Climat: quand l’argent fait mentir les diplomates

Officiellement, le monde prépare un accord sur le climat pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Officiellement, les grands Etats élaborent des objectifs de baisse de Co2 et des trajectoires pour y parvenir afin de contenir la hausse des températures globales à + 2°.

Officiellement, le monde prépare un accord sur le climat pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Officiellement, les grands Etats élaborent des objectifs de baisse de Co2 et des trajectoires pour y parvenir afin de contenir la hausse des températures globales à + 2°. A New York, lors du sommet de Ban Ki Moon sur le climat, en septembre dernier, la France a promis 1 milliard de dollars (781 millions d’euros) pour le fonds vert. Les pays riches sont censés réunir 100 milliards de dollars par an pour le climat d’ici 2020, un horizon à ce stade purement formel.

En vrai, ce même monde continue d’investir des sommes colossales dans le développement des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz), première cause de rejet de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, et donc de dérèglement climatique. Le montant total des investissements fossiles dans des projets d’exploration et de développement s’élève à 674 milliards de dollars (environ 527 milliards d’euros) en 2012, selon les calculs de l’ONG Oxfam, qui publie vendredi 17 octobre un rapport alarmant sur « alimentation, énergies fossiles et financement indécent » - qu’ils ont bien voulu me transmettre avec un peu d’avance. Presque sept fois plus que ce que les Etats industrialisés prétendent mettre sur la table pour le climat d’ici six ans.





Si l’on prend en compte les allégements fiscaux et les mesures d’incitation publique, les gouvernements ont subventionné les fossiles à hauteur de 1900 milliards de dollars (1484 milliards d’euros) en 2012. En France, ces subventions s’élèvent à 5 milliards de dollars (3,9 milliards d’euros), selon l’ONG britannique. Au total dans le monde, les énergies renouvelables reçoivent cinq fois moins de subventions que le secteur des fossiles.

Pour Oxfam,  la transition vers un système énergétique plus sobre se fracasse sur un « triangle toxique d’inertie politique, de court-termisme financier et d’action des groupes d‘intérêts des énergies fossiles ».

Selon une étude de la Commission européenne, les aides publiques accordées par les Etats membres de l'Union européenne au secteur de l'énergie en 2012 ont en grande partie profité au charbon (10,1 milliards d’euros), au nucléaire et au gaz naturel (5,2 milliards d’euros), même si la majorité des subsides sont allées à l’énergie solaire et à l’éolien. Ce n’est pas que l’effet du statu quo, de l’inertie des économies et du conservatisme des élites. C’est aussi le produit d’un lobbying intense et assumé en tant que tel. Oxfam a calculé que le lobby des énergies fossiles dépense plus d’un demi million de dollars (390 000 euros) chaque jour, pour exercer une pression sous une forme ou sur un autre sur les gouvernements américains et européens. 500 000 dollars par jour.  Pour la seule Union européenne,  le budget lobbying des énergies fossiles atteint 44 millions d‘euros  par an.

En plein récession économique en Europe, il y a pourtant beaucoup d’emplois à la clé dans l’essor des renouvelables. Plus l’argent public est versé vers les fossiles (modernisation des centrales à charbon, gaz et huile de schiste, forages pétroliers offshore…), moins il servira à l’efficacité énergétique, à l’éolien, au photovoltaïque et à la biomasse. C’est une question industrielle aux implications économiques et sociales importantes dans les pays industrialisés. Les vingt plus gros énergéticiens européens ont perdu la moitié de leurs valeurs boursières depuis 2008. Un sujet pour les rubriques « économie » des médias.

Dans quelles rubriques médiatiques faudra-t-il rendre compte des catastrophes humaines qui s’annoncent si nous échouons à atténuer et à nous adapter à la crise climatique ? Externalités négatives de notre addiction aux industries polluantes ? Selon les estimations d’Oxfam,  le réchauffement global que nous allons endurer d’ici 2100 à moins d’une rupture dans nos modes de vie « pourrait faire courir le risque de graves pénuries alimentaires et d’eau à 400 millions de personnes, vivant dans certains des pays les plus pauvres de la planète, et faire augmenter de 25 millions le nombre d’enfants souffrant de malnutrition ». C’est autant que la totalité des enfants de moins de cinq ans aux Etats-Unis et au Canada.

Sans doute pourra-t-on discuter des modes de calcul et du chiffrage d’Oxfam. Ce type de données est toujours difficile à constituer. Mais au-delà du fétichisme des chiffres, ce qui compte, ce sont les grandes masses du problème. Le décalage gigantesque entre les moyens mis pour faire advenir la transition énergétique, et ceux employés pour maintenir le système actuel et ses pollutions insoutenables.

Dans ces conditions, il semble difficile de se contenter d’une diplomatie du climat focalisée sur les objectifs d’émissions de gaz à effet de serre, au risque de s’enfermer dans une bulle plus ou moins vertueuse mais théorique, déconnectée de la réalité de l’économie mondiale. Au contraire, il devient urgent d’intégrer des objectifs de désinvestissements et d’arrêt aux subventions fossiles dans l’arène des négociations internationales.

Lire ici le rapport d'Oxfam en entier (en anglais).

Retrouvez ici les précedents billets de ce blog consacré aux coulisess de la conférence de Paris en 2015 sur le climat.

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