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Billet de blog 22 janv. 2023

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Enlarge your lutte !

La lutte contre la réforme des retraites s'est d'ores et déjà montrée puissante. Tenter de garder le contrôle peut amener des centrales syndicales à vouloir circonscrire le mouvement social. Or, sa montée en puissance demande des étais plutôt que des bornes.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce 19 janvier fut une réussite. Personne ne le conteste, pas même les chiffres préfectoraux. Pourtant ce n'est pas faute d'essayer. Mais bien sûr, un tel succès en appelle d'autres si nous voulons avoir ne serait-ce qu'une chance d'obtenir autre chose que des retenues sur salaire. Les débats sur la forme que doit prendre cette suite du mouvement fait apparaitre des divergences entre les différents groupes de militants ou de syndicats. Pour essayer d'y voir plus clair nous partirons du point de vue unanime selon lequel le mouvement doit être poursuivi. 

En effet, comme on s'y attendait, la démonstration de force qu'a été cette journée du 19 n'a pas fait bouger M Macron qui s'est contenté de déclarer depuis l'Espagne, après y avoir fait évacuer l'unique opposant à sa réforme pourtant inoffensif, qu'il a été élu il y a quelques mois et que lors de la campagne électorale cette réforme avait été annoncée. Quel dommage qu'il n'ait tenu à honorer une autre promesse de campagne comme par exemple celle de revaloriser la rémunération des enseignants d'"environ 10%" et ce dès le mois de janvier... Celle-ci a malheureusement été balayé par Pap Ndiaye dans un coming-out blanquérien (un "nous n'avons jamais dit ça" qui balaie les derniers résidus d'une certaine aura d'intellectuel à laquelle ne persistaient à prêter du crédit que les plus distraits).

Après cette invitation de M Macron faite aux 2 millions de manifestants à revenir rapidement dans la rue nous devons donc nous poser la question des modalités de ce retour en essayant de trouver les plus efficaces. 

La réponse officielle de l'intersyndicale est celle d'une nouvelle journée de grève le 31 janvier. Ces 12 jours d'attente paraissent bien longs lorsqu'on a en tête la manière avec laquelle l'inertie des salariés a été balayée en une seule journée. Les raisons de cette si longue attente et les réticences qui en sont responsables sont bien connues. Les gens ne suivraient pas. Ils ne sont pas prêts. 

Cet argument a souvent une réelle pertinence mais celle-ci n'est que ponctuelle et appelle d'elle-même certains ajustements dans la stratégie qui sont autres que le simple fait de prendre acte de cette indétermination et de s'y plier tout en faisant mauvaise mine. Face à ce constat que les collègues ne sont pas prêts à se mobiliser, il faudrait changer de perspective et se demander ce qu'il faudrait ou ce qu'il y aurait de mieux à faire. 

Regretter à longueur d'année que les centrales syndicales ne lancent pas d'appel à la grève reconductible ou générale alors que les cortèges se font de plus en plus clairsemés, c'est croire quelque part à l'omnipotence syndicale. S'il suffisait d'un communiqué syndical pour vider les écoles, bureaux, usines et noircir les rues, boulevards et places, je pense qu'ils en auraient usé depuis un moment. L'absence de tels appels ne signifie donc aucunement une fébrilité mais est plutôt le signe d'un sens des réalités. Un tel mouvement ne se décrète pas en haut lieu. 

En revanche, cela ne s'attend pas non plus passivement mais se construit. Constater que les collègues ne sont pas prêts, qu'ils ne suivraient pas un éventuel appel à un durcissement du mouvement et s'en tenir là est une attitude tout autant stérile que celle de la grève générale ou rien. 

Tout d'abord, c'est la temporalité de ce constat qu'il faut questionner. En effet, les gens n'étaient pas prêts à un mouvement massif. Il n'y a qu'à voir comment est retombé comme un soufflet le mouvement d'octobre dernier. Mais c'était vrai avant ce 19 janvier. Cette journée-là change la donne. Avoir vécu un tel Moment change les esprits et les appétits. Le sentiment de notre puissance d'agir ne peut rester le même après une telle journée. Sa grandeur redonne enfin de la réalité au sentiment qu'on peut agir sur le cours des choses. 

