On ne peut plus (ne) rien dire!

Je me taisais tranquillement dans mon coin, conscient que les réactions en période de sidération ne sont pas forcément constructives, lorsque j'entendis un appel à nous faire taire au nom de la morale. Tous sans exception, nous serions moralement problématiques. L'immunité morale étant fournie par la carte de presse et accessoirement un créneau sur France Inter, choses que je ne possède pas.

Dans les moments de sidération collective tel que celui que nous traversons la réflexion et le recul sont difficiles. Toute prise de parole ou de clavier serait potentiellement polémique et les arguments employés ne seraient pas les plus justes. Le temps est nécessaire pour pouvoir se ressaisir, remettre les idées en place et relancer notre cerveau de manière raisonnée. On peut appeler ça la décence ou encore prise de recul nécessaire.

Bien entendu, vous, chers éditorialistes, analystes et autres commentateurs médiatiques, et même journalistes des services publics, vous n’avez pas besoin de cette prise de distance, de temps de réflexion. Car vous savez. Vos réflexions sont prêtes.

Je sais que vous n’en aurez rien à faire des lignes qui suivront et que vous ne les lirez même pas. Sachez tout de même qu’il m’importe peu que vous les lisiez ou pas puisque ce n’est pas à vous que je m’adresse. Je feins pour les besoins stylistiques d’une lettre ouverte. Vous-mêmes, vous feignez beaucoup, alors pourquoi je n’en aurais pas le droit. Ceci est mon texte et je vous choisis comme prétexte. Je m’adresse à quelques rares lecteurs que le hasard du cheminement de leur souris amènerait jusqu’ici alors que vous, c’est en prétendant délivrer de l’information aux foyers nationaux que vous vous y introduisez et que vous y servez vos diatribes exacerbant les instincts primaires.

Monopoliser l’espace médiatique depuis des années et continuer de s’imaginer en pourfendeur du politiquement correct bravant des interdits pourrait être juste risible  si ce n’était lassant. Ou dangereux.

Lorsque vous, les invités permanents de CNews ou LCI déclarez quotidiennement qu’on ne peut plus rien dire alors forcément, au bout d’un moment, vous devenez fatigants. Vous jouez les censurés et vous réclamez la censure. Pour quiconque ne pense pas   comme vous. C’est bien connu, ceux qui ne pensent pas comme vous sont des complices du pire. Des irresponsables responsables de la situation actuelle.

On peut penser comme vous qu’une société de plus en plus inégalitaire où les choses communes comme les services publics ou la sécurité sociale sont des charges trop lourdes dont il faudrait se débarrasser n’a rien à voir avec le séparatisme. On peut penser comme vous que les discours traitant les enseignants de fainéants, de planqués et de lâches n’a rien à voir avec la situation. On peut penser comme vous que ces mêmes enseignants sont essentiels pour contrer le prétendu « ensauvagement » de la société et ne pas trouver ce contraste à quelques semaines d’intervalle indécent. On peut penser comme vous que « la pleurniche hospitalière  quotidienne » ça suffit (comme un certain Yves Calvi, modèle de neutralité journalistique). On peut appeler la France entière à applaudir les hospitaliers une semaine plus tard et n’y trouver là non plus aucune indécence. On peut penser comme vous que l’huile est efficace contre les départs de feu. Jouer sur les peurs, taper sans discernement et espérer ainsi apaiser la société est une attitude pour le moins intrigante. Remarquez que je suis, contrairement à vous, d’humeur euphémisante malgré le niveau de mon exaspération.

Exaspéré je le suis depuis longtemps, mais c’est seulement aujourd’hui que j’écris. Pourquoi donc aujourd’hui ? Pendant que je me refusais de commenter au nom de cette méfiance envers les réactions à chaud rarement proportionnées et constructives, vous ne vous en êtes pas privés. Mais aujourd’hui, le service public de France Inter fait un pas de plus. Un pas où je me sens visé. Moi qui ai gardé le silence pendant que d’autres éructaient.

