La découverte du capitalisme et de l'eau chaude

La presse, les plateaux de télévision, les joueurs, les ministres...tout le monde est unanime ou presque : la création de la Super League de football est un scandale. Le comportement séparatiste des 12 clubs fondateurs est blâmé, dénoncé. Y compris par des chefs d'Etat ou ministres. Mais le plus surprenant dans cette affaire n'est-il pas le fait que cette ligue fermée n'existe pas encore?

" Bravo les gars! s'écrie le trésorier,
Venez à la maison, ma mère a fait les pieds paquets "

Chourmo FC - Massilia Sound System

A travers cette histoire de ligue privée et fermée que souhaitent créer les plus grands clubs d'Europe pour remplacer la ligue de champions on découvre que la plupart de personnes s'exprimant dans les médias vivent dans une bulle où règne encore l'esprit du football familial décrit dans la chanson de Massilia sound system. Or comment voulez-vous que les détenteurs du capital que représentent les clubs de foot ne fassent pas passer leurs intérêts financiers devant tout le reste? Devant des choses si inoffensives et surtout non monnayables que sont l'esprit sportif, le fair-play ou encore la loyauté. 

Enfin les commentateurs et acteurs du foot découvrent le capitalisme et ses valeurs. Mettons plutôt la chose au singulier : le capitalisme et sa valeur. Puisqu'il n'y en a qu'une seule qui domine toutes les autres, ne nous embarrassons pas de nuances. 

Le temps passant, les profits dans le foot, comme dans tout autre domaine, ne cessent de croitre. Le capitalisme étant basé sur une croissance infinie le football suit la même logique. Et les règles des compétitions internationales ne cessent d'évoluer toujours dans le même sens. Si nous repensons à la Coupe d'Europe des clubs champions des années 1980 et que nous la comparons à celle d'aujourd'hui nous ne pouvons que constater que tout a été mis en œuvre pour faire toujours plus d'argent avec 22 types et un ballon.

Et c'est l'UEFA elle-même qui s'est engouffrée dans cette fuite en avant en quête des finances toujours plus importantes. On a gardé le nom de Ligue des champions même si ce ne sont plus forcément des champions de quoi que ce soit qui s'affrontent. Comme d'habitude, on corrompt même le lexique pour faire grimper les profits. Les clubs les plus riches étant situés dans les pays où le marché du foot rapporte le plus, ce sont forcément ceux-ci qui sont avantagés par les règles. L'arrêt Bosman ayant porté un coup fatal aux "petites nations" qui se sont depuis tournées vers la formation et l'exportation de talents dès le plus jeune âge. On le sait tous, les années 1980 sont bien derrière nous. Il n'y aura plus jamais des Steaua ou des Etoile Rouge sacrés champions d'Europe. 

Aujourd'hui donc les clubs les plus riches appartiennent à des gens ayant des fortunes colossales et ces clubs leur en rapportent une bonne part. Mais pourraient leur rapporter bien plus. En effet, même si la Ligue de champions actuelle est rentable, bien plus rentable qu'en 1990, elle est perfectible du point de vue des propriétaires. Il y subsiste des creux. Des creux qu'on pourrait nommer au hasard BATE Borisov ou Apoel Nicosie. Cette saison on pourrait nommer Ferencvaros ou Midtjylland. Pour ceux à qui ce sport rapporte de l'argent, ces noms évoquent un système non optimisé. Puisque le jour d'un Real Madrid - Partizan Belgrade ni le nombre de spectateurs, ni celui de téléspectateurs, ni les rentrées d'argent ne seront assez grands, il s'agirait donc de s'en débarrasser. 

Alors on crie au scandale, à l'esprit du sport et autres balivernes. Car si on a la possibilité d'avoir des Real - Milan ou des Liverpool - Barça toute l'année, l'esprit sportif est une foutaise. Ce qui compte est ce qui rapporte le plus. Ce projet a donc pour but d'augmenter les profits mais aussi de les sécuriser. Les deux clubs phares de Manchester pourront ainsi finir au-delà de la 4ème place dans leur championnat national sans que cela ait une énorme incidence sur leurs finances. Et Leicester qui réédite son exploit en gagnant le championnat aura une jolie invitation pour disputer les qualifications et ainsi avoir le privilège éventuel de faire partie du gotha le temps d'une saison. On en fera même une émouvante histoire de petit poucet qui pourra rapporter aussi. 

