Un pavé dans le mammouth

Pendant que nous gesticulons en dénonçant la gestion sanitaire calamiteuse, ses manipulations, ses mensonges, ses outrecuidances ou sa supposée incompétence, M Blanquer fouille sa poche, y trouve les clés et se dirige d'un pas tranquille vers son bulldozer, puis d'une main sûre, il démarre celui-ci.

Alors que le monde enseignant est sur le point de vivre une régression majeure, celle qui risque de rendre tout retour en arrière impossible, il est temps de poser quelques questions au monde enseignant. Alors que le ministre a pour objectif d'enfermer l'idée d'émancipation dans un champ théorique purement abstrait réservé à quelques militants de la pédagogie autant isolés qu'inoffensifs, il est plus que temps d'essayer d'avoir une vision globale de notre société et de retrouver un peu de cohérence.

M Blanquer a annoncé l'arrivée prochaine de la réforme issue du Grenelle de l'éducation. Celle-ci comporte plusieurs leviers de mise au pas des enseignants : "des transformations de ressources humaines", la "modernisation de l'Education nationale" et "une plus grande personnalisation de la carrière des enseignants" (1). En lisant les propositions du Grenelle, qui sont disponibles depuis le mois de janvier, on peut voir ce que signifient réellement ces trois énoncés a priori neutres (transformation) ou plutôt positifs (modernisation et personnalisation). Tous trois issus de cette Lingua Capitalismi Neoliberalis (LCN) (2) en apparence basée sur le bon sens et la bienveillance. En apparence seulement. 

La traduction de l'idée principale du Grenelle pourrait être celle-ci : Soumettre l'école à la logique néolibérale et à son management pour empêcher les enseignants de s'opposer à quoi que ce soit de façon efficace.

Ainsi la "transformation des ressources humaines" signifie la fin de l'équité et de la transparence dans les mutations des professeurs. Le Grenelle propose ainsi de donner aux chefs d'établissements et aux directeurs d'école la possibilité de "choisir leurs équipes". Autant vous dire qu'il faudra être bien docile pour obtenir ou garder une affectation désirée. 

D'autre part, une "plus grande personnalisation de la carrière des enseignants" signifie tout simplement la fin des promotions automatiques. Seront promus à l'échelon supérieur uniquement les "méritants". Le "mérite" signifiant dans la LCN une grande capacité d'obéissance aux consignes hiérarchiques. Et ceci n'a absolument rien à voir avec la réussite des élèves. 

Enfin la "modernisation" est ce vernis global, mais qui est dans ce cas précis un mélange de retour aux traditions et de recours aux nouvelles technologies. Ici, comme dans le reste de la société, le fait que toute technologie est par principe un pharmakon , c'est à dire possiblement un remède ou un poison, n'est que rarement pris en compte. L'utilisation non-critique et irréfléchie d'une technologie, quelle qu'elle soit, peut mener au désastre. 

Ainsi, le ministre utilise les neurosciences et l'intelligence artificielle pour soumettre l'école à la loi néolibérale. D'où sa vision de l'école du futur : rétrécie aux fondamentaux (lire, écrire, compter et respecter autrui) avec de "bonnes pratiques" officielles imposées à tous les enseignants. Après avoir publié des guides préconisant la bonne méthode de lecture, le ministère est même allé cette année jusqu'à publier une méthode de lecture "clés en mains", appelée "Lego". 

Or, il y a lire et lire. Ou plutôt, lire ce n'est pas seulement déchiffrer. Tout comme être un citoyen n'est pas seulement obéir aux lois. Etre un citoyen émancipé c'est être en capacité de questionner le monde qui nous entoure et donc de questionner les lois aussi. Et pour ça, apprendre à déchiffrer ne suffit pas. Apprendre l'histoire sous la forme d'un roman national prémâché ne suffit pas (et ne mérite donc pas de majuscule). Courir et taper dans le ballon ne suffit pas pour faire de l'EPS. Saisir le monde dans sa complexité et comprendre sa construction historique, c'est apprendre utiliser les outils apportés par l'école à bon escient. 

Revenir aux fondamentaux, c'est donc enfermer nos élèves dans leurs déterminismes. C'est les priver d'outils d'ouverture aux mondes. Mais c'est aussi, et surtout, permettre au capital de continuer à prospérer tranquillement. Notre objectif est-il réellement de former des générations de salariés dociles ayant intégré la naturalisation des inégalités sociales? Des citoyens ayant la LCN comme langue maternelle méritent-ils encore d'être appelés ainsi? Le roman national nous dira certainement qu'il ne voit pas où est le problème. Une étude un tant soit peu sérieuse de la discipline nommée Histoire nous dirait sûrement le contraire. 

Un déchiffreur issu de l'école-des-fondamentaux-du-21ème-siècle chère à M Blanquer verrait-il le moindre problème à la lecture des propositions du Grenelle de l'éducation? Comment le pourrait-il alors que celles-là sont truffées de "bienveillances", de "coopérations", de "modernisations" et de tout autres fadaises manipulatrices du réel. 

Nous voyons donc ici que la question salariale est subordonnée à ce reste qui constitue l'essentiel de la réforme. 

Premièrement, comment justifier un salaire plus élevé dans ce système qui nous ôte notre statut de concepteur pédagogique ou d'expert en didactique en nous livrant les "bonnes pratiques" préconçues par l'intelligence artificielle à partir de données du laboratoire neuroscientifique de M Dehaene. Certes, la liberté pédagogique n'ayant pas totalement disparue, vous pourrez toujours préférer Goigoux à Lego, mais au prix d'une non-promotion et d'un non-choix de votre lieu d'affectation. Vous ferez ainsi partie de ces militants pédagogiques mentionnés au début de ce texte. Réfléchir sur sa pratique relèvera quelque part du sacrifice et du martyr. 

