le tour se dérouler au pied des tours. « C’est catastrophique, dit-il, on veut faire partir ces gens, on leur propose d’autres cités, mais ici ils se connaissent tous ». Le représentant de la mosquée suit une partie de la balade. Elle passe par une aire de jeux hors d’usage, des blocs de béton laissés sur un bout de route, des cages d’escaliers non entretenues, un ascenseur en panne, des appartements haut perchés et sans volet, des commerces fermés, une cour d’école maternelle jonchée de déchets, la sortie de secours au premier étage qui donne sur…rien, sans escalier pour descendre à terre. La maison des associations a été rebaptisée : « agence tous risques ».

Maoulida veut me montrer le tunnel sous une tour condamnée et désertée de la plupart de ses habitants où nichent des pigeons qui la nuit empêchent les riverains de dormir. Elle avance à grands pas plusieurs mètres devant moi, et j’entends soudain : « Ils ont mis des plaques ! Là où il y avait les pigeons… ». Fathia explique : « on a envoyé des invitations aux élus et à la Logirem il y a deux jours, depuis ils ont désherbé et dératisé ». Quelqu’un lance fort une pomme de pin pour faire sortir les volatiles. Quelques oiseaux s’échappent de l’intérieur de l’immeuble. Une voisine dit avoir vu les agents poser les plaques deux jours plus tôt.

-    « Qu’est-ce que vous faîtes ? »
-    « Il paraît que Mediapart va venir ».

L’affiche annonçant le toxic tour proclame « Sauvons le sanglier sauvage de La Savine ». Je demande à Rachida la raison de cet étrange slogan. Elle me répond qu’ils ne s’opposent pas au sanglier. « On est pour sauver tout le monde, lui et nous ! ».

 

A la Savine, 1er octobre 2014 (JL). A la Savine, 1er octobre 2014 (JL).

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