Racisme, ressentiment et encre de seiche

Le racisme est omniprésent dans les débats médiatiques et politiques. Mais est-ce une bonne chose de laisser ces gens-là s’emparer de ce sujet ? Les partis d’extrême droite et leurs électeurs sont-ils les seuls à blâmer ? Puisque essayer de comprendre n’est pas excuser, nous pouvons commencer.

Alors que le racisme en général et dans la police en particulier est au cœur des débats, les politiques et les experts médiatiques essaient de nous vendre des solutions cosmétiques ou bien de nous expliquer que ça n'existe pas.

On ne devrait pas s’attarder sur les propos des gens comme Christian Jacob (qui dit que les violences policières et une police raciste n’existent pas) car expliquer des évidences aux gens qui feignent de ne pas y croire ne les fera pas admettre, par définition, davantage leur existence.  Ce serait comme perdre du temps pour expliquer à Manuel Valls et François de Rugy ce qu'est un engagement sur l'honneur (1). Alors ne perdons pas notre temps avec des évidences.

Dans l'autre catégorie d'experts nous avons donc ceux qui, comme par  exemple Jean-Marc Ayrault, s'attaquent aux symboles. Ainsi M Ayrault (2) propose de débaptiser la salle Colbert de l'Assemblée Nationale. D'autres proposent de retirer des statues. Si cela permettait de résoudre le problème  du racisme cela serait formidable et on se demanderait pourquoi personne n'y avait pensé avant. Plusieurs remarques sont à faire à ce propos. 

Tout d’abord, concernant les symboles : le fait que des manifestants dans plusieurs pays, y compris en France, s’attaquent à ceux-là ne montre pas que c’est là leur unique demande. Le sens de ces contestations des symboles est justement symbolique. Le but d’un démantèlement de statue par des manifestants est de désigner un problème, de le nommer, de montrer sa présence qui en temps normal passe inaperçue et dont tout le monde s’accommode. L’objectif  ultime de ces manifestants n’est pas le démantèlement en lui-même. Tout comme l’objectif des berlinois qui avaient pris part à la démolition du Mur de Berlin n’était pas d’avoir une meilleure vue sur le quartier d’à côté. Le Mur était un symbole et ce qu’ils réclamaient allait bien au-delà de la simple destruction du Mur. Aujourd’hui, au moment où ce sont les dogmes de nos dirigeants qui sont remis en question, ceux-ci feignent d’avoir une capacité de compréhension qui ne peut aller au-delà du premier degré, d’une compréhension littérale. Ils sont subitement incapables de faire des inférences, de comprendre l’implicite. Si la réponse des décideurs publics est uniquement symbolique cela ne rime à rien. Ce serait jouer au sot. Que la salle Colbert soit rebaptisée Aimé Césaire ou même Frantz Fanon ne changera pas notre société si c’est là l’unique mesure prise par les dirigeants. Ou que toutes les mesures prises soient du même ordre. Il faut franchir un seuil qualitatif au niveau des mesures pour pouvoir espérer régler quoi que ce soit.

Les mesures symboliques doivent accompagner des mesures structurelles car sinon elles n’ont plus de sens. Il y a même un danger de brouiller le sens des symboles, des faits historiques, le sens même des mots. Qu’un président comme M Sarkozy utilise Jaurès ou Blum pour promouvoir une politique socialement destructrice ne rend pas celle-ci meilleure. Ce sont les idées de ceux-là qui se trouvent recouvertes par un vernis déformant. Les pensées deviennent en partie corrompues. Parfois presque totalement comme l’émancipation marxiste en URSS. L’histoire est remplie des exemples de dévoiement des mots et des concepts. Orwell en avait saisi un certain nombre à son époque et avait prédit quelle société pourrait advenir si cela s’intensifiait. La résistance passe par la réflexion commune, mais si les mots en tant que matériaux de réflexion n’ont plus le même sens pour tout le monde il devient impossible de réfléchir collectivement, en tant que citoyens émancipés.

La raison pour laquelle les mesures envisagées par les gouvernants  risquent fort d’être uniquement de l’ordre du symbole est bien simple. Ça ne coûte pas cher. Et les noms des rues ne changent pas les idées des gens et a fortiori la société non plus.

