Climat : +2° de température, c’est « évidemment très positif »

La conférence de Paris sur le climat  a lieu dans un an et demi mais déjà les acteurs de la pièce se mettent en place : premières déclarations d’intention, nomination d’une nouvelle ambassadrice pour le climat, Laurence Tubiana, compte à rebours de réunions et de rapports, choix du lieu de tenue du sommet.

La conférence de Paris sur le climat  a lieu dans un an et demi mais déjà les acteurs de la pièce se mettent en place : premières déclarations d’intention, nomination d’une nouvelle ambassadrice pour le climat, Laurence Tubiana, compte à rebours de réunions et de rapports, choix du lieu de tenue du sommet. Contrairement à la réunion de 2013 à Varsovie et à celle qui se tiendra à la fin de l’année à Lima, la « conférence des parties » (COP) 21 de 2015 sera décisive. C’est l’année butoir décidée pour signer un nouveau protocole international, destiné à succéder aux accords de Kyoto (décédés fin 2012 dans une quasi indifférence générale) pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre et le dérèglement climatique.

C‘est la raison pour laquelle, à partir d’aujourd’hui, je consacre ce blog à la préparation du sommet de Paris, afin d’y raconter les prémisses et les évènements parallèles à la voie purement diplomatique. La bataille de Paris par le périphérique extérieur, en quelque sorte.

 © Laurent Fabius, Laurence Tubiana, Elisabeh GUIgou, Le Bourget 10 juin 2014. © Laurent Fabius, Laurence Tubiana, Elisabeh GUIgou, Le Bourget 10 juin 2014.

 

Première surprise : la conférence de 2015 se tiendra en réalité au Bourget.  Mais elle s’appelle « Paris Climat 2015 », bien plus chic. Le Bourget, environ 15 000 habitants, où le Front national a obtenu près de 28% des voix aux dernières européennes, le premier parti loin devant tous les autres. Mais cette donne sociale et politique changera-t-elle la moindre chose aux discussions climatiques ?

Mardi 10 juin, jour d’inauguration des gigantesques halls du parc d’exposition qui accueilleront l’illustre rassemblement dans 18 mois. Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, se déplace en personne. Rdv à 9h, 9h15 à l’entrée L1 de l’immense site. Je suis en retard. Mon vélo a crevé, j’ai dû l’abandonner à La Courneuve et sauté dans le bus 607 qui monte vers la gare de Villepinte. Il est plein de femmes, de poussettes et d’hommes seuls. Des ados sèchent les cours dans les abribus. Je termine le chemin à pied. Passe devant une station essence Esso, une station Total, un bâtiment du groupe Chimirec, spécialisé dans le traitement de déchets dangereux. Juste derrière, pointe le nez de la navette de démonstration du musée de l’air et de l’espace.  A quelques centaines de mètres de l’aéroport dédié aux jets privés et aux vols d’affaires. Mais quel drôle d’endroit pour écrire un nouvel accord sur le climat. Décor paradoxal, hanté par ses propres ennemis, ces intérêts industriels qu’il faut contenir pour sauvegarder les conditions d’existence des humains et des autres. Cet automne, s’y tiendra une grande manifestation de l’atome civil : le Bourget du nucléaire. Attention, paysage hautement idéologique. C’est aussi là que se déroule chaque année la Fête de l’Humanité. Je franchis les barrières de contrôle où l’un des porte-parole de Laurent Fabius fait le guet entouré de policiers. Je cours à travers l’immense esplanade vide qui grouillera de 25 000 délégués d’ici 18 mois. Il pleut, le ciel grisaille comme une traînée de pot d’échappement. On se croirait à Copenhague en 2009.

Je suis venue pour tenter de comprendre comment le gouvernement français et le comité de pilotage vont assimiler la mise en garde des scientifiques du Giec qui ont écrit dans leur dernier rapport (voir ici) que les objectifs de réduction des gaz à effet de serre qui servent de base à la négociation onusienne pourraient conduire le monde à une hausse des températures de 2°c, et même plus. Autrement dit, ils sont terriblement insuffisants. Comment éviter que les quinze jours de sommet du 30 novembre au 11/13 décembre 2015 ne soit un pur théâtre, sans prise sur les causes de la crise climatique ?

Je pose la question à Laurent Fabius en fin de rencontre avec des élus du département, de la région et des élèves du coin. Sa réponse me stupéfie : « le risque privilégié par le rapport du Giec se place autour de +4, + 5°c. Se fixer comme objectif +2°c, c’est quand même du point de vue de l’intérêt de la planète évidemment très positif. On ne peut pas dire, comme ça va conduire à une hausse de 2°, on ne peut rien faire et on arrive à +4, +5° ». Je me frotte les yeux. « Très positif » une hausse de 2° des températures ? Alors que c’est le seuil à partir duquel les chercheurs craignent que le système climatique ne se dérègle, provoquant toute une série de désastres ? Pourtant, quelques minutes plus tôt, le même Fabius expliquait que « si on ne fait rien, dans 10, 20, 30, 50 ans, on est sûr que ce sera la catastrophe. Il faut agir maintenant pour qu’il n’y ait pas de catastrophe demain ».

Un tweet du service de communication du ministère confirme : « Se fixer comme objectif 2 degrés c’est évidemment très positif même si certains trouvent ça insuffisant ». Je n’arrive pas à y croire : la France aurait donc adopté une position radicalement défaitiste pour inaugurer sa présidence de la conférence décisive sur le climat ? Cette rupture diplomatique majeure m’avait totalement échappé.

 

 

J’interroge un conseiller du gouvernement, spécialisés en climat, qui éteint aussitôt l’incendie : Non, pas du tout, la France ne souhaite pas une hausse de 2° des températures terrestres. Mais ajoute-t-il, chacun sait que les engagements des Etats ne suffiront pas à rester sous la barre des 2°c. Nous serons jugés sur le long terme, insiste-t-il : saurons-nous mettre le monde sur la voie de la neutralité carbone, la quasi élimination des gaz à effet de serre à l’horizon 2070/80 ? Un autre expert international s’inquiète : « une hausse de température de 2, 3 ou 4°, ce n’est pas pareil. Mais + 2°, c’est déjà catastrophique ». Il note chez certains responsables la récurrence d’un discours du « faisons ce qu’on peut », prêt à se satisfaire de ce qui était officiellement tabou il y a cinq ans. Les émissions de gaz à effet de serre n’ont cessé de croître depuis 40 ans. Pire, elles s’accélèrent nettement depuis dix ans : une giga-tonne (soit un milliard de tonnes) de plus chaque année, entre 2000 et 2010, contre moins de la moitié (0,4 giga-tonne) entre 1970 et 2000.

La pluie tombe à verse sur le toit du hangar aux trois-quarts vide. Il faut élever la voix au micro pour se faire entendre. Une élève demande si une explosion nucléaire aurait un effet sur le climat. Le ministre invalide gentiment sa question : « C’est comme si pour parler de l’électricité, on parlait de la chaise électrique. Il ne faut pas tout confondre. On peut être pour l’électricité et contre la chaise électrique ».

On peut être pour l’électricité et contre la chaise électrique ; contre le dérèglement climatique mais pour une hausse des températures jamais vue depuis des millénaires. Bienvenue en diplomatie climatique.

    PS: Je complète ce billet mardi 8 juillet, car je viens de découvrir une récente déclaration de Laurent Fabius, à l'occasion des rencontres économiques d'Aix-en-Provence : 
« Au-dela de 2 degrés, ce sera le chaos climatique et personne : aucun particulier, aucune entreprise, aucune nation, aucune commune ne sera épargné ». Le ministre des affaires étrangères tient ici un discours sensiblement différent que lors de la conférence de presse du Bourget, correspondant beaucoup plus à la tonalité du dernier rapport du Giec. L'écart entre les deux déclarations me semble suffisamment notable pour être remarqué. Surtout que lors de cette même intervention, Laurent Fabius a appelé le gouvernement français à « stopper les subventions aux énergies fossiles ». Jusqu'ici seules les ONG écologistes et EELV en faisaient la demande. Cest donc une première pour un ministre si important du gouvernement français, à ma connaissance.

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