Qu'appelle-t-on "fermeture des classes"?

Entre les annonces médiatiques et la réalité l'écart ne cesse de se creuser. Puisque nous sommes ici sur un média où l'on peut s'exprimer librement, profitons-en pour y remettre une once de cette réalité et voir comment celle-ci est manipulée. Support du jour : un courrier hiérarchique prétendant promettre des mesures concrètes.

Depuis plusieurs semaines, les collègues absents ne sont pas remplacés. Le message hebdomadaire reçu de la part de l'inspection est un simple copier-coller : tous les brigadiers de la circonscription sont positionnés sur des remplacements. "Brigadier" étant un simple substitut pour "remplaçant", rassurez-vous, nous parlons bien de l'Education nationale.

Donc, en cas d'absence d'un enseignant de l'école, que se passe-t-il? On prévient les parents des classes concernées en leur demandant, si c'est possible, de garder leurs enfants à domicile. Les élèves qui n'ont pu être gardés à la maison sont répartis dans les autres classes faisant monter les effectifs de celles-ci et surtout rendant le respect du protocole sanitaire impossible. En effet, l'absence d'un enseignant et le non remplacement de celui-ci n'entraine pas la fermeture de la classe, chose bien précisée dans toutes les fiches opérationnelles et autres consignes hiérarchiques. On a ainsi pu lire ces derniers jours de témoignages où les effectifs montaient jusqu'à 57 (cinquante-sept!) élèves par classe! (1) Autant vous dire que dans ces cas-là, le protocole sanitaire a autant de contenu réel qu'une promesse de quitter la politique française effectuée par Manuel Valls. Que de constats regrettables!(2)

Ce qui caractérise tous les protocoles sanitaires successifs, c'est la présence de formules telles que : "dans la mesure du possible", "éventuellement", "est souhaité" etc. Ainsi lorsque le ministre ou ses sbires déclarent que le protocole est respecté ils n'ont pas vraiment tort. Puisqu'un bon nombre de choses y est facultatif, il est même extrêmement difficile de ne pas le respecter. Essayer de respecter les règles de distanciation spatiale c'est déjà réussir à respecter le protocole. Peu importent les résultats réels de ces essais. Peu importent les brassages, les distances réduites entre les élèves, le manque de personnel de désinfection, le manque de masques pour les élèves qui perdraient, oublieraient ou déchireraient les leurs. Peu importe l'état des masques, lavés tous les jours ou une fois par semaine, voire moins. 

Mais tout cela devait changer aujourd'hui puisque M Blanquer avait prévu de s'exprimer sur les renforcements du protocole promis par M Véran hier soir. Enfin, c'était l'attente qu'essayaient de créer les médias faussement naïfs en quête d'audience. Les personnes réelles travaillant dans les écoles réelles n'attendent rien depuis longtemps de ces messes cathodiques emplies d'une fierté malsaine, de fausses promesses et d'une bonne dose de culpabilisation. 

Et nous ne nous sommes pas trompés : la seule "nouvelle" mesure annoncée par le ministre est la fermeture de classes dès le premier cas de Covid déclaré. Or cette mesure figurait déjà dans le protocole sanitaire à la rentrée de septembre 2020. Sur tout le territoire national qui plus est. Là, elle ne sera appliquée que dans les 19 départements concernés par les mesures renforcées. Ou plutôt : le ministre dit qu'elle sera appliquée. Soyons précis. Cela a son importance. 

Le hasard du calendrier (?) a voulu que ce même jour nous recevions un courrier de notre inspecteur de circonscription portant dans l'intitulé la mention "Très signalé" et titrant par la suite "COVID et absences d’enseignants sur les écoles". Ayant donc subi de nombreuses absences de collègues non remplacées depuis plusieurs semaines, ayant été forcés de ce fait de piétiner notre cher protocole tant vanté par le ministre, nous nous sommes dit : "Chouette, un courrier important qui doit certainement nous signaler l'arrivage d'une cohorte importante de remplaçants, ou une autre mesure qui pourrait soulager notre quotidien" (optimisme feint pour les besoins de ce billet dont le pessimisme sincère doit être contrebalancé d'une manière ou d'une autre). 

