La transition énergétique n’est pas l’ennemi des pauvres

La transition énergétique n’est pas l’ennemi des pauvres. A conditions de changer les règles du jeu économique, social et démocratique.

La transition énergétique n’est pas l’ennemi des pauvres. A conditions de changer les règles du jeu économique, social et démocratique.

C’est l’hypothèse qu’ont défendu plusieurs chercheurs, militants et acteurs institutionnels réunis cette semaine pour un colloque organisé fort à propos par le centre de recherche et d’action sociale (Ceras), composé de jésuites et de laïcs, qui anime la revue Projet, à quelques jours du débat parlementaire sur la loi de transition énergétique, et près d’un an avant la conférence Paris Climat 2015.

Pendnat le colloque du Cears, à Paris (DR). Pendnat le colloque du Cears, à Paris (DR).
Pour Pablo Solon, directeur exécutif de l’ONG Focus on the Global South, ancien ambassadeur de la Bolivie pour le climat : « Nous devons considérer l’énergie comme un droit humain, comme pour l’eau ». D’ici 2030, plus d’1,5 millions de personnes pourraient mourir prématurément chaque année en raison de la pollution de l’air intérieur de leur logement, causée par l’usage de bois et de biomasse dans des fours dangereux, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE) – dans son rapport « L’énergie pour tous ». Ces femmes et ces hommes vivent principalement en Afrique sub-saharienne et en Asie.

On voit tout de suite le problème: ce sont les pays de l’OCDE qui surconsomment et c’est dans l’autre partie du monde que l’on meurt de pénurie énergétique. Dans ces conditions : « offrir l’énergie à tous n’aggravent pas le bilan carbone du monde » insiste Pablo Solon. Ce sont les riches qui surconsomment et grèvent le budget carbone du monde. S’opposer aux politiques d’économie d’énergie et d’essor des renouvelables au nom de la défenses des pauvres relève de la mauvaise information ou de la mauvaise foi.  

Pour autant, elles ne suffiront pas en elles-mêmes à produire plus de justice sociale. Pablo Solon donne un exemple très parlant : à Bangkok, trois barrages permettent de produire à peine l’équivalent du volume total d’énergie brûlée par trois malls dans la même ville. Or chaque barrage a causé le déplacement de 1700 familles, la perte de leur environnement nourricier pour plus de 6000 familles et la perte de 116 espèces de poissons. « Alors pourquoi construit-on des barrages ? Parce que c’est un très bon business !»

Près de 1,3 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’électricité ; 2,7 milliard ne disposent pas d’un endroit propre où cuisiner leurs repas, selon l’AIE. Elles vivent essentiellement dans les régions rurales. Mais ce n’est pas qu’une question d’accès physique à l’énergie. On peut vivre dans un village ou une ville alimentés par des câbles électriques et ne pas avoir assez d’argent pour payer l’abonnement permettant d’utiliser le courant. Il convient donc davantage de parler de capacité à utiliser l’énergie plutôt que de simplement surveiller l’extension des connections techniques. Ce n’est pas qu’une question d’infrastructures. C’est un problème d’inégalités sociales et de pauvreté.  

« Nous ne trouverons pas de solution au problème énergétique si nous connaissons de telles inégalités, ajoute Solon, nous devons redistribuer. Il faut limiter la surconsommation d’énergie ». Ces inégalités ne séparent pas seulement les Etats, elles traversent les sociétés.  
C’est pourquoi, pour Solon, nous ne connaissons pas l’anthropocène mais l’ « élitocène », la « 1%cène », en référence au « nous sommes les 99% » des mouvements Occupy américains.  « Nous avons perdu la démocratie, elle a été capturée par les multinationales. Nous devons changer les règles du jeu ». Il propose : taxer les gros consommateurs, les multinationales ; placer le secteur de l’énergie sous le contrôle de la puissance publique et des communautés locales.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Mais qui défend les précaires, les exclus de l’énergie dans ce mouvement mondial de transition énergétique ? Ils sont les grands absents de nos dispositifs de démocratie participative, alerte le sociologue Nicolas Benvegnu qui décrit ainsi les participants aux débats publics : plutôt des hommes, blancs, d’un certain âge et d’un certain niveau socio culturel. Comme vous, dit-il au publique du colloque du centre Sèvres, ce jeudi 11 septembre. Pour lutter contre ce biais sociologique et contre ce processus d’ « évaporation du politique » qui voit les dominants toujours plus prendre la parole que les dominés dans ce type d’assemblées, il a conçu avec d’autres des formes mobiles de débat : dans un lycée professionnel, sur une place de marché, sur un parking…

Pour le chercheur Bruno Villalba, le dérèglement climatique et la transition vers un système plus sobre en énergie oblige à repenser la démocratie, formatée sous nos cieux selon l’idée du temps infini du débat : un parti est au pouvoir, un autre se bat pour le remplacer mais dans le même système. Il y a un fort supposé de continuité de la définition du politique. Il nous faut l’abandonner. Apprendre à penser la démocratie dans un contexte de rupture du système, dans l’hypothèse de son effondrement. Et entrer ainsi dans « le temps du délai » et non plus de la durée.

Je ne peux pas terminer ce billet sans citer le grand livre de Joan Martinez Allier, l’un des fondateurs de l’économie écologiste, enfin traduit en français : l’écologisme des pauvres (Les petits matins, septembre 2014). J’y reviendrai prochainement sur Mediapart.

Retrouvez ici les autres billets de ce blog consacré aux coulisses de la préparation de la conférence Paris Climat 2015 et aux questions qu'elle soulève: http://blogs.mediapart.fr/blog/jade-lindgaard

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