Du séparatisme réel à la société confisquée

Lorsque nos « élites » menacent de partir si on ne les écoute pas, non seulement on ne les blâme pas, mais on leur offre notre société pour qu'ils la soumettent à leurs propres désirs. Au détriment de tout le reste. C'est alors qu'on cherche d'autres boucs émissaires. On les trouve toujours du côté des plus faibles...

Le gouvernement semble décidé à lutter contre le séparatisme. En entendant cela je me suis tout d'abord réjoui puis j'ai vite déchanté en comprenant que le séparatisme dont ils parlent n'est pas celui auquel je pensais. 

Comme attendu, le gouvernement se place sur le terrain de l'extrême droite en vue de se déguiser en barrage vers le mois de mars ou avril 2022. Ils ciblent les musulmans en espérant encore une fois imposer le débat sur le terrain du Rassemblement national. Plutôt que d'appliquer les lois existantes ils préfèrent créer un débat stigmatisant et surtout trompeur à coups de séparatismes et d'ensauvagements.

Le problème est qu'ici on mélange tout. Les gens qui bafouent des lois et ceux qui ne cherchent qu'à faire appliquer des lois sont amalgamées dans la seule visée électoraliste. Visées électoralistes qui ont pour but de protéger d'autres séparatistes bien plus dangereux! En abandonnant au passage les plus précaires à eux-mêmes voire aux intégristes qu'ils feignent d'affronter.

Dans notre pays les discriminations sont un fait bien établi. Pour trouver un travail ou un appartement mieux vaut être Jean que Jalil. Du point de vue social la condescendance est de mise. Un journaliste de France Inter1 qui déclare que les ouvriers et les femmes de ménage ne sont pas invités à l'antenne car ils ne savent pas bien s'exprimer décrit très bien le sentiment de supériorité bourgeoise. 

Donc tous ces gens cherchent à se prémunir de ces discriminations et condescendances. Certains en viennent à se replier sur eux-mêmes et c'est là que l'on peut voir des choses qui ont créé la polémique dernièrement : annuaires de médecins noirs, réunions non mixtes etc. On peut regretter tout cela mais il ne faut pas oublier que ces personnes ont été exclues de la société plus que ce qu'ils se sont exclus d'eux-mêmes. Leur repli est une réaction à l'exclusion. Et ils ne demandent pas autre chose que l'application effective des lois qui protègent leurs droits. Et si aucune loi n'avait été bafouée par les institutions, les employeurs, les propriétaires etc. tout ce débat n'existerait même pas. Ils ne demandent pas autre chose que d'être considérés comme des égaux de tous les autres, réintégrer pleinement la société en quelque sorte. Le contraire du séparatisme donc. Mis dehors, ils veulent revenir. En maintenant ces gens en dehors de la société on les pousse dans les bras des vrais intégristes religieux qui proposent une émancipation trompeuse.

Pour commencer, il faut arrêter de tout mélanger et de proposer des solutions qui ont des effets contraires à ceux affichés.

Et encore une fois, il ne s'agit pas uniquement de critères ethniques mais aussi sociaux. Pour s'en apercevoir on peut se rappeler la façon condescendante (au mieux) ou carrément haineuse et criminelle (au pire - voir Luc Ferry) dont on a parlé des gilets jaunes.

Le séparatisme réel

De l'autre côté, nous avons des élites qui essaient depuis des années de se soustraire à la loi ou de modifier celle-ci au profit de leurs intérêts. Et ceci sans aucun égard pour les conséquences hypothétiques ou réelles de leurs actes. Leur but est toujours le même : augmenter les profits.

Fraudes, évasions, optimisations...

Cela fait des années que l'on assiste à des révélations fracassantes. Les fameux scandales portant le nom de "papers" (Paradise, Monsanto ou Panama...) ou de "leaks" (Swiss ou football...) qui occupent l'espace médiatique pendant quelques semaines et qui tombent ensuite dans l'oubli sont devenus notre quotidien. Les estimations de la fraude fiscale correspondent à peu de choses près à un plan de relance (celui qu'on nous dit "historique") par an!

Comment les pouvoirs publics règlent ces dossiers? Le compromis est le maître-mot.