Ce que propose M Macron sont des solutions du domaine de l’incantatoire et du symbolique. Symbolique car il propose de regarder l’Histoire en face, d’être lucide quant au passé. Il est certes important que le passé de la France, notamment colonial, soit enfin admis dans la mémoire collective en admettant sans ambiguïtés ce qu’il fut réellement. Mais faire uniquement cela ne suffit pas. Concernant le passé colonial, il serait beaucoup plus efficace d’y adjoindre les pratiques du présent. Celles qu’on nomme néocoloniales. Notamment économiques, mais pas que. Mais autant rester dans le symbolique ne coûte pas cher, autant là ça peut commencer à chiffrer. Respecter la souveraineté des peuples risquerait de nuire aux profits. Lorsque, par exemple, le FMI conditionne un prêt à des mesures d’austérité qui augmentent la pauvreté dans le pays emprunteur, cela représente une facette du néocolonialisme. Mais le dogme du FMI dit que les profits doivent continuer à croître, pas du tout que les inégalités doivent disparaître. Mais qui est le FMI ? Nous, la France, y occupons une place largement plus importante que d’autres. Nous, ou plutôt ceux qui nous représentent. Au-delà des prêts, lorsqu’un pays décide de mener une politique basée sur un autre modèle que le nôtre et que nous le soumettons pour cette raison (uniquement) à un régime de sanctions économiques (voire pire) pour lui faire entendre raison…n’est-ce pas aussi du néocolonialisme ? Ainsi lorsque M Macron rend hommage à Aimé Césaire tout en menant une politique aux antipodes de l’émancipation citoyenne il « abîme » en quelque sorte les idées et les convictions de celui-ci. De même lorsqu’il se réfère aux « jours heureux » en poursuivant la destruction des services publics. Ce faisant il confisque des outils d’une émancipation effective.

Notre société capitaliste néolibérale est basée sur ces dogmes qu’on ne peut critiquer sans risquer l’excommunication médiatique. La ligne rouge sont les profits des entreprises. Les inégalités qui se creusent et la pauvreté qui augmente (en France en 2020) ne sont pas une raison suffisante pour changer de politique et encore moins les dogmes qui guident celle-ci. Les inégalités se creusent depuis plusieurs décennies et on n’arrête pourtant pas d’appliquer les méthodes qui causent ces inégalités en tant que remède.

Ainsi, les services publics ne sont plus présentés qu’en tant que coûts. Les gouvernements successifs, avec l’appui des médias, ont réussi à imposer l’idée que ce que nous avons en commun est trop cher. Qu’il faut donc s’en débarrasser. Un exemple assez parlant sont les cotisations sociales. Celles-ci font que nous avons une société basée sur la solidarité, que nous faisons partie justement d’une société digne de ce nom. Or, depuis quelque temps, le terme « cotisations » a été remplacé dans les discours par celui de « charges ». Et le choix de la nouvelle appellation n’a pas été fait au hasard. « Charge » a une connotation négative. C’est pesant. Si on pouvait s’en débarrasser ce serait quand même mieux. Ce qu’on oublie simplement de dire est qu’une société sans « charges » est une société où chacun doit se débrouiller pour payer ses soins, l’école, les retraites…et ça coûterait beaucoup plus cher à la grande majorité de citoyens (si toutefois ce terme pourrait encore leur être attribué).

Ces « charges » n’en sont donc que pour les plus riches. Ce sont les classes dominantes qui ont imposé donc cette substitution nominale à dessein. Ils ont usé de leur position socialement dominante, de leur pouvoir de nomination pour simplement renommer une chose qui constitue la base de notre société. La renommer pour la disqualifier pour pouvoir la supprimer. Sans jamais en détailler les conséquences.

Ce qui fait la base de notre société, ce que nous avons en commun, est ainsi en train d’être supprimé. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Le projet de société des dominants est clair : remplacer la société par des individus. Margaret Thatcher l’a dit il y a plus de 30 ans : « La société n’existe pas. Il n’y a que des hommes, des femmes et des familles. » Des individus. Or, pour changer les choses, les rendre plus justes, les individus isolés en sont incapables. Pour cela il faut se concerter, s’organiser, réfléchir et lutter collectivement. Ce que nous avons en commun est en train d’être détruit par nos représentants. Ce que nous avons en commun est trop cher nous dit-on. En prétextant nous rendre notre liberté on nous isole et nous rend vulnérables. On nous a par exemple expliqué que déréguler le code du travail c’était rendre la liberté aux entreprises et aux salariés. Libres de redéfinir les règles au sein de chaque entreprise. Mais c’est oublier que le monde du travail est un monde de domination. Que le monde est régi par la domination. Elle est partout. Au travail, à l’école, dans la rue, dans nos mots et donc nos pensées. Elle est niée dans les discours alors qu’elle s’exerce de façon impitoyable.

Mais quel est le rapport avec le racisme ? On y vient.

Le problème de mécontentement se pose forcément face à de telles inégalités. La peur du déclassement, le sentiment d’être de plus en plus isolé et livré à soi-même sont des sentiments angoissants et sont générés par le fonctionnement de notre société. La peur crée du ressentiment. Il s’agit alors pour les dominants de détourner ce ressentiment car s’il se dirige vers eux-mêmes en tant que responsables de ces inégalités, ceux-ci se retrouveraient dans une situation difficilement tenable. Ils disposent pour ce faire de plusieurs leviers.