A ceux qui déclarent péremptoirement que cela est une ligne rouge que les clubs ne peuvent franchir (comme l'ont fait nos chers ministres Blanquer et Maracineanu) on peut poser une question simple : dans un monde où les entreprises ont le pouvoir d'acheter des sources d'eau, des noms de villes (voir la transaction Vendôme - LVMH) ou le droit de polluer l'air, elles ne devraient pas avoir le droit de faire une simple ligue de ballon? Rires.

Laissez-moi vous révéler un scoop : l'UEFA ne pourra rivaliser qu'à court ou moyen terme. Peut être même pas. Le jour où les clubs de basket européens les plus riches ont voulu créer leur Euroleague privée et semi fermée la FIBA (l'équivalent de la FIFA au basket) s'était opposée à cela. Elle avait lancé sa propre compétition parallèle. Celle-ci fait figure aujourd'hui d'une compétition de 3ème rang malgré son nom pompeux : FIBA Champion's league.

Le seul monopole qui lui reste sont les compétitions d'équipes nationales : l'Euro et le mondial. Mais même là la FIBA fait figure de chose soumise. Les fenêtres de qualifications pour ces deux compétitions se déroulant pendant la saison de la NBA et d'Euroleague, les joueurs de ces deux compétitions sont presque toujours absents de leurs équipes nationales. Enlevez de l'équipe de France de foot tous les joueurs qui participent à la Ligue des champions avec leurs clubs et vous verrez à quoi ressemblera la future équipe de France des qualifications. 

Nous sommes donc dans un pays où la privatisation de France Télécom avait provoqué une vague de suicides et de misères. On soumet même notre hôpital aux règles du marché. On réduit les services publics inexorablement pour prioriser les entreprises privées. On s'essuie les pieds sur le code du travail pour satisfaire les désirs des détenteurs du capital. Laissez-moi donc juste souligner l'incohérence de cette ligne rouge qui est tracée en l'air pour stopper ce nouveau projet on ne peut plus attendu par quiconque vit réellement et lucidement en 2021.

Peut être que la seule chose surprenante dans toute cette affaire est son anachronisme : en toute logique, la Super League aurait dû être créée il y a bien longtemps.

La meilleure façon de s'opposer à cette affaire qui vous choque serait peut être d'œuvrer à la construction d'un nouveau contrat social qui  serait basé sur autre chose que la propriété privée. 

[Edit : épilogue provisoire au 21 avril 2021]

D'après les dernières informations le football aurait gagné. Les clubs se retirent du projet de Super League les uns après les autres.  Certains formulent même des excuses! 

Les analystes et les traceurs de lignes rouges nous expliqueront certainement en quoi c'était important que l'esprit sportif l'emporte dans ce bras de fer. 

L'"esprit sportif" de l'UEFA a gagné en allant chercher 7 milliards (avec les dents comme l'autre allait chercher la croissance?) auprès des investisseurs divers et variés. Gageons donc que grâce à cette somme Ferencvaros pourra augmenter le salaire de son entraineur des U15 ainsi que celui de sa trésorière mais également que l'Etoile Rouge pourra s'offrir le nouveau Savicevic en vue de sa reconquête de l'Europe. 

Ainsi la France traite ses riches séparatistes qui menacent de la quitter à cause de la forte fiscalité en adaptant et réduisant celle-ci. L'UEFA traite les siens de la même manière : en les arrosant pour qu'ils grossissent. On ne "maitrise" la bête qu'en lui donnant à manger, faisant ainsi augmenter davantage son appétit.

Pour terminer, et fêter comme il se doit cette "victoire", reprenons en choeur la devise de Patrick Montel et Bernard Faure : "Le sport est mort, vive le sport!"

CQFD.

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