Or, comment qualifier la fraude et l'évasion fiscales autrement que par le terme séparatisme? Des lois existent qui permettent l'optimisation fiscale! Une personne qui estime payer trop d'impôts (et qui gagne donc beaucoup d'argent, ou beaucoup plus que les gens précaires) se verra proposer par son banquier des investissements légaux (ou pas comme on l'a vu dans ces fameuses révélations) pour ne plus payer d'impôts ou bien beaucoup moins. Cet argent en moins ne servira donc plus à payer : médecins, infirmiers, enseignants, pompiers, policiers ni à financer les hôpitaux, écoles, universités, la recherche publique, les routes etc. Ces gens-là décident et sont encouragés à se désolidariser de la société. Alors, séparatisme ou pas? Ce mot n'est jamais employé dans ces cas-là.

 Dans les cas encore plus graves de fraudes et d'évasion fiscale la réponse politique a été ces dernières années : règlements à l'amiable, amnisties et surtout suppression pure et simple de certains impôts des plus riches! Ils fraudent car ils estiment que la solidarité leur coûte trop cher? Et bien on ne leur demandera plus d'y participer et comme ça ils n'auront plus à se mettre hors la loi. Pour cela on les présente comme vulnérables face à la mondialisation (en oubliant que ce sont eux-mêmes qui nous ont poussé vers cette mondialisation dans le but d'augmenter leurs marchés et ainsi leurs profits alors que le reste de la population a depuis longtemps cessé d'en percevoir des bénéfices) et on nous  dit même qu'en cas de maintien des impôts trop élevés ils pourraient quitter le pays! 

Le Larousse nous dit que le séparatisme est l'"attitude, tendance à sortir d'un ensemble national et à former une entité politique distincte de l'État d'origine". Ce qu'on vient de décrire y ressemble et de plus ils nous l'imposent à tous cette entité politique distincte de l'Etat d'origine, profitable uniquement aux quelques-uns. 

Il y a encore plus problématique. Plus haut je disais que ces gens-là courent après les profits quelle qu'en soient les conséquences.

Catastrophe écologique

Au niveau écologique le cynisme est flagrant. Le virage écologique tant de fois évoqué depuis très longtemps (rappelons-nous du Grenelle de l'environnement de Nicolas Sarkozy ou de la "maison qui brûle" de Jacques Chirac) n'est que du vent. Tout change dans les discours mais rien dans les actes. Les catastrophes à venir et celles déjà présentes ne les font pas frémir. Que des gens souffrent ou meurent même ne les fera pas dévier de leur trajectoire en ligne la plus droite possible vers leur graal : le profit. Les opinions publiques occidentales s'en accommodent tant que les morts sont loin et pauvres, voire d'une autre couleur de peau.

Les classes aisées bourgeoises s'en accommodent particulièrement bien. Ils vont s'indigner contre les pratiques de Monsanto par exemple mais voteront tout de même pour le candidat qui n'y changera rien. Car, vous savez, il y a des dangers plus graves. Élire la gauche radicale équivaudrait pour eux à la perte de certains avantages du quotidien. Plus d'impôts à payer, plus de partage de richesse, voire même, comble de l'horreur, plus de démocratie réelle! Mieux vaut effectivement s'accommoder, tout en s'indignant sporadiquement par des pétitions ou en visionnant un film de Ken Loach (comble de la dissidence!). Signer une  pétition par mois et acheter une tablette de chocolat estampillée "Max Havelaar" par semaine permet d'avoir l'esprit tranquille en glissant son bulletin dans l'urne et en traitant les gilets jaunes de danger pour la démocratie! Il ne réalisent même pas que sur ces ronds points ce sont les personnages du film visionné une semaine plus tôt qui s'agitent... L'écran de la cinémathèque et l'accent anglais provoquaient plus d'empathie que leur version française. 

Ce dont ils ne se rendent pas compte est qu'ils ne font même pas partie de ce monde des élites séparatistes qui claquent des milliards en lobbying et propagande pour pouvoir continuer à amasser du profit. Ils en sont seulement les idiots utiles. 

Face à la catastrophe écologique qui vient (ou déjà-là) et celles qui la suivront (économique, migratoire etc) l'élite croit pouvoir y échapper grâce à sa fortune (achat de propriétés en Nouvelle Zélande, voire même la colonisation de la planète Mars sont des idées qui germent dans ces esprits se sentant tout-puissants). Cette élite se leurre-t-elle? Certainement. 

