« Ces petits chiffres qui nous séparent d’une ère glaciaire »


Le dérèglement climatique est-il impossible à décrire ? Comment faire parler les chiffres « anodins ou inconcevables » qui le mesurent ?

Mercredi 16 juillet, Philippe Dandin, directeur adjoint scientifique du Centre national de recherches météorologiques, a tenté de traduire en langue commune l’implacable mathématique climatique, devant les députés qui l’auditionnaient. Il l’a formulé sous la forme d’un paradoxe : si les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter, la température globale risque de s’élever de plus de 4°c d’ici 2100, comme le montre le dernier rapport du Groupe international d’experts sur le climat (Giec). A première vue,  4°, cela semble si petit, anecdotique. Pourtant, c’est ce qui nous sépare de l’ère glaciaire, il y a 10 000 ans. « Ces petits chiffres qui nous séparent d’une ère glaciaire »  sont « des ruptures, des bouleversements que l’on peine à décrire. Nous observons des phénomènes dont nous n’avons pas l’histoire. Nous n’avons jamais observé ce qui est en train de se passer » a-t-il expliqué.

Philippe Dandin, devant l'Assemblée nationale, 16 juillet 2014 (DR). Philippe Dandin, devant l'Assemblée nationale, 16 juillet 2014 (DR).

A ses côtés, deux autres chercheurs ont donné quelques repères physiques et chronologiques. Sur les océans d’abord : ils absorbent 90% de la chaleur produite par le système Terre, et se réchauffent depuis une centaine d’années, a décrit David Salas y Mélia. Cela fait fondre les glaces marines de l’Arctique, mais aussi la celle du Groenland, qui perd environ 200 milliards de tonnes par an –l’équivalent de 200 km-cube. Résultat, les océans s’élèvent de 3 millimètres chaque année, pour moitié à cause de la fonte des glaces, pour moitié à cause de la dilatation des eaux. Depuis le début du XIXe siècle, le monde a émis 1800 milliards de tonnes de CO2 . Nous en émettons aujourd'hui environ 35 milliards de tonnes par an. 

Il prend le temps de détailler ces chiffres, marqueurs fous oscillant entre l’infiniment grand et le tout petit. Depuis le début du XXe siècle, la température de la France s’est déjà réchauffée d’1°c. C’est un tout petit peu plus qu’en moyenne à la surface du globe (9/10e de degré).

Chenille processionnaire du pin (Wikipedia). Chenille processionnaire du pin (Wikipedia).
Pas grand chose ? Mais depuis les années 90, Météo France mesure des températures annuelles de plus en plus chaudes : record battu, pour l’instant, en 2011, année la plus torride. Les six premiers mois de 2014 se situent aussi bien au dessus de la moyenne. « Il y  a un rythme d’évolution climatique que l’écosystème ne peut pas suivre. Les espèces n’ont pas le temps de migrer vers des contrées plus froides » explique David Salas y Mélia. Des chaînes alimentaires seront rompues, des systèmes de vie bouleversés. La chenille processionnaire du pin migre vers le nord. Des faons sont affaiblis par le manque de pousses pour nourrir leurs mères. D’où la barrière symbolique des +2°c de hausse des températures à ne pas dépasser : au-delà, beaucoup d’espèces vivantes et de types d’agriculture ne pourront pas s’adapter.  


Lors de l’été de la canicule, en 2003 (15 000 morts), l’anomalie de température en France est évaluée à 3,1°c. Sur le reste de la planète, elle n’a été que de 0,5°c. Localement, les valeurs de température sont atténuées ou amplifiées. +4 ou +5° en moyenne, cela peut entraîner des étés à +10° dans certaines régions. Les territoires et les peuples sont inégaux face au dérèglement climatique. Les contrastes géographiques et saisonniers promettent de s’accentuer : plus de précipitations là où il y en a déjà, moins sur les terres déjà arides ; le domaine des terres inhabitables va s’étendre.

Conclusion de Philippe Dandin : « D’où l’importance de la conférence sur le climat de 2015 : il faut que l’humanité décide d’une trajectoire d’émissions de gaz à effet de serre pour un peu atténuer l’ampleur du dérèglement du climat ». Trois petites voix pour réveiller le ronronnement des nations.

NB

J'ai corrigé cet article le 17/07 vers 10h : le Groenland perd 200 milliards de tonnes de glace par an, et non 200 millions comme écrit par erreur. Vertige des chiffres...

Voir les précédents billets de ce blog sur les coulisses de la conférence Paris Climat 2015 :

- Notre-Dame-des-Landes : quelle convergence pour le climat? (7 juillet)
- A + 5°, des morts à la pelle en Seine-Saint-Denis (28 juin)
- EDF émet de plus en plus de Co2 (20 juin)
- Climat : +2° de température c'est "évidemment très positif" (11 juin)
- Deux Indiens au Parlement (4 juin)

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