L’invité de la matinale de France Inter était Pascal Bruckner. Le même qui, la veille, avait en direct accusé Rokhaya Diallo d’ « avoir armé les bras des tueurs » par ses paroles. Chez vous il est venu faire l’éloge du « maître de l’éloquence », à savoir M Macron. Mais vos choix éditoriaux sont vos choix éditoriaux. Je peux les trouver problématiques mais ce sont les vôtres. Que vous trouviez en temps « normal » que la parole d’un Dominique Seux est cinq fois plus importante que celle de Thomas Piketty est votre droit. Que d’autres économistes soient ignorés par vos rédactions est votre choix. Vous avez le droit de faire des choix mais prétendre qu’ils sont neutres n’est pas honnête.

Le fameux pas de plus a été franchi par Mme Devillers. La même qui s’indignait il y a quelques jours du nombre trop important d’invités d’extrême droite sur les plateaux de chaînes d’informations. A ce moment-là son analyse avait la profondeur de celle d’un Yves Calvi. A aucun moment elle n’a effleuré la question des employeurs. De l’intérêt des propriétaires de ces chaînes à imposer de telles idées à longueur de journées. Mais comme elle est l’experte des  médias de France Inter c’est qu’elle doit avoir raison.

Ce matin donc a lieu le pas de plus. Elle s’est intéressé à la plainte de M Darmanin contre un billet de blog de Médiapart. D’emblée, elle précise qu’elle se refuse d’entrer dans le bras de fer qui oppose une partie de la classe politique à Médiapart. Plus juste serait de dire qu’elle feint ce refus.

Après un bref rappel historique sur les blogs depuis le début des années 2000 (car elle en connait des chiffres la spécialiste des médias) elle fait remarquer que Médiapart est le seul site d’informations à héberger encore des blogs amateurs après que Libération , le Monde, l’Express et l’Obs aient cessé de le faire. Ce premier argument insidieux n’est valable que pour ceux qui pensent que les quatre médias cités, tous propriétaires de grosses fortunes, sont des modèles à suivre.

Elle précise aussi que Médiapart n’est que l’hébergeur des blogs, et donc couvert juridiquement , et qu’il n’a pas les moyens humains nécessaires de lire l’ensemble des 2000 publications mensuelles du club. Elle dit même que « rien n’est relu » par la rédaction de Médiapart. Là, madame la spécialiste des médias de France Inter, vous auriez tout de même pu travailler un peu pour justifier votre qualificatif et apprendre qu’une grande part de billets (ou tous ? je ne sais pas, je ne suis qu’amateur) est relue par des journalistes de Médiapart. Ceux avec une carte de presse, vous savez ?

On en arrive avec stupéfaction à sa conclusion. Cette dame, symbole de la neutralité, explique qu’il y a un problème sur le « point de vue moral » : « Sachant ce contre quoi on lutte sur internet et les comptes qu’on demande à Facebook et consorts, cette position (celle de Mediapart concernant l'hébergement de blogs) est-elle encore tenable ? »

Voilà comment, sans se départir de sa supposée neutralité, une journaliste spécialiste des médias du service public, partant de la plainte du ministre de l’intérieur contre un billet de blog parmi les 2000 billets mensuels, propose, au nom de la morale, de fermer un espace d’information participatif.

Alors, chère Mme Devillers, sachez que de nombreuses analyses qu’on peut trouver dans cet espace traitent de notre champ médiatique d’une façon autrement plus pertinente que vos analyses morales. En spécialiste du domaine vous pourriez y piocher des idées pour vos futures chroniques.

Vous me confortez donc dans mon opinion que parfois il vaut mieux ne rien dire. Savoir ce qui vaut la peine d’être dit est certes difficile mais quelqu’un d’aussi médiatisé que vous, avec un qualificatif  comme le vôtre, représentant le service public d’information devrait s’astreindre à un minimum de rigueur et d’honnêteté intellectuelle.

 

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