Une telle journée peut sans hésitation qualifiée de Moment. Un Moment où les choses basculent, où les rapports de forces commencent à s'inverser. Un Moment, lorsqu'il se présente doit être pleinement investi et la ligne tenue fermement jusqu'au bout. C'est pourquoi prédire la possibilité de l'engagement des camarades et collègues en se basant uniquement sur des données antérieures au Moment du 19 est un non sens. 

Mais il y a d'autres raisons de mobilisation ainsi que leurs conséquences qu'il serait bon de mettre en lumière pour montrer à quel point nous n'avons pas même approché les limites potentielles de la mobilisation. 

Pour expliquer ce sursaut aussi massif qu'inattendu nous pouvons remarquer deux choses. Premièrement, cette réforme des retraites vient jouer le rôle de la goutte d'eau après un quinquennat entier de régressions de toutes sortes (pas seulement sociales mais aussi écologiques, démocratiques, pédagogiques, intellectuelles...) mais plus largement après des décennies de politiques néolibérales. C'est donc un ras-le-bol du toujours plus d'austérité et de reculs sociaux pour régler des problèmes posées par cette gestion néolibérale elle-même. Deuxièmement, cette réforme a certainement des particularités qu'il s'agira d'analyser, et qui expliquent pourquoi c'est précisément cette réforme qui joue le rôle de cette goutte d'eau débordante. 

Ce sursaut peut-il être vu autrement que comme un rejet global de la politique gouvernementale et de la transformation néolibérale de notre société?

C'est ce rejet que tente de nier M Macron avec ses considérations sur les résultats électoraux et les promesses électorales. Or, prenons les résultats électoraux pour ce qu'ils sont. Ce que pèse l'adhésion à la politique pro capital de M Macron se mesure au premier tour et on ne peut pas vraiment dire qu'il s'agit d'un plébiscite. La majeure partie de la population qui subit ces politiques régressives ne vote pas ou plus. Or les vainqueurs des élections s'en prévalent de plus en plus et plus que de raison. En réalité, plutôt que de servir d'argument en faveur d'une quelconque légitimité, les élections devraient plutôt servir d'argument à charge contre notre système de représentativité. 

Mais ce refus massif de travailler deux années supplémentaires a une signification plus profonde et qui encombre au plus haut point M Macron en tant que principal promoteur du capitalisme néolibéral. Pour tenter de saisir cette dimension dans sa globalité examinons quelques particularités du capitalisme dans sa version contemporaine, la néolibérale. 

La force du capitalisme néolibéral réside en grande partie dans sa capacité à produire du discours qui oriente les désirs de la multitude de consommateurs et/ou de salariés dans un sens qui soit favorable à ses intérêts propres.

C’est ainsi que parallèlement à la destruction des collectifs et des communs le capital construit un nouveau point de fixation pour l’identification et les désirs. Et ce point n’est autre que lui-même, ou plutôt une de ses incarnations dans le monde sensible : l’entreprise. Cette opération répond à un double impératif qu’est la résolution du problème de la baisse des gains de productivité ainsi que de celui de la capacité de nuisance des collectifs des salariés.

Au cours de sa phase précédente le capitalisme obtenait l’acceptation de la subordination de la part des salariés en cherchant à fournir à ceux-ci grâce au salaire de quoi satisfaire leurs besoins personnels. Or, les gains de productivité se réduisant, l’heure de la réduction du coût du travail vint et jamais ne repartit. C’est ainsi qu’on passa d’une acceptation de la subordination à une adhésion à celle-ci, quoique de façon déguisée. 