Il y a la stigmatisation des pauvres (ils seraient fraudeurs et assistés), des fonctionnaires (des privilégiés) etc. Le racisme est également l’un d’eux. Précision : je n’estime pas que ceci est l’unique cause du racisme. Mais il est parfois utile à ceux qui sont censés le combattre ou qui tout du moins s’auto-attribuent des métaphores en forme de barrages.

L’analyse du vote des catégories les plus pauvres en faveur du Rassemblement National est souvent incomplète et teintée d’un mépris de classe. Les pauvres votent de plus en plus pour le RN (3).  C’est un fait. Mais dire simplement que c’est par racisme ou manque de culture politique n’est pas suffisant. Ça permet par contre d’occulter de vraies responsabilités.

Observons juste un instant quelques actes ou paroles de nos amateurs de barrages : Chirac et le bruit et l’odeur (avec Sarkozy comme ministre de l’intérieur), Sarkozy et le débat sur l’identité nationale (avec le ministère du même nom et M Buisson comme conseiller), Hollande et la déchéance de nationalité (avec Valls comme premier ministre), Macron et le refus d’accueillir l’Aquarius (avec Castaner en ministre de l’intérieur). Tous ces gouvernements successifs mènent donc une politique de destruction sociale et valident par petites touches (ou pas) les idées d’extrême droite.

Il y a également le relais médiatique de ces idées. La bienveillance trop souvent constatée (4) face à celles-ci n’est pas surprenante si on considère que le but est d’orienter le ressentiment des plus pauvres loin des vrais responsables. Dont les propriétaires des plus grands médias font partie.

Il s’agit donc pour les dominants d’expliquer les injustices subies par le plus grand nombre autrement qu’en désignant les vrais responsables, c’est-à-dire eux-mêmes. Et tous les moyens sont bons.

Un artiste serbo-monténégrin, Antonije Pušić (5) explique le nationalisme dans les pays des Balkans comme ceci : « Le nationalisme est un thème pour ceux dont le revenu ne dépasse pas le Smic. C’est à eux qu’on sert cette histoire. Lorsqu’on atteint le double du Smic, apparaissent alors des discussions sur la garde-robe et les restaurants. En dépassant trois fois le Smic, les thèmes sont la nourriture diététique et les destinations d’été ou d’hiver. Si on dépasse dix fois le Smic, on arrête de brasser de l’air et on discute de la météo et de l’amour.  Quand on sait que la majorité des gens se situe aux alentours du Smic on comprend mieux les raisons d’une telle situation. Car comment expliquer autrement ce fait brutal que le niveau de vie était plus élevé il y a 30 ans au temps du socialisme que dans cette ambiance capitaliste. Le nationalisme est juste un écran de fumée. Comme lorsque la seiche jette de l’encre pour pouvoir fuir. Ainsi la société capitaliste jette l’encre du nationalisme pour que le capitalisme puisse continuer de s’approprier ce qu’il reste de la propriété publique. Le nationalisme est un paravent du capitalisme, depuis le début. »

Le racisme joue un rôle similaire au service des dominants en France.

Le combattre c’est aussi combattre toutes les formes de domination. Recréer une vraie société passe par la réappropriation et la réhabilitation de symboles, d’idées et des mots corrompus par ceux dont le seul but est le profit.

Faisant cela nous pourrons créer des passions positives en vue de structurer la nouvelle société. Pour mettre les gens en mouvement, cela reste indispensable.

 


(1) Tous deux ont signé, lors de la primaire du PS en 2017, un engagement sur l'honneur de soutenir le vainqueur. Lors de la victoire de M Hamon ils avaient soudain oublié ce que cela voulait dire. Leur expliquer serait inutile car il ne s’agit pas d’une réelle méconnaissance de leur part.

(2) https://www.huffingtonpost.fr/entry/ayrault-veut-rebaptiser-les-salles-ou-batiments-colbert-et-sattire-les-foudres-de-la-majorite_fr_5ee50501c5b677e92a5ff938

(3) Voir la sociologie du vote en 2017. https://www.ipsos.com/fr-fr/1er-tour-presidentielle-2017-sociologie-de-lelectorat

(4) Voir le dossier d’Acrimed à ce sujet : https://www.acrimed.org/-Les-medias-et-le-Front-National-  

(5) Musicien plus connu sous le pseudonyme de Rambo Amadeus. Considéré comme culte par de nombreux habitants de tous les pays de l’ex-Yougoslavie.

 

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