Mais l'espoir fut bref. Le courrier débutait ainsi :

"La situation sanitaire actuelle, très tendue, a pour effet un grand nombre d'absences d'enseignants. A ce jour, la circonscription et la direction académique ne disposent plus de remplaçants."

Mais des nouveautés sont implicitement promises par la troisième phrase :

"Dès lors, pour toute absence liée au COVID (cas avéré ou cas contact), la procédure sera la suivante."

Voyons donc en quoi consiste cette nouvelle procédure "très signalée" :

Après quelques phrases destinées aux directeurs d'écoles sur les démarches administratives à effectuer on peut lire :

"En l'absence de remplaçant, je vous indiquerai ma décision de fermeture, ou pas, de la(les) classe(s), je préviens la mairie et le chef du cabinet du DASEN. "

Nous y lisons bien la possibilité de "fermeture de classes" en cas de collègue non remplacé. Et jusque-là, le mot "fermeture" avait un sens assez précis dans notre esprit que la suite du courrier viendra brouiller de façon assez spectaculaire. 

La phrase suivante est déjà détentrice d'une dose de flou qu'on tentera d'expliquer :

"Vous informez alors les familles de la fermeture de(s) classe(s), de la mise en place d'une continuité à distance par l(les)'enseignant(s) placé(s) en isolement."

Ce qui brouille les choses ici n'est pas le mot fermeture, employé pour la deuxième fois en deux phrases, mais bien la continuité à distance promise aux familles et devant être donc mise en place par les enseignants en isolement. Cette procédure devant s'appliquer aussi bien aux cas où un enseignant est cas contact qu'à ceux où l'enseignant est cas "avéré" et donc malade, il y a un manque de précision. En effet, dans le cas où l'enseignant est isolé car cas contact, il peut effectivement préparer le travail à distance. Mais qu'en est-il du cas où l'enseignant est cas "avéré" et mis en arrêt maladie? Qui s'occupera de cette mise en place? Le mystère restera entier.

Mais ce qui brouille définitivement notre compréhension du mot "fermeture" mais nous révèle le caractère fumeux de ce courrier est la phrase qui suit :

"Les enfants qui ne pourront pas rester chez eux seront, autant que faire se peut, exceptionnellement accueillis selon une répartition identique et pérenne, afin de limiter les situations de brassage."

Voilà qu'on nous annonce qu'on continuera de fonctionner de façon habituelle, celle décrite au deuxième paragraphe du présent texte. Voilà qu'on nous annonce des fermetures de classes "dans la mesure du possible", "éventuelles" ou encore "souhaitables". Voilà qu'on nous annonce des fermetures entrouvertes, partielles ou inachevées!

Dans la réalité, il se passera la même chose qu'auparavant : en cas d'absence non remplacée nous accueillerons tous les élèves dont les parents travaillent ou ont des obligations diverses et variées. Aucune "fermeture" effective n'aura lieu malgré l'annonce pompeuse. 

On se demande alors : quelle est l'utilité réelle d'un courrier comme celui-ci? A part nous embrouiller l'esprit déjà assez mis à rude épreuve par les temps qui courent et nous faire douter de nos compétences lexicales il y en a une autre : faire croire qu'il se passe quelque chose. Qu'on agit, qu'on prend des mesures pour nous soulager alors qu'il n'en est rien. 

Donc, tout comme ce courrier, les annonces ministérielles se doivent d'être examinées dans leur contenu réel. Car il se peut qu'elles soient de même nature : complétement creuses.

1- https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/dans-certaines-classes-on-arrive-a-57-eleves-les-ecoles-confrontees-a-une-penurie-d-enseignants-remplacants_4343391.html

2- Il y a deux ans et six mois : 

https://www.leparisien.fr/politique/manuel-valls-affirme-en-avoir-termine-avec-la-vie-politique-francaise-30-09-2018-7907538.php

et aujourd'hui :

https://www.ladepeche.fr/2021/03/17/je-ne-peux-pas-etre-absent-manuel-valls-de-retour-en-2022-9433807.php

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