On n’adhère à cette subordination que de façon indirecte, à travers une trouvaille de la novlangue néolibérale : « les valeurs de l’entreprise ». On sait que pour toute entreprise les valeurs essentielles sont chiffrées : les profits et la rentabilité. Or, on se met à inventer des pseudo valeurs à destination soit des consommateurs en offrant une plus-value spirituelle ou civilisationnelle à leurs dépenses, soit des salariés à qui on demandera de s’investir corps et âme au nom de ces valeurs Ô combien supérieures à une simple rémunération mensuelle. C’est ainsi qu’on cherche en partie (plus ou moins grande) à faire mouvoir les corps laborieux par la simple joie d’appartenir à cette entité qu’est l’entreprise. Telle une prophétie autoréalisatrice, l’entreprise représente ainsi en soi une part de la récompense pour ceux qui viennent s’y soumettre à ses désirs. Rendre désirables ses propres désirs dispense d’une partie de la rémunération des salariés en transformant cette part manquante en rémunération symbolique. 

Pour parachever l’adhésion à ce nouveau catéchisme, en plus de la novlangue néolibérale, les entreprises usent des stages de « team-building », d’événements « corporates » ou autres manipulations plus ou moins obscures mais toutes savamment étudiées. Voyez que dans ces conditions là, même notre sentiment de liberté le plus intime est à considérer avec suspicion. Plus l'adhésion aux "valeurs" et à l'image de l'entreprise est grande, plus notre liberté réelle est réduite. Considérez les cas limites où un salarié ne s'autorise pas à témoigner sur certains dysfonctionnements graves vus ou subis au sein d'une entreprise à laquelle il est fortement attaché. La subordination qui est consubstantielle au salariat capitaliste s'oppose à la liberté pourtant souvent proclamée par diverses entreprises dans leurs discours mystificateurs pour créer l'adhésion. Cette adhésion qui elle-même vient en remettre une couche dans la figure de cette liberté pourtant déjà inerte. 

Ainsi, travailler deux ans de plus suscite cette opposition alors que la religion d'Etat est depuis de trop nombreuses années l'épanouissement au sein de l'entreprise, l'accomplissement de soi par le travail et autres foutaises au croisement du développement personnel et d'un discours du MEDEF, cet assemblage inédit qui caractérise depuis longtemps le management néolibéral. Malgré ce nouveau catéchisme voilà que les salariés refusent massivement ces deux années de plus. 

Il ne s'agit donc pas d'un rejet d'une réforme austère et technique comme une autre. C'est plutôt la répudiation des fondements de cette religion néolibérale qu'il s'agit d'apercevoir. Loin de permettre notre accomplissement en tant qu'individus, le travail ne fait plus sens. Nous n'avons plus aucune souveraineté au sein de celui-ci y compris dans la fonction publique elle même soumise aux diktats du rendement et à la concurrence généralisée. Les derniers bastions de cette souveraineté que sont les établissements scolaires tombent dans des logiques tayloristes où des  injonctions hiérarchiques doublées de flagorneries de certains finissent d'achever les dernières bonnes volontés. 

Nous voyons que nous avons tant de leçons à tirer de ce rejet sur le fond. Sa potentialité d'insubordination ne s'en montre que de plus en plus grande à mesure qu'on le questionne. Toujours est-il qu'il faut l'exploiter. 

Le moment que nous vivons doit donc être pleinement investi et notre lutte doit absolument cesser d'être défensive. Se défendre permet la plupart du temps de concéder une part moins importante que prévue de nos acquis. Et ces derniers tendent bien sûr à disparaitre. 

Que les syndicats se satisfassent à ce stade de l'argument des "collègues-qui-ne-suivraient-pas-et-qui-ne-seraient-pas-prêts" s'apparenterait au mieux à de la paresse et au pire à de la collaboration de classe. Les deux étant tout aussi condamnables l'une que l'autre. 

D'ici le 31 donc, nous devons préparer ce changement de dimensions dans notre lutte. Un changement dans la forme accélérant et en durcissant notre manière de nous mobiliser. Mais aussi un changement sur le fond de nos revendications en cessant de simplement vouloir nous épuiser en repoussant les coups et ainsi laissant les commandes à ceux qui viendront forcément à bout de nos forces. Passer à l'offensive libérerait les imaginaires, démultiplierait les puissances collectives et aiguiserait les appétits. 

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