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Billet de blog 9 mars 2021

De quoi le barrage est-il le nom?

Beaucoup d'analystes, éditorialistes, politistes et autres journalistes et penseurs médiatiques nous enjoignent, dès à présent, de nous préparer à faire barrage face à l'extrême droite en 2022. Le macronisme, au sens large, serait l'unique solution face à l'extrême droite. Dans le système capitaliste contemporain cela a de fortes chances d'être vrai. Quelle est la signification d'un tel constat?

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Et s'ils disaient vrai? Et si, pour empêcher Mme Le Pen d'arriver au pouvoir, il n'y avait pas d'autre solution que d'élire un candidat macroniste? Ce substantif recouvre non seulement M Macron lui-même, mais également tout candidat appartenant à la même catégorie de militants du capital que pourraient incarner indifféremment Edouard Philippe, Laurent Joffrin ou encore Anne Hidalgo. Car le point commun de toute la sphère politique allant des Républicains au Parti Socialiste et à ses satellites idéologiques est l'idée que le capitalisme est corrigible sur les marges. Leur fameux pragmatisme les fait s'accommoder du moins pire mais est par définition en constant recul puisque sur la défensive et feignant de lutter alors que dans la réalité leur adversaire désigné (celui qui n'a pas de nom ni de visage...) ne cesse de les contraindre à des renoncements flagrants. 

On peut dire que ces gens sont les candidats qui permettront au capital de prospérer au détriment du bien commun. Car depuis plusieurs décennies les désirs des détenteurs du capital n'ont cessé d'être exaucés. Parallèlement, tout un tas de choses qui nous concernent et auxquelles nous pourrions en toute lucidité être plus attachés qu'aux désirs des détenteurs du capital, tels le pouvoir d'achat, les conditions de travail, la situation écologique, les droits et les libertés, la protection sociale, n'ont cessé, elles, de reculer inexorablement. Ce ne sont certes pas deux courbes rectilignes, puisque le besoin d'illusion fait adopter à nos dirigeants la stratégie du "un pas en avant et X pas en arrière". X étant la variable d'ajustement à l'état d'exaspération sociale. Ainsi, même aujourd'hui, les députés et défenseurs du macronisme peuvent afficher quelques mesures qu'ils qualifient de progrès social. Ce "progrès" étant toujours enseveli sous un amas de reculs, de destructions sociales, commis par ces mêmes personnes. 

Les élections approchant, l'argument du pire devient omniprésent dans les débats. Le pire étant l'extrême droite liberticide, raciste et antirépublicaine. Il faudrait alors ravaler nos colères, nos ressentiments et tout ce que nos corps et nos consciences auront enduré durant tout le quinquennat pour faire barrage à ce pire. 

Mais ce pire qui nécessiterait le barrage face à lui, et bien il se prépare. On le prépare. Pour que cette menace soit crédible il faut se porter sur son terrain avec une insistance de plus en plus croissante. Un ami venant du futur serait venu vous conter, en avril 2017, les événements du quinquennat macronien sans citer de noms propres, avec uniquement des faits bruts, auriez-vous cru le barrage avoir été efficace? Auriez-vous cru que c'était la démocratie et le renouveau soi disant incarnés par le jeune banquier qui avaient gagné face à l'obscurantisme lorsqu'il vous aurait conté les éborgnés, les mutilés et les gazés des manifestations? Les lois contre le séparatisme et les anathèmes ministériels contre les universités gangrénées par des islamo-gauchistes? Le refus d'accueillir l'Aquarius ainsi que bon nombre d'autres migrants mourants ou en détresse? Sans parler des blagues douteuses sur les comoriens ou encore l'estimations de mollesse de l'extrême droite elle-même. Ou tant d'autres choses encore. 

Face au malaise social, le capitalisme se doit de détourner l'attention vers un autre bouc émissaire que lui-même. Face au danger d'un vrai gouvernement de gauche, la capital s'accommode bien d'une ambiance d'extrême droite. Tout comme il s'accommoderait bien d'un pouvoir d'extrême droite, comme il l'a prouvé et le prouve encore aujourd'hui de par le monde. L'extrême droite n'est donc pas un ennemi pour le capital mais un outil. Un outil de manipulation électorale, mais possiblement une alliée si toutefois celle-là accédait au pouvoir. Car en cas d'affrontement, lors d'un deuxième tour d'élection présidentielle, entre la gauche (vous l'aurez compris, je ne parle pas ici des gens dont j'ai parlé au premier paragraphe) et l'extrême droite, qui serait à éliminer pour les détenteurs du capital? Qui gênerait le moins leur objectif d'accumulation de richesses au détriment du bien commun et de notre niveau de vie voire de notre survie? Il vous suffit d'allumer votre téléviseur sur une chaîne d'informations en continu pour avoir une idée de réponse. 

Et cela, Madame Le Pen l'a compris elle aussi. Il n'y a qu'à voir ses dernières déclarations concernant la dette pour voir qu'elle a une stratégie de conquête de pouvoir. Elle a compris que pour avoir une chance de briser son fameux plafond de verre, elle devait devenir compatible avec le capital sans ambiguïtés. Et elle est en train de lever ces dernières une par une. 

Donc oui, en cas d'une confrontation entre la gauche et l'extrême droite le battage médiatique serait surtout concentré à discréditer la première. Tout comme dans les dix derniers jours de la campagne de 2017 M Mélenchon était devenu l'homme à abattre, à force de devenir un véritable danger qu'il fallait écarter à tout prix. Même celui des pires manipulations. Et la candidate du RN était alors miraculeusement épargnée par ce tir de barrage, jusqu'au lendemain du premier tour! Les analyses et synthèses très documentées d'Acrimed sur les relations des médias avec M Mélenchon ainsi que celles avec Mme Le Pen sont tout à fait parlantes.

Ainsi, nous avons donc un pouvoir au service du capital qui se retrouve, à force d'ambitions électorales, de monovolonté de protection du statut quo néolibéral et d'absence de toute considération à l'égard du bien commun (auquel il ne fait des concessions uniquement lorsque la marmite sociale risque de déborder à force d'inégalités et d'injustices) à doubler l'extrême droite sur son propre terrain. Ce capitalisme marchand est tel un caméléon qui s'adapte à tout, du moment qu'on le laisse faire la seule chose qui l'intéresse et qu'il connait : faire des affaires. Il s'accommode donc très bien de la pseudo-gauche socialiste mais aussi de l'extrême droite, surtout si celle-ci se débarrasse de ses penchants protectionnistes anti-euro. Le fait que celle-ci s'attaque aux minorités et stigmatise une partie de la population n'est pas bien grave. Le pouvoir actuel le fait déjà bien à sa manière.

Que doit faire la gauche face à ce constat? Se dissoudre dans la mollesse socialiste pour devenir présidentiable aux yeux des spécialistes médiatiques? Ce serait la solution de facilité mais aussi de stérilité. L'autre solution est de tenir bon sur le fond et de miser sur l'intelligence collective. Ne pas faire de concessions inutiles sous pression électoraliste ou médiatique car cette intelligence collective sait bien reconnaitre l'incohérence, et cette dernière est fatale.

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