Jade Lindgaard
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Billet de blog 7 juil. 2014

Notre-Dame-des-Landes: quelle convergence pour le climat?

Le rassemblement contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les 5 et 6 juillet, a fait son mot d’ordre de la convergence des luttes. En est sortie une déclaration solennelle : « Nous serons 100.000 devant l’usine des 1000 vaches,

Jade Lindgaard
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Ferme de Bellevue, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, 6 juillet 2014 (JL). © 

Le rassemblement contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les 5 et 6 juillet, a fait son mot d’ordre de la convergence des luttes. En est sortie une déclaration solennelle : « Nous serons 100.000 devant l’usine des 1000 vaches, sur le barrage de Testet dans le Tarn, sur les LGV, devant l’hyper incinérateur de la Rochelle, sur les projets d’extraction (mines d’or, gaz de schistes,...), sous les THT, sur les sites d’enfouissement de déchets nucléaires, sur les sites de biomascarade.. et tant d’autres encore ! ».

Dans les champs entourant la ferme occupée de Bellevue, sur la zone réservée pour l’aérogare devenue « zone à défendre » pour les opposants, la ZAD, plusieurs milliers de personnes ont parlé, écouté, dansé, campé et fait la fête pendant deux jours. La foule était diverse : des jeunes, des vieux, des électeurs, des partisans de l’action directe, des retraités, des précaires, des familles et des solitaires, des comités de soutien originaires de l’autre côté de la France et des voisin venus en touristes.
Quelle convergence s’est-elle dessinée contre le dérèglement climatique ? Difficile à dire à l’issue des débats. Des points de vue divers, voire contradictoires s’y sont exprimés concernant les stratégies de mobilisations et les formes de lutte d’ici le sommet de l’ONU de décembre 2015 qui se tiendra au Bourget, Paris Climat 2015.

Geneviève Azam, Hervé Kempf, Josie Riffaud et au fond, Ronan Dantec, 6 juillet 2014 (JL) © 

Deux grandes lignes de fracture s’y sont dessinées. D’abord, entre les partisans de la stratégie du clivage et les pragmatistes. Ainsi, dans le premier camp, l’économiste Geneviève Azam, membre du conseil scientifique d’Attac, explique que : « Le climat n’est pas vu comme une catastrophe par le monde économique mais comme un risque. Or les risques sont gérés par la finance ».  Pour elle, « les lobbies économiques et financiers influencent directement le négociations internationales. Ce ne sont plus "les peuples  de la Terre" mais "les lobbies de la terre" ».

Pour la Confédération paysanne et Via Campesina, Josie Riffaud a déclaré : « le climat ? Personne ne comprend vraiment de quoi on parle. A la Confédération paysanne, on parle de crise climatique, crise sociale, crise financière. Il faut mener de front toutes ces batailles ». L’Union syndicale Solidaires, qui tenait une table dans l’espace climat du forum, dénonce le « coût écologique » commun de l’austérité et du capitalisme. Pour ces militant, les grandes entreprises font partie du problème climatique et sont une cible prioritaire de dénonciation.

Le sénateur écologiste Ronan Dantec a par contre tenu à distinguer la finance mondiale « qui ne veut pas d’accord sur le climat », des industries, dont certaines y ont intérêt, selon lui. Il appelle ainsi à agir avec les acteurs du monde économique et politique  tels qu’ils sont, à et non par rapport à un idéal. Une position plus encline aux alliances avec le secteur privé.
Deuxième ligne de clivage : faut-il valoriser les alternatives ou s’attaquer au système frontalement ? D’un côté, on trouve le processus des Alternatiba, ces rassemblements locaux initiés par l’association basque Bizi pour rapprocher et valoriser les alternatives au système marchand et pollueur dominant (Amap, coopératives, projets d’éducation populaire…). A partir de l’automne 2015, il doit s’en tenir à Nantes, Gonesse, Bordeaux, etc. De l’autre, c’est la défense de la stratégie de la confrontation : « on a besoin d’un rapport de forces qui dépasse l’échelle des alternatives, plaide un militant lors d’une réunion plénière sur les enjeux climatiques. On ne leur cause pas d’inquiétude. On est des gentils marginaux ».

Il n’existe bien sûr pas d’instance de départage et de règlement des différends stratégiques au sein des mouvements sociaux du climat. Dans la perspective du sommet de décembre 2015, un cadre unitaire s’est néanmoins mis en place autour de associations. Il réunit des réseaux historiques des mobilisations altermondialistes (Attac, Crid) et le Réseau action climat (Rac). Ils se réunissent depuis le début de l’année 2014 pour coordonner leurs campagnes et créer un front uni, à la différence de ce qui s’était passé en 2009 lors de la conférence de Copenhague.

Rassemblement contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, 6 juillet 2014 (JL). © 

Pour ces militants et têtes de réseaux, la mobilisation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est une précieuse expérience militante : c’est l’union des opposants locaux, paysans et riverains, avec des militants aux convictions et méthodes politiques plus radicale, celles et ceux qui occupent la ZAD depuis 2009, qui a permis d’empêcher le démarrage des travaux de l’aéroport. Des partis politiques (EELV, parti de gauche) ont ensuite relayé cette opposition dans le cadre institutionnel. Bien que souvent villipendés pendant la rencontre des 5 et 6 juillets (« Politiciens cassez-vous ! » proclamait une banderole en lettres rouges et rageuses sous l’un des plus grands chapiteaux de débat), des responsables d’EELV, du Parti de gauche et même du Modem étaient à ce titre invités à s’exprimer dans plusieurs débats.
Cette alliance improbable de cultures politiques si différentes peut-elle perdurer dans une mobilisation contre le système qui produit le dérèglement climatique ? Dans les allées boueuses des parcelles de Bellevue, les 5 et 6 juillet, beaucoup croyaient la victoire contre la  construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes à portée de main. Sur place, s’élaborent déjà des plans pour la reconversion de la ZAD en vivier d’alternatives agricoles et sociales.
Voir les précédents billets de ce blog sur les coulisses de la conférence Paris Climat 2015 :

- A + 5°, des morts à la pelle en Seine-Saint-Denis (28 juin)

- EDF émet de plus en plus de Co2 (20 juin)

- Climat : +2° de température c'est "évidemment très positif" (11 juin)

- Deux Indiens au Parlement (4 juin)

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