Ce qui est sûr, c'est qu'elle est prête à sacrifier une large part de l'humanité pour continuer à récolter des profits. Les conséquences de leurs actes ne sont en aucun cas un obstacle dans leur quête. Que leurs billets portent l'odeur de misère et de mort ne les émeut pas.

Délocaliser des usines pour augmenter les profits en mettant des milliers de gens dans la misère n'a jamais été un problème.

L'évasion fiscale est directement liée à la destruction des hôpitaux ainsi que de tous les services publics entraînant ainsi la misère et même la mort en cas de pandémie? Peu importe, eux se paieront des hôpitaux, des écoles voire même une police privées! 

Les industries pétrolières, aéronautiques, phytosanitaires etc. détraquent la planète, empoisonnent nos enfants, nous mènent à la catastrophe écologique? Le plan de relance injecte des milliards dans les avions et les automobiles, le glyphosate et les néonicotinoïdes ne sont toujours pas interdits. De plus, on matraque et gaze les militants écologiques2 assis sagement sur un pont parisien. Ils devraient peut être songer à ne plus être aussi sages comme le suggère Andreas Malm dans son livre3...

Et même : lorsqu'un cimentier rencontre de vrais séparatistes et terroristes, que font-ils? Du commerce pardi! Tout est bon dans l'argent. 

Toutes ces grandes entreprises, ces élites, qui par ce cynisme ne poursuivent que leurs propres intérêts au détriment de tout le reste y compris la vie ne peuvent-elles pas être considérées comme séparatistes? 

Pour conclure on pourrait résumer la situation de façon suivante :

D'un côté nous avons des gens que la  société exclut et qui subissent des discriminations ethniques et sociales. En cherchant des moyens pour échapper à ces discriminations ils vont parfois jusqu'au repli sur soi. On peut le regretter et lutter contre cela mais ce n'est pas en les stigmatisant que les choses vont s'arranger. Bien au contraire. 

De l'autre côté nous avons des gens qui se soustraient aux lois, qui usent de moyens colossaux pour modifier ces lois elles-mêmes au détriment de la qualité de vie de tout le reste de de la société, voire de la vie même! Ceux-là sont écoutés, et leurs vœux satisfaits par les gouvernements successifs. 

Nos politiques hystérisent la société en créant un débat là où il faudrait appliquer les lois existantes. Des lois antiterroristes existent. Idem pour celles contre l'incitation à la haine ou la discrimination. Non, on préfère s'exciter contre le "séparatisme" et ainsi se placer sur le terrain de l'extrême droite pour être sûr de la victoire au deuxième tour de 2022. 

Le séparatisme des élites  entraîne la destruction des écoles, de systèmes de protection sociale et de tous les services publics rendant les gens de plus en plus vulnérables, abandonnés. Lorsqu'une partie d'entre eux se tourne vers des solutions de repli identitaires et dangereuses on peut alors les dénoncer comme le vrai problème et ainsi s'assurer des victoires électorales face à son adversaire préféré. Et ainsi perpétuer ce cercle vicieux où les élites gardent l'emprise sur la société tout entière en entraînant son délitement aux conséquences qui pourraient s'avérer dramatiques.

Il serait donc temps de parler du vrai séparatisme et de l'accaparement de notre société par ceux-là mêmes qui la détruisent en la soumettant intégralement à leurs désirs et ainsi pouvoir en reconstruire une pour le bien être du plus grand nombre. Avec ou sans ces élites4.

Nos enfants méritent qu'on s'y attelle sans tarder.

 

1- Cité par David Garcia dans le Monde Diplomatique du mois d'août 2020 :

 https://www.monde-diplomatique.fr/2020/08/GARCIA/62081

2- Le 26 juin 2020 sur le pont de Sully :

https://www.youtube.com/watch?v=pzVCSJLdoqk

3- "Comment saboter un pipeline", éditions La fabrique 

https://lafabrique.fr/comment-saboter-un-pipeline/

 4- Comme le suggérait Frédéric Lordon déjà en 2012 :

https://blog.mondediplo.net/2012-03-16-A-75-les-riches-partiront

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