Jade Lindgaard
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Billet de blog 27 août 2014

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CO2 et climat : galères de profs

Enseigner le dérèglement climatique à l’école ? Une évidence, un impératif, une merveille de consensus. Et pourtant, tout n’est pas si facile. Qui a pris le temps d’observer comment se déroulaient les classes sur le climat, l’école du CO2 ?

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Enseigner le dérèglement climatique à l’école ? Une évidence, un impératif, une merveille de consensus. Et pourtant, tout n’est pas si facile. Qui a pris le temps d’observer comment se déroulaient les classes sur le climat, l’école du CO2 ?

Mardi 26 août, une cinquantaine d’enseignants réunis par l’Institut universitaire européen de la mer (IUEM), à Brest, se sont racontés leurs galères les uns aux autres. Leurs témoignages révèlent une réalité pédagogique épineuse, empreinte de difficultés insoupçonnées depuis le dehors. Morceaux choisis.
Un prof de terminal, en sciences de le vie et de la terre (SVT), raconte avoir organisé un mini GIEC avec ses élèves : « c’est très surprenant : il y a une prise de conscience, mais ils demandent : "si c’est si grave, pourquoi ça ne change pas ? Puisque les adultes ne changent pas, pourquoi devrais-je faire un effort ?" ». Un collègue -même matière, même niveau- trouve que ses élèves « ne sont pas climato sceptiques » mais « qu’on leur parle depuis tant d’années des problèmes d’écologie en leur disant que c’est "leur" planète, "leur" futur, qu’ils en ont ras le bol ». Une autre se réjouit au contraire de l’avantage de parler de réchauffement l’année du bac : « ils peuvent comprendre des éléments scientifiques, ils voient que ce n’est pas qu’un discours ». Une autre : « les élèves n’adhèrent pas si on leur dit "il faut que". C’est à eux de se faire leur avis ».
Une prof de sciences économiques et sociales (SES) en terminal raconte avoir montré les documentaires Home du photographe Yann Arthus-Bertrand et Gasland de Josh Fox contre la fracturation hydraulique, à ses élèves : « la moitié de la classe dormait, ils ne se sentaient pas trop concernés ».  Un autre s’interroge sur le bon usage du documentaire : « entre une bonne cause et un mauvais récit, comment ça se répartit ? » Les ados sont « allergiques au discours moralisateur mais sensibles à l’injustice » remarque la climatologue Valérie Masson-Delmotte, souvent sollicitée pour intervenir auprès de jeunes. Elle remarque aussi qu’en milieu urbain, ils sont démunis d’ancrage sur les mutations causées par le réchauffement : changement des dates de floraison, de migration des animaux, à l’inverse d’élèves rencontrés dans les Alpes, qui voient changer les glaciers. Un prof de géo confie travailler sur le plan local d’urbanisme (PLU) de sa commune avec ses élèves et assure : « c’est très porteur ». Xavier Bougeard, responsable éducation de Tara, un navire d’expédition scientifique, se souvient avoir fait un bide avec ses récits d’exploration maritime jusqu’à ce que les élèves profitent d’un projet de radio pour l’interroger : pourquoi venez-vous nous embêter avec ces questions, on ne vous a rien demandé? « Ils avaient renversé le questionnement, c’est devenu dynamique et super intéressant ».
Rodolphe a développé un agenda 21 dans son école : « Il y a eu des retombées extrêmement positives sur les personnels de la restauration et des espaces verts se sentaient impliqués. Par contre je suis très déçu de la réaction des enseignants. Des collègues m’ont dit qu’ils perdaient des heures de cours à cause de moi ». Un collègue soupire : « ça me rappelle les campagnes anti tabac d’il y a vingt ans, il faut toujours se justifier ».
Un autre : « Les élèves de 6e sont à bloc, tout de suite réceptifs, trouvent que "c’est pas bien, qu’on ne va pas faire ça" et veulent sauvegarder les papillons. » Alors que les 3e « sont plus centrées sur leur environnement proche, plus repliés sur eux-mêmes » remarque une prof de collège. Une autre suggère de passer « par une autre parole que celle du prof, une association, quelqu’un d’extérieur à l’éducation nationale ».  
Et il y a les réticences de l’administration des établissements.

Un prof raconte avoir voulu mettre à disposition des bacs de nourriture à partager dans son école. Réponse du proviseur : « pas d’argent pour ça ».  Le club nature propose alors de ne pas imprimer les résultats des exam, habituellement transmis aux enseignants, et avec l’argent économisé, d’acheter les fameux bacs. Pas de réponse du proviseur. « Et à la rentrée, on nous a distribué les documents papier habituels ». Dans une autre école, la direction refuse d’intégrer au règlement intérieur des mesures d’économie d’énergie : « rien à faire dans le règlement ». Un prof reçoit le « doux sobriquet » d’ « envertdeur ».
Une documentaliste raconte s’être sentie comme « une Khmère verte » après avoir acquis des livres sur l’écologie. « Mon principal est venu au CDI (le centre de documentation, ndlr), chose rare, et voyant ces ouvrages m’a dit : "c’est très orienté ce que vous faîtes", et aussi : "je connais un prof à Lyon III, vous devriez acheter ses livres" : c’était Marcel Leroux (qui contestait l’origine humaine du dérèglement climatique, ndlr) ».
« Nos inspecteurs nous disent que nous sommes des éducateurs, que nous devons présenter des faits plutôt que de parler en militants » témoigne un enseignant : dans ses conditions, comment parler de la nécessité de changer de comportement sans outrepasser son rôle pédagogique ? Marc Delmotte, ingénieur de recherche, qui a monté un centre de mesure du Co2 au Groenland, se souvient être intervenu devant une classe de maternelles : « L’instit’ s’est fait incendier par les parents parce que des enfants étaient rentrés chez eux en leur disant qu’il fallait arrêter de rouler en 4x4 ». Un autre s'interroge : « Ai-je le droit de leur dire qu’il faudrait plus d’énergies renouvelables, ou est-ce trop militant ? » Une prof constate : « On est coincé par le bulletin officiel, on a un programme à boucler ».
Ceci n’est pas une étude représentative. Un simple florilège des barrières qui se dressent entre l’information sur le dérèglement climatique et les cerveaux des citoyens, aussi jeunes soient-ils. Ces obstacles sont de nature cognitive, culturelle, bureaucratique, politique, générationnelle. L’école n’est pas un sanctuaire. Elle est traversée par les mêmes contradictions que le reste de la société.
PS : Cette séance s’est tenue dans le cadre d’une semaine d’ateliers et de conférences autour du thème « changement climatique, océan et société » où je suis intervenue le 26 août à l’invitation de l’IUEM.


Pour retrouver les précédents épisodes de ce blog sur les coulisses de la conférence Paris climat 2015 :

   - Ces petits chiffres qui nous séparent d'une ère glaciaire (16 juillet 2014)

   - Notre-Dame-des-Landes : quelle convergence pour le climat (7 juillet)

   - A +5°, des morts à la pelle en Seine-Saint-Denis (28 juin)

   - EDF émet de plus en plus de Co2 (20 juin).

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