Jade Lindgaard
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Billet de blog 13 mai 2019

« Cette répression use le moral et la force »

Les violences policières et judiciaires vécues par des Gilets Jaunes, des militant·e·s anti nucléaires, celles et ceux qui aident les migrant·e·s, des lycéen·ne·s et des habitant·e·s des quartiers populaires sont-elles de même nature? Un collectif se forme pour tenter une riposte commune.

Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

Les coups reçus, les blessures infligées, les gardes-à-vue, les comparutions immédiates et les condamnations pénales se ressemblent. Mais les violences policières et judiciaires vécues par des Gilets Jaunes, des militant·e·s anti nucléaires, celles et ceux qui aident les migrant·e·s, des lycéen·ne·s et des habitant·e·s des quartiers populaires sont-elles de même nature? Et peuvent-elles être combattues de la même manière? S’agit-il d’un nouvel épisode de la longue histoire de la répression, ou d’un phénomène spécifique ? Et face à cela, faut-il défendre l’Etat de droit ou lutter sur le terrain sans rien attendre des institutions judiciaires ?

Ces questions ont sous-tendu une journée de discussions et d’ateliers organisée à Paris samedi 11 mai, à la Bourse du travail, par un collectif de personnes engagées dans diverses luttes, autour d’un mot d’ordre : « Ripostons à l’autoritarisme ». Des récits d’expériences communes ont surgi en nombre. Ian de l’Assemblée des blessés et de Désarmons-les explique : « En six mois le gouvernement français a blessé autant qu’en vingt ans. Avant les Gilets Jaunes, on dénombrait 53 blessés graves par la police depuis 20 ans : lors de manifestations, de matchs de foot ou dans les quartiers populaires. Mais depuis six mois, les chiffres explosent : 200 à 300 blessé·e·s à la tête, 23 éborgné·e·s, cinq mains perdues ».

Mathilde Larrère, Assa Traoré, Claire Dujardin, Ivan du Roy, Fatima Ouassak lors de "Ripostons à l'autoritarisme" le 11 mai à Paris (JL)

Une militante de la Maison du peuple de Saint-Nazaire, des locaux occupés pendant plusieurs mois par des Gilets Jaunes, raconte qu’après six mois de lutte, un des piliers du collectif a été blessé à la rate par un tir policier et un jeune gravement blessé à la tête. Quatre d’entre eux sont assigné·e·s à résidence, deux autres incarcérés. « 80% d’entre nous luttons depuis le 7 novembre 2018, on découvre la répression. C’est difficile de réagir. Le groupe est solidaire mais ça donne un coup. On commence à s’organiser face à ça. Des femmes ont créé une legal team. On lâche rien mais on se sent usé·e·s. Cette répression use le moral et la force ».

Laurent, militant de Sud Santé a perdu un œil en manif contre la loi travail le 15 septembre 2016, à cause d’une grenade de désencerclement. Il parle de la souffrance psychologique qui s’ajoute aux douleurs physiques de la mutilation. « J’ai fait deux ans de répression » lâche-t-il dans un lapsus que chacun·e semble comprendre.

Joël, l’un des mis·e·s en examen de Bure pour « association de malfaiteurs », décrit l’effet déflagratoire sur sa vie personnelle de son assignation à résidence en 2015 lors de la COP 21 : « Mon univers social a explosé. Comme je me suis défendu et ai rendu publique ma situation, tout le monde savait que j’étais assigné à résidence. Les frontières entre mes vies professionnelle, militante et familiale ont explosé ». A Bure (Meuse), depuis 18 mois, 14 perquisitions visant les opposant·e·s au projet d’enfouissement des déchets nucléaires Cigéo ont eu lieu. Vingt-cinq personnes sont interdites de territoire, dix personnes n’ont pas le droit de se voir.

Mais des inégalités irréductibles de situations sont aussi apparues. Michel Rousseau, du collectif « Tous migrants », qui maraudent dans les Alpes pour aider les migrant·e·s autour de Briançon, livre le décompte du nombre de personnes non admises, c’est-à-dire refoulées, à la frontière franco-italienne depuis trois ans : 315 individus en 2016, 1900 en 2017, 3587 en 2018, et en 2019, depuis le 1er janvier : 736, selon les estimations de son collectif. Il dénonce les « traques sur les routes, les guet-apens et les chasses à l’homme » menées par les services de l’Etat contre les exilé·e·s. Et l’indépassable différence qui sépare celles et ceux qui ont le droit d’être là, et les autres : « Si vous allez là-haut, pour vous ce sera un espace de loisirs: de ski, de golf. Mais quatre personnes au moins y sont mortes depuis l’année dernière. La dernière, c’était le 7 février dernier, par hypothermie. Nous aimons nos montagnes. Mais des personnes y meurent car elles y sont traquées. Certaines subissent de gros accidents et se retrouvent handicapées à vie ».

La politiste Vanessa Codaccioni dénonce la dépolitisation des gestes militants et des luttes par leur criminalisation : « On rend criminel ce qui ne l’était pas : un attroupement dans l’espace public, se couvrir le visage. La justice condamne des militants pour leurs gestes sans reconnaître que leurs idées y sont pour quelque chose. Les tribunaux correctionnels ne sont pas des tribunes politiques ». Résultat : il n’y a plus de prisonniers politiques reconnus en tant que tels. Et donc pas d’amnistie politique possible.

Mais pour d’autres, qui s’expriment notamment lors d’ateliers en petits groupes dans l’après-midi, la séparation entre prisonniers politiques et les autres recrée une hiérarchie sociale au détriment des plus démuni·e·s, des plus isolé·e·s, des plus écrasé·e·s par le système. Soutien et solidarités aux personnes détenues pour leurs idées et pas pour les autres ? Où commence et où s’arrête la part de politique dans un vol, ou une dégradation ?

Comment s’entre-aider sans s’invisibiliser les un·e·s et les autres? Se dire solidaires sans mépriser les différences sociales, culturelles et politiques ? Une proposition surgit de ce réseau en formation : parler de « violences judiciaires » en parallèle des violences policières, pour désigner les effets d’une justice de l’ordre public, hyper répressive, qui ne laisse pas sa chance aux prévenu·e·s, et frappe pour intimider. « La violence judiciaire est politique même quand elle ne s’exerce pas contre des militant·e·s » tente un·e participant·e. Mais la discussion ne fait que s’ébaucher. Prochaine réunion publique le 28 mai.

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