Lecture, mérite et autres diversions

Les élèves de CP subissent des évaluations dont on connaît déjà les résultats tandis que la sève du mérite coule à nouveau emportant avec elle tout espoir d'une société émancipatrice. Entre témoins à charge et grands alibis.

De nombreux adjectifs fusent depuis longtemps pour décrire les décisions et la politique de M Macron ainsi que de son ministre de l'Education M Blanquer. L'emploi d'un bon nombre d'entre eux n'a pas lieu d'être si l'on veut lutter efficacement contre cette politique. Ce sont ceux qui font référence à leur incompétence supposée qu'il s'agirait de bannir. Ce qui serait autrement plus efficace, au contraire, c'est de démontrer la ligne directrice de leurs décisions, leur logique propre et ainsi révéler que leurs décisions sont rarement irréfléchies mais qu'elles mènent de la façon la plus sûre vers l'école et la société qu'ils souhaitent créer.

Tentons de faire cela en mettant en parallèle deux sujets d'actualité : les évaluations nationales des classes de CP et les annonces sur la méritocratie de M Macron.

Les premières sont en place depuis 2017. Intitulées "Repères CP" elles sont présentées comme une aide précieuse pour les enseignants mais aussi pour les chercheurs en vue de la lutte contre l'échec scolaire. Depuis leur mise en place elles ont été maintes fois dénoncées comme inutiles, voire néfastes. Je ne vais pas en refaire une analyse, pour cela je vous renvoie à celle de Roland Goigoux, implacable. Il y démontre justement les logiques et les objectifs du gouvernement que celui-ci ne dit pas explicitement. Le ministre s'appuie sur les neurosciences pour imposer un enseignement de la lecture particulier basé sur le déchiffrage. La compréhension et la production d'écrits deviennent secondaires. Or, c'est se baser sur une vision des neurosciences bien particulière et c'est aussi évacuer d'un trait de plume une grande partie de recherches sur l'apprentissage de la lecture. 

On forme ainsi des enfants déchiffreurs mais qui ne comprendront pas davantage les sens des textes déchiffrés. Il aurait été préférable de former des enfants lecteurs qui comprennent les sens des textes lus. Car déchiffrer n'est pas lire. Posséder le "Vidal" ne fait pas de moi un médecin. Déchiffrer un texte permet certes de comprendre des consignes simples et explicites. Mais former de futurs citoyens n'implique-t-il pas d'en faire un peu plus? 

La question qu'on peut se poser donc est quels citoyens veut-on former? Citoyens éclairés et émancipés ou une main d'œuvre docile et consommatrice? 

Ayant cela en tête nous pouvons voir que les évaluations "Repères CP" sont un excellent prétexte et une justification pseudo-scientifique bien utiles à l'imposition d'un enseignement particulier de la lecture qui entérinera la forme de cette société où une large part de la population n'aura plus les moyens de lutter, de réclamer des droits, la justice... Produire et consommer selon des règles immuables sera le seul horizon. L’émancipation sera assimilée à la liberté de consommer.

La manipulation de ces évaluations elles-mêmes ainsi que de leurs résultats montre clairement que le gouvernement agit par idéologie, ce qui n’a rien à voir avec la science véritable. Ils sont sûrs de leur méthode et ils ne font que chercher des moyens de la justifier, de prouver son efficacité, quitte à recourir à des procédés malhonnêtes d’un point de vue scientifique (voir le texte de M Goigoux), quitte à mettre des élèves dans des situations d’échec assuré dont ils n’ont nul besoin, surtout en cette rentrée « bienveillante » !

Les élèves de CP de cette année n’ont pas fini leur année de grande section de maternelle ? Qu’à cela ne tienne, on les soumettra aux mêmes évaluations que ceux des années précédentes. Ils démarreront l’année avec un sentiment d’impuissance puisqu’on leur demandera d’effectuer des choses dont ils n’ont jamais entendu parler mais ce n’est pas grave puisque le but est de poursuivre une ligne idéologique qui n’a rien à voir avec la bienveillance ni avec la réussite de tous les élèves. Ce sont tous ces objectifs sous-jacents que les enseignants devraient critiquer et non pas uniquement des évaluations inadaptées et inutiles. Ceux à qui on crie ces indignations n’en ont que faire. Les évaluations sont adaptées, mais à d’autres objectifs que ceux affichés.

Le « recentrage » sur les fondamentaux prôné par M Blanquer n’est qu’une autre façon de dire le chemin que nous empruntons. Se focaliser sur le français et les mathématiques est réducteur. L’Histoire, la géographie, les sciences n’auraient rien à voir avec la lecture ni avec les mathématiques.

Puis il y a l'élite. M Macron essaie de nous convaincre qu’il souhaite ouvrir les portes de cette élite aux enfants issus des catégories les plus pauvres. Il parle de la « sève du mérite » qu’il s’agirait de retrouver. Bien sûr, les médias vont s’empresser de parler des mesures en faveur de l’égalité de chances. Ils l’ont déjà fait. Or, favoriser l’émergence des excellences en abandonnant tous les autres n’est en rien une mesure en faveur de l’égalité des chances. A travers le prétexte d’augmentation de moyens dans ces « cordées de réussite » on en arrive à justifier l’abandon de tous les autres.

Ces chiffres pompeux cachent bien des choses. Mais comment les critiquer ? Certains dénoncent la quantité de moyens démesurée par rapport au nombre de bénéficiaires. Certes les chiffres sont exacts. Mais les visées des décideurs ne sont-elles pas multiples ? Les objectifs humanistes sur l’égalité des chances ne sont-ils pas justement affichés avec des lettres illuminées pour cacher l’abandon même de la vraie égalité des chances ?

Voyons cela sous un autre angle. La démesure des moyens et leur dénonciation nous donnent l’impression que le gouvernement en fait plus pour ces jeunes issus des quartiers populaires que pour d’autres. Qu’ils font vraiment tout leur possible pour leur donner une chance de se hisser dans l’échelle sociale. On ne pourrait donc les taxer de gouvernants des riches.

Mais dans la réalité, quel est le vrai effet de ces politiques ? Qu’en est-il de tous les autres qui ne feront pas partie des élus ? On nous dira, et si on n’y prend pas garde on finira même par adhérer à cette vision, qu’ils en sont les seuls responsables. Que l’Etat ne peut pas tout, qu’il en fait déjà plus que ce qu’il devrait… Sur les personnes concernées elles-mêmes cela peut créer un effet culpabilisant.

Cet investissement financier vise surtout à rendre une politique profondément inégalitaire acceptable. Ces futurs membres des « cordées de réussite » seront les équivalents des « amis arabes et noirs » de Nadine Morano. Ils seront bien malgré eux des témoins à charge contre la possibilité d’une société réellement émancipatrice.

Il faut donc dénoncer ces buts inavoués plutôt que de se placer sur le terrain quelque peu naïf du dialogue supposé franc avec les dirigeants. Les évaluations nationales et les cordées de réussite ne sont que de grands alibis. Face à ce grand cynisme il faut de la détermination, de la clairvoyance et une stratégie adaptée. Et ce n’est pas le rôle des seuls syndicats, de partis politiques ou d’associations mais de chacune et chacun d’entre nous.

 

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