Des critiques du macronisme aux cibles manquées (1ère version)

Porter des critiques pertinentes et efficaces exige l'abandon des thèses sur l'ignorance et l'incompétence supposées de nos dirigeants. Ces arguments sont tout aussi faux que nocifs et contreproductifs.

(Ce billet a en partie été réécrit et publié sous le titre Lettre aux détracteurs d'Emmanuel Macron)

En observant attentivement les interventions de personnes ou organisations qui luttent contre M Macron et son gouvernement, je suis très souvent d'abord désappointé, puis contrarié et démoralisé. Et je ne suis pas le seul. Certains arguments ou actions utilisés contre les dirigeants sont souvent inefficaces et même contreproductifs. Dans une lutte, il s'agit en premier lieu de bien identifier l'adversaire et d'avoir une stratégie cohérente pour pouvoir, ou au moins espérer, être efficace.

Tout d'abord, ce texte n'a pas pour objectif de pointer du doigt tel ou tel auteur, syndicat ou organisation, mais de tenter d'être constructif. Une lutte doit être efficace, à moins que son but soit la  lutte elle-même ou encore une espèce de psychothérapie dont le but serait de rendre la réalité plus acceptable sans avoir à la changer. Si nous voulons contribuer au changement de cette réalité nous nous devons d'être cohérents et précis dans le choix de nos cibles et  de nos arguments. 

Le premier problème que je voudrais soulever est le choix de la cible. Cible au sens de la personne ou du public auquel on s'adresse. Très souvent, des textes sont adressés directement aux adversaires. Le président, des ministres ou des personnalités médiatiques ou politiques auxquelles on adresse des reproches, des explications, des arguments...

Si ces interlocuteurs sont choisis au premier degré, il y a dans cette démarche une double naïveté. Il y a d'abord très peu de chances que ces personnes lisent elles-mêmes ces textes. Puis, et surtout, même si elles les lisent il n'y a aucune chance de les convaincre, de leur faire changer d'avis, tout simplement parce que ces arguments n'ont aucune portée avec ces personnes. Ils savent très bien ce qu'ils font, ils en connaissent toutes les conséquences et cela ne les empêche pas de continuer. Ils ne font pas partie du même monde et n'ont pas les mêmes objectifs que nous. Si on considère que M Macron (ainsi que toutes les personnes qui gravitent autour de lui, qu'ils soient ministres, députés, économistes, experts médiatiques, journalistes...) représente et défend les intérêts des gens les plus riches, peut-on réellement espérer le faire changer d'avis même en démontrant noir sur blanc, avec des arguments implacables, que sa politique est nuisible pour une large partie de la population? D'après la réponse contenue dans la question, ces arguments ne sont aucunement recevables car le but poursuivi n'est pas le bien-être de la majeure partie de la population. Les profits, les bénéfices, les dividendes, bref la croissance infinie de leurs richesses est l'unique objectif de leurs décisions. Si on attribue à M Macron le qualificatif du "président des riches", il faudrait alors arrêter d'user son temps et son énergie à essayer de le convaincre. 

Imaginer pouvoir le faire changer d'avis c'est comme espérer faire changer l'avis des dirigeants de n'importe quelle entreprise du CAC 40 en montrant que licencier pour faire monter leurs taux en bourse peut mettre des milliers de gens dans la misère et la précarité. Disposer d'une "armée de réserve" précaire est une chose qui leur est utile. Ce ne peut donc être un argument pertinent à leur opposer. Tout comme le fait que la 5G entraînera un changement de téléphones massif et que cela entraînera une nouvelle surconsommation donc pollution n'est pas un argument pertinent puisque le but est justement la consommation et création de nouveaux profits (entre autres (dés)avantages de la 5G).

Cet espoir de convaincre les décideurs eux-mêmes relève du fantasme ou de la pure naïveté. Autant aller dire à des terroristes que tuer c'est mal ou à des néonazis que nous sommes tous égaux.

Ce qu'on peut imaginer de plus logique, c'est qu'en s'adressant dans le forme à M Macron ou à d'autres dirigeants, on s'adresse au fond indirectement mais surtout à ceux qui vont réellement lire le texte en question et qui représentent à ce moment-là la véritable cible de l'auteur. A travers l'interpellation des dirigeants exposer des arguments au reste de la population. C'est là que se pose le problème du choix des arguments employés et leur pertinence. 

 Ici, soit on s'adresse à des gens qui partagent nos opinions, soit à ceux qu'il faudra convaincre. Dans le premier cas de figure, on est forcé de constater la stérilité de cette démarche. De trop nombreuses actions font partie de ce type de démarches. On peut ainsi voir des militants distribuer des tracts dans les marchés en refusant de débattre avec des personnes qui émettent des critiques sur le candidat défendu par lesdits militants. "Il m'a dit que notre programme était utopiste (ou irréalisable, dangereux...) Je vais pas perdre mon temps avec lui." "Nous n'allons pas faire notre réunion publique dans ce quartier parce que de toutes façons, ils ne votent pas pour nous." Ce genre de phrases authentiques est vraiment intriguant. Si le but est de convaincre les convaincus, il est difficile de saisir à quoi rime le militantisme. Bref, il doit y avoir quelque chose de plus utile entre prêcher dans le désert (s'adresser à M Macron ou aux patrons du CAC 40 par exemple) et prêcher les convaincus 1 .

