Jade Lindgaard
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Billet de blog 7 sept. 2013

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Journalistes et écologie: le malentendu

Dans le conflit opposant le journaliste et auteur Hervé Kempf à la direction du journal qu’il vient de quitter, un épisode significatif s’est déroulé vendredi 6 septembre.

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Dans le conflit opposant le journaliste et auteur Hervé Kempf à la direction du journal qu’il vient de quitter, un épisode significatif s’est déroulé vendredi 6 septembre.

Sous la plume du médiateur du quotidien, Pascal Galinier, le directeur éditorial du Monde, Alain Frachon reconnaît pour la première fois publiquement qu’il reproche à son ancien collègue son travail sur le projet de transfert d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes : Hervé Kempf « a mené [au Monde] avec talent tous les combats qui lui tenaient à cœur. Mais l'une de ces batailles, le deuxième aéroport de Nantes, eût dû l'amener de lui-même à se désister de la couverture factuelle de cet événement. Il ne l'a pas voulu. C'est une autre conception de la presse, un point de désaccord noble ».

Rédacteur en chef au Monde, Didier Pourquery confirme, lui,  avoir exclu Kempf de la couverture de la manifestation de réoccupation de la zone de l’aéroport, en novembre 2012, un point fort de la manifestation quelques semaines après la tentative avortée d’expulsion des occupants par les pouvoirs publics : « Nous avons simplement envoyé sur place un reporter du service Planète, habitué de la couverture de ce genre de conflits mais sans parti pris particulier ».  Fin 2012, alors directeur par interim, Alain Frachon  avait expliqué au journaliste : « Ce ne sont pas tes compétences qui sont en question, mais un problème d'image. Nous tenons à ce que l'approche du journal reste aussi impavide que possible ».

Dans son billet, le médiateur évoque par ailleurs « la petite musique dissonante, militante » de Kempf. Les jeux sont faits, le verdict est rendu: Kempf se serait égaré sur les chemins du militantisme, se serait placé au service d’une cause, inféodant sa liberté de pensée et égarant au final ses lecteurs, reproche implicite qui clignote derrière cette salve de reproches.

Dans un texte retentissant publié sur son site Reporterre, « Adieu Le Monde, vive Reporterre », l’ancien journaliste du Monde affirme, lui, quitter son journal pour y avoir été censuré, version que démentent les responsables du quotidien mais aussi, de façon plus surprenante, sa société des rédacteurs, qui a publié un communiqué cinglant, réfutant l’idée que Kempf soit un « martyr » du Monde. Geste rare, l’instance représentative des journalistes a publiquement mouché cet ancien collègue et apporté son soutien à sa direction. Cette déclaration inhabituelle laisse deviner que d’autres facteurs de désaccords ont joué dans ce conflit.

Quelles que soient les raisons qui ont éloigné le journaliste et essayiste de sa rédaction au fil des ans, il est frappant de lire celle que le Monde choisit de mettre en avant : le reproche de l’engagement et du militantisme. Le conflit du travail devient controverse politique. Mais reproche-t-on aux investigateurs judiciaires de trop s’offusquer des abus de biens sociaux, des financements occultes ou des faits de corruption qu’ils révèlent ? Aux spécialistes de questions sociales de trop s’inquiéter du sort des chômeurs en fin de droits, des retraités pauvres, des inégalités salariales ? L’évasion fiscale des multinationales et des grandes fortunes ne devrait-elle pas être dénoncée par les journalistes économiques ? Bien sûr que si, et c’est un art partagé entre médias de gauche et de droite.

Mais alors, pourquoi la règle serait-elle différente quand il s’agit d’écologie ? Car le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes présente toutes les caractéristiques d’une évasion environnementale. En prévoyant de construire un nouvel aérogare destiné à accueillir un trafic aérien plus nourri au-dessus de la ville de Nantes, la France organise le contournement de ses propres engagements internationaux à réduire par quatre ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. Elle détourne aussi sa propre loi fixant l’objectif de réduire ses consommations d’énergie. Et au passage, elle piétine les normes protégeant les zones humides et la biodiversité.

Qui est donc le plus engagé : le témoin vigilant qui recense ces infractions ou celui qui détourne opportunément les yeux ? De ce point de vue, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes n’est pas qu’une lutte environnementale devenue symbolique (voir ici), c’est aussi un défi journalistique essentiel : faire entendre au public à quel point les grands projets d’infrastructures contredisent les règles que nous prétendons par ailleurs respecter.

Cette tension entre la théorie de préservation de l’environnement et la pratique de sa destruction n’est pas nouvelle. L’historien Jean-Baptiste Fressoz en a livré une analyse vertigineuse dans son livre l’Apocalypse joyeuse. Sur la période beaucoup plus récente, l’avocat Christian Huglo livre un témoignage édifiant sur la réticence de l’Etat à défendre la nature dans son livre Avocat pour l’environnement (voir ici), à travers notamment les exemples de la marée noire de l’Amoco Cadiz et du système électro-nucléaire.

L’enjeu du journalisme sur l’écologie ne se limite pas à siffler les infractions légales ou réglementaires — colossale tâche en soi. Il est beaucoup plus vaste : participer à remettre en relation les sociétés humaines avec la nature. De la même façon que des journalistes aux convictions socialistes bien ancrées ont livré des reportages dénonciateurs sur la pauvreté des classes laborieuses ou l’horreur du travail des enfants au XIXe siècle, les journalistes écologistes ne se contentent pas de raconter un sujet, ils participent d’un mouvement de revendication : celle de la reconnaissance de l’enjeu environnemental.

La différence avec les muckrakers qui, tel Upton Sinclair par exemple, alertait les Etats-Unis sur les conditions de travail dans les abattoirs en 1905, c’est que la question sociale est aujourd’hui reconnue comme un sujet légitime et entier par les sociétés démocratiques. Elle suscite moult controverses et ne génère pas de consensus. Mais aucun responsable politique, industriel, technocratique ne peut délibérément l’ignorer.

Or la question écologique n’a pas atteint ce degré de reconnaissance. Si bien que l’écologie, au sens des rapports entre l’être humain et la nature, est à la fois un sujet et un mouvement politique. C’est peut-être une difficulté philosophique propre au journalisme environnemental aujourd’hui. Bien malin qui pourrait distinguer le journaliste sur l’écologie du plumitif écolo. Cette particularité culturelle les distingue des spécialistes en économie, en justice, en social, en culture. Elle est sans doute mal perçue  et mal comprise de l’extérieur, au risque de malentendus.

Est-ce une difficulté conceptuelle exigeant encore plus de rigueur de travail et de déontologie ? Peut-être que oui. Est-ce une raison pour invalider l’oeuvre des enquêteurs et de reporters au nom de leurs convictions écologistes ? Ce serait absurde. C’est un contre sens de reprocher son engagement à un journaliste environnemental puisque c’est l’objet même de son entreprise intellectuelle.

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