Ensuite, il y aura certainement des revalorisations pour ceux qui se montreront les plus enthousiastes pour appliquer et/ou justifier les consignes hiérarchiques. Mais la logique des compressions budgétaires nous montre bien qu'il n'y en aura pas pour tout le monde. Les places seront donc rares pour l'interprétation de ce Faust cupide. 

La riposte des enseignants devra tenir compte de cette situation. S'indigner de l'arrêt de l'avancement dans les échelons en criant au scandale n'a que peu de chances de trouver un écho favorable dans l'opinion publique. Ce serait surtout engager une lutte pour négocier le prix de son âme et non pas pour sauver celle-ci. Les combats perdus d'avance se terminent rarement par une victoire. 

La lutte que nous devons mener est donc en même temps celle de la préservation de notre métier et celle sous-tendue de choix de société dans laquelle nous souhaitons vivre. La question salariale doit nécessairement suivre et non pas précéder, voire occulter cela.

Il faudra donc expliquer le non-dits de cette réforme. Inviter les gens à aller au-delà d'une lecture de premier degré, d'un quasi-déchiffrage du texte. Rentrer dans le détail et dans la mise au jour des conséquences réelles de ces modernisations et transformations. Ne pas avoir peur de la complexité de la chose. C'est une bonne occasion de susciter un débat national sur des leurres utilisés depuis trop longtemps, tels la méritocratie, l'égalité des chances ou plus largement la citoyenneté ou la démocratie. A ceux qui trouveraient cette idée utopique je rappelle qu'en 2005, le pays entier a débattu pendant des mois autour d'un texte constitutionnel tout à fait opaque au départ. Ici, il s'agit de l'avenir de nos enfants. Pour créer le débat il faut déjà le souhaiter.

Il serait donc souhaitable que les enseignants eux-mêmes commencent d'ores et déjà à s'intéresser à tout ceci. Pour le moment les organisations syndicales sont accaparées par l'urgence. La gestion de la crise sanitaire au sein de l'Education Nationale nécessite bien sûr de dénoncer presque quotidiennement les manipulations et les contre-vérités ministérielles. Sensibiliser la profession sur le Grenelle et ses propositions passe donc au second plan. A ceci s'ajoute la dépolitisation massive des enseignants et leur tendance à faire confiance au premier banquier venu (3). Or, qu'on le veuille ou non, la politique façonne notre métier et nos vies. 

Enfin , il faudra être au clair sur l'origine du problème. Celle-ci n'est certainement pas la personne de M Blanquer. Celui-ci n'est qu'un idéologue d'une longue liste, œuvrant à appliquer les recettes néolibérales au sein de la société en général et au sein de l'école en particulier. Cette machinerie a été analysée de maintes fois en ce qui concerne l'école (4) . Ce que nous vivons aujourd'hui n'est que la continuité de ce que faisait un Claude Allègre au sein d'un gouvernement de "gauche" et l'application de ce que préconisent des think tanks néolibéraux comme l'OCDE depuis des décennies. 

Nous ne devrons donc pas nous contenter de réclamer un salaire décent ou la démission de M Blanquer. C'est ce cadre néolibéral dans lequel le capital dicte sa loi qu'il s'agit de faire voler en éclats. Il s'agit alors de ne pas céder non plus aux chants des sirènes d'un parti prétendument socialiste qui s'autoproclame protecteur des enseignants. Un parti qui protège en nourrissant la bête du capital par d'autres moyens (CICE, loi El Khomry...) n'est qu'un retardateur d'échéance. En laissant le reste de la société sous l'emprise de ce capital à l'appétit insatiable, car basé sur le dogme de l'expansion et d'une croissance infinie de profits, il n'y a absolument aucune raison d'être épargné très longtemps. 

Pour finir, j''espère qu'on verra bientôt fleurir des réunions syndicales ou informelles, des assemblées générales, des conseils de maîtres ou de profs extraordinaires. Des lieux où le débat puisse prendre forme, se structurer, où les collègues qui se disent non concernés se rendent compte de quoi il s'agit réellement et puissent alors continuer d'assumer leur désengagement en toute (mauvaise) conscience. Gageons qu'ils seraient moins nombreux qu'aujourd'hui.

Une fois sensibilisés et informés des intentions réelles du gouvernement, nous pourrions partir à l'assaut du reste des citoyens, tout aussi concernés que nous par cette thématique. 

Soyons déterminés. Nous pouvons pour le moment encore nous permettre de ne pas être intimidés. Et qui sait, le mammouth pourrait-il se transformer en un grain de sable bien placé?

1 - http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/05/07052021Article637559671995122865.aspx

2 - Voir  : https://www.seuil.com/ouvrage/personne-ne-sort-les-fusils-sandra-lucbert/9782021456554

3 - 38% d'enseignants ont voté Macron au premier tour de l'élection présidentielle de 2017.

4 - Voir par exemple l'ouvrage qui n'a malheureusement pas pris une ride en bientôt 20 ans : 

L'école n'est pas une entreprise : le néo-libéralisme à l'assaut de l'enseignement public - de Christian Laval, éditions la Découverte

https://www.editionsladecouverte.fr/l_ecole_n_est_pas_une_entreprise-9782707144027

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