Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

45 Billets

14 Éditions

Billet de blog 24 septembre 2008

Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

Trop beau pour être écolo ?

C'est un dilemme paradoxal: les photographies d'Alex McLean sont-elles trop belles pour convaincre de l'horreur écologique ?

Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

C'est un dilemme paradoxal: les photographies d'Alex McLean sont-elles trop belles pour convaincre de l'horreur écologique ? Over, le livre qu'il publie en cet automne 2008, veut documenter «les aberrations écologiques» du modèle américain : surconsommation énergétique, dépendance à la voiture, prolifération de banlieues pavillonnaires... magistral ensemble de photos aériennes, il réinvente le genre en proposant un ensemble explosif d'images à couper le souffle et de légendes acérées, hyper précises, décrivant et mesurant les travers énergivores du mode de vie aux Etats-Unis.

Architecte de formation, McLean -dont on avait vu en France les photos au musée d'art contemporain de Bordeaux dans l'exposition Mutations conçues il y a quelques années par les architectes Rem Koolhaas et Jean Nouvel- a trouvé l'une des meilleures parades au déni écologique discuté sur ce blog la semaine dernière : la hauteur de vue physique de ces photos aériennes, par la vision d'ensemble qu'elles offrent du pays, fabriquent le meilleur écran pour voir et comprendre comment un système de transports, de gestion de déchets, de production d'énergie...dysfonctionne. En donnant à voir, littéralement, schémas de développement urbain et plans d'occupation des sols, il fournit au spectateur un incroyable outil pédagogique.

Mais au fil des pages, une question surgit : harmonieuses, colorées, parfaitement cadrées, les photos d'Alex McLean ne sont-elles pas trop jolies ? Trop agréables à regarder ? Ne risquent-elles pas, pas leur beauté formelle, de confondre le lecteur ? De devenir trop plaisantes, au point de faire oublier les scandales écologiques qu'elles dénoncent ?

J'ai directement posé la question à Alex Mc Lean, un lundi après-midi, sur la terrasse d'un immeuble parisien. A la veille d'une conférence sur son travail, il a bien voulu y répondre. Malgré le décalage horaire qui l'assaillait, au lendemain de son arrivée des Etats-Unis (en anglais):

«Peut-être que c'est beau visuellement, mais ce qui compte, c'est que la photo accroche celui qui la regarde. Qu'il soit attiré par la photo, qu'il ait envie de la regarder, qu'il ait envie de rester avec elle pendant un moment. De la quitter et d'y revenir, de la redécouvrir. Comme pour la publicité, le message d'une photographie est en grande partie subliminal. Vous ne la comprenez pas forcément tout de suite. Vous pouvez sentir qu'il s'y passe quelque chose, mais sans la comprendre. Je pense donc que plus de gens passeront plus de temps avec ces photos telles qu'elles sont, plutôt que s'ils les trouvaient horribles. Ils tourneraient la page et ne voudraient pas voir ce qui s'y passe. L'une des recettes du succès d'une image, c'est de réussir à être à la fois intéressante et frappante et attirante».

Pour Thermolactyl, il a bien voulu s'attarder sur cinq images d'Over, les décrire, et expliquer pourquoi elles l'intéressent :

La centrale PG & E's Brayton Point, Somerset, Massachusetts

«Cette centrale thermique utilise quatre milliards de litres d'eau par jour pour rafraîchir son système. Ça rentre là et ressort là...l'impact sur l'environnement est énorme car elle tue tous les micro organismes. Actuellement, ils construisent une tour de réfrigération, pour un coût de 500 millions de dollars. Tout ça juste pour ses rejets d'énergie... je crois que les gens ne se rendent pas du tout compte. Quand ils allument la lumière, ils brûlent du charbon, mais seule une petite partie de ce charbon sert à produire de l'énergie. Personnellement, je n'ai compris ce problème qu'à partir du moment où je l'ai visualisé. Quand j'ai vu cette usine, et que je me suis dit «mais comment est-ce possible que ça ressemble à ça ?». Une partie de l'énergie consommée sert à évacuer la chaleur de l'usine. Et c'est seulement à ce moment là que j'ai vraiment pris conscience de l'ampleur du problème».

Une averse isolée sur les marais proches du Mexique, Withlacoochee Bay, Crystal River, Floride.

«Quand j'ai commencé ce livre, je ne savais pas du tout que le CO2 était un gaz-trace. Pourtant, je suis quelqu'un de relativement cultivé et intelligent...si j'ai pu être aussi ignorant, mais que connaissent vraiment les gens de tout ça ? J'espère que dans ce livre il y a au moins dix choses qu'ils pourront en retirer. Le CO2 est mesuré en partie par million. Actuellement, il y a en a à peu près 385 parties par million. Probablement que l'année prochaine il y en aura 388 parties par million. Ça augmente à cette vitesse là. 385 parties par million, ça représente 0, 000385 % de l'atmosphère. C'est pour cela que l'on parle de gaz-trace à propos du CO2. Donc quand vous rejetez du CO2 dans l'atmosphère, son pourcentage dans l'atmosphère augmente beaucoup plus vite que ce que vous pourriez penser, puisqu'il y en a très peu».

Ombres de nuages sur l'Atlantique Nord.

«Cette image, c'est l'océan vu du ciel. C'est pour montrer à quel point l'atmosphère est mince. C'est une photo que j'ai prise à bord d'un vol commercial. Je ne vole pas si haut avec mon propre appareil. A 12 000 mètres de haut, vous êtes à 80% en dehors de l'atmosphère. C'est pourquoi notre atmosphère est comme une feuille de cellophane autour d'une orange...très, très fin. Quand je pilote mon avion à 3000 mètres de hauteur, je peux sentir le manque d'oxygène, l'avion vole différemment, le moteur perd de la puissance. Ça n'a rien à voir avec un vol 300 mètres plus bas. Plus bas, l'atmosphère est beaucoup plus dense».

Spinnerstown, Pennsylvanie.

«On voit le style de vie américain se répandre à travers le monde. Les gens veulent l'imiter, pensant que c'est un super niveau de vie. Mais ce n'est pas nécessairement la meilleure qualité de vie. C'est important qu'ils voient ce qui est arrivé au paysage américain, et les choses à éviter pour eux-mêmes peut-être. A commencer par nos infrastructures de transport. Et notre dépendance à l'automobile. Quand je parle de dépendance à l'automobile, c'est que vous avez absolument besoin d'une voiture pour vivre dans certains endroits de notre pays. Il n'y a parfois pas d'alternative de transport en commun. Vous avez besoin d'une voiture pour accomplir les menus actes du quotidien : pour s'acheter un truc à 5 dollars, il faut dépenser 5 dollars d'essence».

Deux ans après l'ouragan, Gulfport, Mississippi.

«Notre photo de l'ouragan Katrina...ça m'a vraiment surpris : je suis arrivé là bas deux ans après le passage de l'ouragan, j'ai parcouru environ 240 kms autour de New Orleans. C'était complètement dévasté. Des bâtiments, immeubles, centres commerciaux détruits et laissés en l'état. C'était poignant. Sans oublier la perte des infrastructures. Le pont de plus de trois kms qui traverse la baie, a été complètement balayé, est aujourd'hui en reconstruction, pour un coût phénoménal, des centaines de millions de dollars. Alors qu'il sera probablement de nouveau détruit !»

Alex MacLean, Over, visions aériennes de l'american way of life : une absurdité écologique, La Découverte et Dominique Carré éditeur, 360 p., 59 euros.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte