Une camarade au sol et le silence des imposteurs

Une élue de la République a été agressée. Courageusement, de dos. Par un policier suréquipé. Certainement une nouvelle façon de défendre la démocratie. Le non-traitement médiatique de cet événement traduit certainement une nouvelle conception de pluralité médiatique.

Elle était venue soutenir une manifestation de la Confédération paysanne. Elle a fini au sol. Humiliée et violentée.

L'usage de la force lors des manifestation doit, ou plutôt devrait, être toujours légal, proportionné et nécessaire et avoir lieu en ultime recours.

Le policier en question se conforme-t-il à la loi au moment où il jette au sol la députée qui lui tourne le dos? La députée use-t-elle de la force à l'encontre du policier lorsqu'elle lui tourne le dos? Projeter une députée au sol, est-ce nécessaire à ce moment-là? Le policier n'avait-il aucun autre recours pour éloigner la députée, si toutefois tel était l'ordre qu'il avait reçu?

Je ne perdrai pas mon temps à répondre à ces questions qui méritaient toutefois d'être posées.

Ce qui me chiffonne davantage est l'absence de réactions médiatiques. Non que je m'attendais à un déferlement de titres et de débats enflammés autour de la défense des principes démocratiques. Nous savons bien que pour mériter un bandeau "Breaking news" il vaut mieux être un éditorialiste d'extrême droite qui se fait cracher dessus par un passant, un "philosophe" qui se fait insulter à Nuit debout, ou encore un DRH à qui on arrache sa chemise. Pour susciter l'indignation médiatique il vaut mieux être un homme de droite subissant une "violence aveugle de la populace de gauche". Dans ces cas-là il arrive même que le président de la République vous téléphone pendant 45 minutes pour prendre de vos nouvelles. Vos agresseurs deviennent instantanément des dangers pour la démocratie. La CGT des jusqu-au-boutistes ou Nuit debout des "fascistes". 

Ce soir, il n'y a rien de tout cela. Les chaînes d'infos en continu ont des sujets plus importants à traiter que l'agression d'une députée. Roland Garros c'est dans quelques jours, Bernard Tapie subit un procès injuste alors qu'il est malade. En boucle. 

Mais quoi de plus normal dans un pays où balancer des lacrymos ou des LBD sur des manifestants est devenu un rituel? Où emmener ses enfants en manifestation ou pas est une question qu'on ne se pose même plus. Où interdire des manifestations ou même des meetings politiques devient la norme. Où enfin on autorise et encourage des manifestations remettant en cause la séparation des pouvoirs et nos institutions. 

Autant vous dire qu'un femme jetée au sol ne risquait pas de susciter le moindre émoi médiatique. Car femme. Car représentant un mouvement de gauche. Car étant venue là réclamer une PAC plus juste socialement. Quelle idée saugrenue aussi!

Mais me direz-vous, pourquoi s'indigner ici et pas lorsque des manifestants lambdas se font agresser et violenter? Non pas parce qu'il s'agirait d'une graduation de la gravité des actes en fonction de la "qualité" des victimes. Mais parce que cet événement nous permet de mettre à un moment donné notre perception de violences policières et institutionnelles sur pause pour observer celles-ci ainsi que leur traitement médiatique de façon posée. D'observer les paliers franchis dans la violence mais aussi dans le traitement médiatique auquel l'expression "deux poids deux mesures" ne suffit plus à retranscrire sa réalité. La démesure dans le traitement des cas cités plus haut et le vide absolu concernant le ramassage au sol de Mme Taurine nous montrent juste que la prétendue neutralité des médias n'est pas. 

Les éditorialistes étaient-ils au moins occupés à s'exciter sur la porosité entre LREM et le RN? Ils pourraient puisque la liste de Thierry Mariani et du RN a nommé un membre de LREM comme tête de liste dans les Hautes Alpes. Mais non. C'était possible uniquement lorsqu'un membre de la France Insoumise était passé au RN. Là ce n'est pas pareil. Ce n'est pas comme si le gouvernement menait une politique de plus en plus proche du parti de Mme Le Pen et que le ministre d'intérieur la trouvait trop timorée. 

La classe politique s'est-elle soulevé pour dénoncer cet acte violent contre une députée de la République? Ben non. Rien. Ni à droite ni à "gauche". Cette même "gauche" qui ne va certainement pas se gêner à reparler d'une certaine union "des gauches". 

Mais se prétendre de gauche ne suppose-t-il pas un minimum de solidarité envers une camarade à terre? Faut croire que même pas. C'est vous dire le niveau d'indigence intellectuelle de cette "gauche" qui n'a même plus assez d'énergie pour un simple communiqué à force de chercher une façon de justifier auprès de ses militants sa participation à une manifestation aux côtés de l'homme qui autrefois se fit cracher dessus. 

La prochaine fois que quelqu'un vous reparle de l'union des "gauches", parlez-lui de Bénédicte Taurine. Il y a de fortes chances qu'il n'en sache rien.

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