Une police sans société

Les débats sur les dérives des policiers sont omniprésents mais souvent ils ne traitent que la surface sans chercher les racines du problème. Or, sans mesures radicales le problème a peu de chances d'être résolu.

Dans les discussions quotidiennes, dans les débats médiatiques ou politiques, nous employons et entendons souvent le mot « société ». J’ai de plus en plus tendance à penser que c’est par pure habitude. Car la société telle qu’elle est aujourd’hui et surtout telle qu’elle se profile à l’horizon ne méritera bientôt plus ce nom.  La preuve en est que de nombreux penseurs qualifient notre société contemporaine d’individualiste et la majorité de nos concitoyens seraient certainement d’accord avec ce qualificatif. Qu’il soit souvent précédé de la locution « de plus en plus » ne change rien à notre affaire. Le problème étant qu’il s’agit là d’un oxymore. Or, un oxymore tel que celui-là est souvent nécessaire pour falsifier la réalité, pour rendre réelles des choses inexistantes ou, comme dans notre cas,  prolonger artificiellement l’existence d’une chose à laquelle beaucoup sont attachés. Mais une « société individualiste » n’a pas plus d’existence réelle que la « croissance négative », la « guerre humanitaire » ou encore les « bombardements chirurgicaux ». Toutes ces expressions ont été inventées pour faire passer des pilules. Amères bien entendu.

Ainsi, notre société disparaît petit à petit. La tendance est à l’anéantissement de ce qui est commun et à la glorification de l’individu. Des trois mots inscrits sur tous les frontons des bâtiments publics, il n’y en a plus qu’un seul qui compte vraiment. Et encore, le mot « liberté » est systématiquement suivi de l’adjectif « individuelle ». Les libertés collectives sont passées à la trappe. D’ailleurs, la fin de l’état d’urgence sanitaire ne rime pas avec la possibilité des rassemblements publics, notamment des manifestations. Les libertés collectives seront officiellement suspendues pendant encore (au moins) quatre mois. Le rôle des syndicats (de salariés, pour les patronaux il en va autrement) est de plus en plus réduit. Dans beaucoup de domaines il n’est plus que symbolique.

Tout est mis en place pour empêcher les gens de réfléchir et de s’organiser collectivement. Pour les retraites il est préférable de cotiser chacun pour soi. Pour le code du travail il est préférable d’en faire un pour chaque entreprise. Bientôt, une partie du programme scolaire sera déléguée aux communes qui feront comme elles veulent peuvent. Paradoxalement, il n’est pas encore envisagé de retirer le mot « égalité » des frontons des écoles.

De la société il ne nous reste que des symboles et ce pour une raison très simple : ils ne coûtent pas cher. Et surtout ils permettent de maintenir l’illusion pour que le maître-mot « profit » puisse étendre son emprise. Ce sont les profits des entreprises privées qui priment sur tout le reste. Que les dirigeants des entreprises prônent cette primauté il n’y a là rien de surprenant ni de scandaleux. Nous devons simplement être conscients de cette primauté absolue lorsque nous envisageons de confier les clés de l’Etat à des gens intimement liés à cette classe. Nous devons par exemple être conscients que pour Monsanto les vies et la santé importent peu lorsqu’il s’agit de faire du profit. Les scandales industriels ont été assez nombreux pour qu’on puisse douter de l’attachement des entreprises concernées à la santé publique. Sanofi est juste une démonstration de plus de ce qui compte vraiment. Et ce n’est pas notre santé.

Ce qui est plus problématique donc, c’est que nos dirigeants politiques mènent une politique au service de ces profits. La société est ainsi démantelée justement pour permettre aux profits de croître indéfiniment. Et cette course aux profits a infesté tous les milieux. La logique capitaliste est entrée dans tous les services publics. A l’hôpital avec les conséquences que l’on connaît. Le personnel hospitalier tire la sonnette d’alarme désespérément depuis fort longtemps. Les salariés de France Télécom ont payé un lourd tribut. Les transports publics sont condamnés à la privatisation. Les salariés du privé sont soumis au chantage de la baisse du salaire contre conservation des emplois.

Les gens se retrouvent de plus en plus isolés. Quand il n’y a plus de solidarité et qu’on voit des fortunes indécentes s’exhiber dans les classements annuels, quand on a de plus en plus de mal à boucler les fins de mois, quand on nous annonce année après année des chiffres de croissance alors que les frigos se vident de plus en plus tôt au fil des mois, quand on nous explique qu’il faut cajoler les riches parce que sinon ils quitteront le pays et qu’en même temps on supprime des droits aux chômeurs parce que c’est la crise, et bien on ne peut s’étonner des résultats.

Faire société, ce n’est pas uniquement inscrire une devise sur les bâtiments publics. C’est aussi la respecter. L’appliquer au quotidien. Au lieu de ça on détruit ce qui fait du lien pour faire de l’argent. Et en faisant cela on crée du ressentiment. Les gens dont la vie est de plus en plus difficile cherchent un coupable. On leur livre un bouc émissaire. Et c’est toujours un plus pauvre et plus faible que soi. Trop d’aides pour les chômeurs, les migrants. Les fonctionnaires seraient des privilégiés. Alors que les chiffres de la fraude sociale, celle des pauvres, n’ont aucune commune mesure avec la fraude des entreprises et des plus riches. Si on ramenait la « fraude des pauvres » à zéro, nos finances n’en ressentiraient même pas l’effet. On ne répare pas la société en faisant les poches et en maltraitant ceux qui n’ont que des poches (vides) et en faisant des révérences devant ceux qui ont des poches, mais aussi et surtout des mallettes, des valises, des malles ou des coffres-forts. Pleins.

L’idée est de maintenir une part minimale de société dans l’esprit des gens pour maintenir l’ordre. Car sans ce dernier les profits commencent à en souffrir. Mais quand la société réelle disparaît petit à petit, que l’égalité et la fraternité ne sont plus que des mots vidés de leur contenu, que seule la liberté des profits prend les commandes il devient extrêmement difficile de maintenir l’ordre. Quand les citoyens ne le sont plus vraiment dès l’instant où ils quittent l’isoloir il y a un problème. On passe alors dans le répressif. Si l’action policière seule permettait d’éliminer la délinquance ça se saurait. La police s’attaque aux symptômes, pas aux causes. Les politiques aggravent les causes et demandent donc à la police de s’occuper des symptômes. C’est une équation impossible à résoudre. Se crée alors un double ressentiment. Celui des gens livrés à eux-mêmes qui se font taper dessus de façon de plus en plus arbitraire et celui des policiers qui est fabriqué par leur mission impossible à tenir. L'introduction de la logique capitaliste dans la police avec la politique du chiffre n'y est pas pour rien. L'utilisation de la police à des fins de domination sociale ne peut que fabriquer du ressentiment. Les frustrations entraînent des dérives et en entraîneront de plus en plus.

Sanctionner les dérives policières est donc nécessaire tout comme il est nécessaire de sanctionner les crimes et les délits. Mais ce n'est pas suffisant. Redéfinir le rôle des gardiens de la paix comme c’est proposé par certains ne peut se faire sans traiter les causes des maux. Sans une vraie reconstruction de notre société disparue il n’y aura point de salut.  Les violences policières ne sont que la partie visible des violences de classe. Rétablir la paix sociale sans une vraie société relève de la magie. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.