Lorsqu'enfin nous en arrivons à vouloir convaincre les personnes qui sont en désaccord avec nous ou bien des gens déconnectés de la politique qui ne s'y intéressent pas il est essentiel d'employer des arguments bien choisis. Il y a là une tendance exaspérante à déplorer la personnalisation de la vie politique et de placer ses attaques sur ce même plan. De très nombreux textes et discours (ici comme ailleurs) portent les coups au mauvais endroit.

Par exemple, il y a quelques jours, un article énormément recommandé s'adressait à M Macron et dénonçait sa phrase sur les Amish et la 5G. Des arguments pertinents s'y trouvaient mais étaient brouillés par une accusation que je trouve extrêmement contreproductive. C'est celle sur l'ignorance, l'inculture, bref, l'incompétence (voire la bêtise) de M Macron. En finissant la lecture  de cet article, l'impression qui s'en dégageait était celle d'une dépolitisation du sujet. Le problème serait finalement la personnalité de M Macron, son manque d'informations scientifiques ou encore son incapacité à comprendre certaines choses. Or, les décision de M Macron sont des décisions politiques et idéologiques et lorsqu'il décide de développer la 5G, ce n'est nullement parce qu'il en ignorerait les conséquences éventuelles. 

Dans son idéologie, qui est de permettre à l'économie de poursuivre sa marche en avant et aux entreprises d'engranger toujours plus de bénéfices, la science et les bons sentiments n'ont pas de place. Ou alors parfois comme une sorte d'alibi. Que certaines choses soient nuisibles n'a aucune importance du moment qu'elles rapportent. C'est aussi le cas de tous les autres membres du gouvernement ainsi que de leurs prédécesseurs. Par exemple le fait que la loi El Khomry allait nuire à la majorité de salariés n'était pas un argument valable pour le gouvernement socialiste. Ce qu'ils poursuivaient étaient les désirs des plus riches que le code du travail insupportait. Que la privatisation des autoroutes n'allait rien apporter aux usagers, mais allait priver l'état d'une somme considérable à long terme et rapporter cette somme aux plus riches (Vinci...) n'était pas quelque chose que le gouvernement de Villepin ignorait mais tel était leur but. 

Expliquer donc que M Macron (ou Mme El Khomry ou M de Villepin ou bien d'autres) est incompétent, ignorant ou inculte est tout d'abord faux mais aussi, et surtout, dommageable à la lutte menée. Il y a une forme de stérilité et même de nocivité dans ces arguments portant sur l'ignorance voire la bêtise du personnage. Ils dépolitisent en quelque sorte le débat. Pour ne pas reproduire la même erreur et ne plus porter au pouvoir ces idéologues du marché il faut dénoncer l'idéologie elle-même et ses rouages et non pas telle ou telle personne. 

En gros, si M Macron est simplement idiot, on le remplacera facilement par Edouard Philippe, Ségolène Royal ou par d'autres... Ils sont nombreux à se positionner en ce moment. Mais ce qu'on doit dénoncer ce sont leurs points communs. En faisant croire que le problème sont seulement certaines personnes incompétentes et pas un système cohérent que ces personnes sont chargées de défendre, on en arrive à élire le premier venu avec un programme flou, présenté par les médias comme disruptif, voulant tout changer... et on se retrouve avec qui on sait.

Il faut donc se baser sur les idées, en tenant compte de la globalité et l'historicité des démarches. 

 Un exemple parlant est celui des tests et des masques. Leur manque a souvent été décrit comme la conséquence de l'incompétence de nos dirigeants. Or, ce qui aurait été judicieux est de rappeler que la délocalisation des usines de textile (pouvant donc fabriquer des masques) est une chose qui a été pensée et voulue par cette idéologie du profit. Ce n'est pas une donnée tombée du ciel mais une conséquence des actes concrets défendus et assumés depuis fort longtemps pas les différentes majorités défendant le libéralisme et les dérégulations. Le but du capitalisme est de faire du profit avant tout, pas de distribuer des masques!

Imaginer et exprimer l'idée que des dirigeants puissent être incompétents ou idiots peut être utile au niveau psychologique et permettre d'évacuer en quelque sorte une colère ressentie face à des injustices, mais il s'agit alors plus d'une pseudo-psychothérapie où l'auteur et ses lecteurs se font du bien mais il ne peut s'agir là d'arguments efficaces censés nous prémunir d'une récidive. Bien au contraire. 

Alors dénonçons leur cynisme et leur mépris en révélant la cohérence de leur pensée et de leurs actes mais cessons de les dédouaner de leurs responsabilités en faisant croire aux gens qu'ils sont juste faibles d'esprit. On pourrait vous croire et élire un vrai "penseur" médiatique. Et on sait ce que cette espèce comporte comme individus. 

 

 

 

 

1- Tenir un blog sur Médiapart pourrait relever d'un prêche de convaincus. Mais confronter, affiner, aiguiser les arguments entre convaincus peut être utile pour aller affronter le monde réel et y être pertinent. C'est toujours cela la finalité. Confronter nos arguments aux lecteurs de Libé, du Monde ou du Figaro qu'on a dans notre entourage (ou pas)... ne serait-ce pas la vraie finalité?

 

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