Chronique d'une rentrée scandaleusement ordinaire

On nous promettait une rentrée pas comme les autres. Pourtant les ingrédients sont les mêmes qu'avant. Après avoir été dénigrés en juin, nous le sommes encore en septembre. Jusqu'où?

L'année scolaire s'est terminée sur une note amère. De mars à juillet (mais on pourrait remonter à bien plus longtemps) les personnels de l'Education Nationale ont vécu entre improvisations, mensonges, consignes volontairement floues, dénigrement voire insultes envers les enseignants. Tout cela de la part du ministre de tutelle ainsi que de ses collègues. 

Improvisations lors des déclarations médiatiques dans lesquelles M Blanquer contredisait les consignes de la veille (se rendant compte de l'inapplicabilité de celles-ci). Mensonges lors des bilans louangeurs de la continuité pédagogique alors que les enquêtes du terrain montraient la complète impréparation et un manque criant de moyens pour que cette continuité puisse au moins mériter le nom dont on l'affuble. Consignes volontairement floues pour que le fameux "bon sens" des enseignants puisse sauver les meubles d'une maison qui a de plus en plus de mal à cacher sa charpente idéologique néolibérale. Dénigrement et insultes de la part du courageux ministre anonyme qui ne s'est toujours pas signalé autrement que par des considérations sur la lâcheté des enseignants. Rappelons-nous que nous étions hypothétiquement accusés d'affamer le pays. Qu'en est-il? Aurions-nous volontairement mis nos élèves en situation de jachère intellectuelle? Ou avons-nous tout fait pour sauver les meubles justement pendant que d'autres donnaient des leçons de courage dans l'unique but de diviser encore une fois la population en parcelles incapables de se défendre ainsi morcelés? 

Tout cela avait été traité dans les billets précédents, sur le vif, en essayant toujours d'élargir le spectre et d'y trouver une logique. Et celle-ci est malheureusement restée inchangée en cette rentrée. Logique capitaliste et néolibérale dont le but est le même que depuis le début du quinquennat de M Macron. Les précédents quinquennats n'avaient point de logique différente mais celui-ci se targuait de vouloir balayer le vieux monde et il paraît même qu'il intitulait son livre "Révolution". Il parlait des "jours heureux" et déclarait solennellement vouloir extraire des lois du marché certains pans de société. Il disait qu'il s'y engageait. Mais ce n'était  que pour calmer l'incompréhension, la peur et même la colère d'une large part de la population qui se sentait flouée. A juste titre. 

Alors, qu'en est-il maintenant? Le fameux plan de relance n'est-il pas uniquement une accélération de la politique menée entre mai 2017 et mars 2020? Qu'en est-il de l'école? 

M Blanquer annonçait au mois d'avril la création de 1248 postes supplémentaires dans le premier degré. Rapidement il s'est avéré que ces postes comprendraient des agents contractuels, donc que ces postes ne seront pas pérennes.

Il annonçait en janvier une enveloppe de 500 millions d'euros pour augmenter les salaires des enseignants. On apprend en cette rentrée que cette enveloppe s'est rétrécie et que son montant se situera plutôt entre 350 et 400 millions. De plus il ne s'agira nullement d'augmenter les salaires mais de diverses primes : pour les néo-enseignants, pour le matériel informatique (dont on a senti l'importance lors du confinement et de la fameuse continuité) et la cerise sur kloug : rémunération des formations continues qui auront lieu pendant les vacances scolaires. Déguiser la rémunération de travail supplémentaire en ultime bienveillance est un sacré tour de force. Mais qui risque de marcher dans l'opinion puisque les médias n'iront pas plus loin que les chiffres. On peut déjà imaginer les éditorialistes en place gloser sur les millions, les enveloppes ou encore le "coup de pouce" pour le "portefeuille des enseignants". 

M Blanquer parlait également d'une rentrée pas comme les autres.

Or, en dehors du port du masque toutes les mesures des précédents protocoles sanitaires ont été évacuées. Soit. 

Les consignes pendant tout le confinement avaient été de privilégier les révisions des compétences déjà abordées en classe pour ne pas creuser les inégalités. Mais que se passe-t-il donc en cette rentrée? Prend-on des mesures pour accueillir les élèves avec bienveillance de façon à leur redonner le goût des apprentissages? C'est là qu'apparaît la froide idéologie blanquérienne dans toute sa cruauté. En effet, à partir du 14 septembre, de nombreuses classes et notamment les CP devront se soumettre à la passation des évaluations nationales. Ces évaluations dont de nombreuses analyses ont montré l'inefficacité mais aussi la malhonnêteté voire la dangerosité. Celle de Roland Goigoux est implacable. 

De plus, ces évaluations restent semble-t-il inchangées par rapport à celles de la rentrée 2019. D'où la question : n'y a-t-il pas de meilleur moyen de redonner aux élèves le goût des apprentissages, de leur redonner une confiance quelque peu érodée par les événements que de les mettre en situation d'échec assuré pendant une semaine. Peu importent les analyses, la situation exceptionnelle, les apprentissages stoppés depuis le mois de mars. Le ministre décide de ne rien changer et même de préciser que ce sera une aide pédagogique précieuse pour les enseignants. Quelle chance d'avoir un ministre comme lui alors que nous ne le méritons même pas. Bref, en guise de rentrée pas comme les autres, nous reprendrons tous la même chose qu'en 2019. Et ce sera ensuite aux enseignants d'user d'inventivité pour faire comprendre aux élèves l'insignifiance de leur situation d'échec. 

Sachant que ce qui nous attend au cours de cette année scolaire sont des choses telles que le retour de la réforme des retraites, la réforme des REP (Réseaux d'éducation prioritaire) qui risque de déboucher sur la suppression de ceux-ci et que ce qui est déjà en place sont des concessions au privé de certains pans de l'Education Nationale (le marché du numérique tant vanté pas M Blanquer, le 2S2C encore en place même si mis sous silencieux) on peut encore une fois redouter la poursuite du démantèlement de l'école républicaine ou ce qu'il en reste. 

Finissons sur une phrase qui finira pas nous convaincre que rien n'a décidément changé dans la vision de la société de nos dirigeants. Alors qu'une augmentation du nombre d'enseignants a été évoquée, le président et le premier ministre ont répondu de façon explicite : "C’est le genre de créations d’emplois qui vont aggraver le déficit et qui ne servent pas à redresser le pays". 

Bref, une rentrée comme les autres. Désenchantée. 

Mais à force de déchanter, finira-t-on par se réveiller? 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.