Climat: « Nous ne voulons pas sauver le monde, mais en édifier d’autres »

Pour la réunion publique de lancement de l’appel contre le crime climatique (publié par Mediapart le 26 août, à lire et à signer ici), ses initiateurs voulaient une belle salle, solennelle, à la hauteur de la gravité de leurs propos. Ils ont choisi la Maison des océans, belle bâtisse du début du XXe siècle, en plein quartier latin, dessinée par Henri-Paul Nénot, l’architecte de la Sorbonne. Elle accueille des conférences internationales sur la protection des océans.

Pour la réunion publique de lancement de l’appel contre le crime climatique (publié par Mediapart le 26 août, à lire et à signer ici), ses initiateurs voulaient une belle salle, solennelle, à la hauteur de la gravité de leurs propos. Ils ont choisi la Maison des océans, belle bâtisse du début du XXe siècle, en plein quartier latin, dessinée par Henri-Paul Nénot, l’architecte de la Sorbonne. Elle accueille des conférences internationales sur la protection des océans.

Soirée de lancement de l'appel contre le crime climatique (JL). Soirée de lancement de l'appel contre le crime climatique (JL).
Mais les murs des lieux d’étude et de recherche ont une histoire : celle de la conquête des savoirs, qui est aussi celle de prédation de l’écosystème par les humains. Et c’est donc sous d’immenses panneaux retraçant des scènes de chasse à la baleine, aujourd’hui interdite par de nombreux pays, qu’environ 200 personnes se sont retrouvées pendant plus de deux heures jeudi 3 septembre pour parler d’anthropocène et de crise climatique.

Initié par les mouvements Attac, 350.org et l’éditeur Christoph Bonneuil, l’appel contre le crime climatique a recueilli près de 10 000 signatures en une semaine. Parmi les nouveaux signataires, on remarque la présence du sociologue et philosophe Bruno Latour; la rappeuse Casey; l’opposant au barrage de Sivens, Ben Lefetey; Denez Lhostis, président de France Nature Environnement; Emmanuel Poilâne, le président de la fondation France Liberté, le chercheur critique des OGM Gilles-Eric Seralini ou encore Adolfo Pérez Esquivel, prix Nobel de la paix. Le député socialiste Pouria Amirshahi l’a repris sur son blog. Cécile Duflot, ancienne ministre du logement, a appelé à le signer.



Alternant prise de parole depuis l’estrade et messages vidéo pré-enregistrés, les premiers signataires de l’appel ont expliqué le sens de ce texte qui appelle à cesser l’exploration et l’exploitation des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz), premières responsables du dérèglement climatique. « C’est une proposition radicale pour agir à la source, comme contre l’armement nucléaire ou le trafic de cocaïne » explique Christophe Bonneuil. L’historien a tenu à expliciter l’analogie esquissée par l’appel entre l’abandon des énergies fossiles et l’abolition de l’esclavage : « La traite des êtres humains a été considérée comme normal par la majorité des gens en Europe et en Amérique du nord jusqu’au XVIIIe siècle. Le siècle suivant, elle était devenue répugnante ». Pour lui, il faut inscrire le changement climatique dans la longue conquête des droits : mouvement des droits civiques, décolonisation, opposition à l’Apartheid. Et il s’interroge à voix haute : « demander aujourd’hui aux Etats de réduire volontairement leurs gaz à effet de serre, n’est-ce pas l’équivalent de demander aux propriétaires des esclaves de réduire le nombre de leurs esclaves? » Autrement-dit : n’est-ce pas scandaleusement insuffisant?

Pour la juriste Valérie Cabane, de l’association End Ecocide, le choix de l’expression « crime climatique » a été pesé : « C’est une notion de droit ». S’il y a crime, il y a donc des criminels. Ils devront être jugés et punis. Le président du CCFD, Guy Aurenche, s’adresse à la salle comme s’il prononçait une homélie : « N’attendez pas des spiritualisés un suppléments d’âme, vous en avez tous une. N’attendez pas de miracle! Et c’est un catholique qui vous parle ». Son organisation a annoncé en début de semaine que son fond commun de placement, « Ethique et partage » supprimait de son portefeuille les actions des 200 sociétés qui possèdent les plus grandes réserves de charbon, pétrole et de gaz. Egalement présent, Bill Mc Kibben, le fondateur de 350, s’est réjoui d’une loi tout juste votée par le Sénat de la Californie décidant le désinvestissement du charbon des deux grands fonds de pension de l’Etat.

L’économiste Geneviève Azam, porte-parole d’Attac, a appelé à « un devoir de désobéissance massive face à la destruction légale de planète par l’extraction des énergies fossiles »: « Le changement climatique est en cours. On ne peut pas décider de l’arrêter. C’est la différence avec le régime de l’apartheid. Mais on peut décider de laisser 80% des énergies fossiles dans le sol, et de se donner 60% de chance de contenir le réchauffement à +2°. Nous ne voulons pas sauver le monde mais édifier d’autres monde ».

C’est de la salle que vint en fin de séance une pointe de discorde : pourquoi se focaliser sur les énergies fossiles, laissant de côté l’énergie nucléaire? La stigmatisation du pétrole et du charbon en risque-t-elle pas, même indirectement, de redorer le blason terni de l’industrie de l’atome? Arrivée trop tard, la question resta en suspens. Les soutiens de l’appel y seront sans doute de nouveau confrontés.

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