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Billet de blog 6 nov. 2017

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Pourquoi tant de haine ? Les événements de Catalogne vue de France

Je reproduis ici un article de Jean-Pierre Cavaillé (EHESS, Toulouse), sur les événements récents en Catalogne et sur l'incapacité française générale à les appréhender et à les comprendre.

James Costa
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Alors que les événements récents en Catalogne devraient secouer les consciences sur l'ensemble du continent européen, les Français se montrent largement incapables de saisir la portée des processus en cours, qui dépassent les nationalismes tels que l'Europe les a connus jusqu'à présent. Cette incapacité à comprendre le monde, dans laquelle, il faut le signaler, Médiapart n'est pas tombé (c'est sans doute un des seuls media français dans ce cas) est d'autant plus dramatique qu'elle signale une incapacité à appréhender plus largement un ensemble de processus, du Brexit aux nationalismes d'Europe de l'Est, de la question de la Catalogne à celle de l'Ecosse, et qu'elle empêche aussi de penser la question néo-coloniale française en Outre-Mer. Pour cette raison, je reproduis ici un texte de JP Cavaillé (EHESS, Toulouse), sur la question catalane. Initialement publié sur son propre blog, le texte propose la vision d'un militant de longue date de la cause occitane, et d'un historien et anthropologue qui a beaucoup réfléchi aux liens entre langage et pouvoir.

Manifestation à Barcelone pour l'indépendance de la Catalogne

Tant de raisons d’envier les Catalans !

       Pourtant averti, j’ai été saisi et même stupéfait par les réactions quasi unanimes d’hostilité, ici dans notre douce France, à la déclaration d’indépendance catalane, et par l’absence de solidarité voire même de protestation, jusqu’à ce jour au moins, devant la répression policière et judiciaire à l’égard d’individus qui n’ont commis d’autre crime que d’exercer leur droit (soi-disant inaliénable) à se réunir, discuter et décider collectivement (et pacifiquement) de leur avenir par les urnes. Et je rappelle juste au passage que la décision de convoquer un scrutin d’autodétermination ne fut unilatérale qu’après des années d’échec à faire reconnaître par Madrid la demande légitime d’une consultation comme ont pu en bénéficier les Écossais ou les Québécois. La question va bien sûr bien au-delà du fait d’être favorable ou non à l’indépendance de la Catalogne et l’on ne peut pas, me semble-t-il, se contenter d’expliquer cet état de l’opinion par la manière unilatérale, caricaturale et, pire encore, supérieur et goguenarde, avec laquelle la presse et les médias traitent ici de la question (voir ici même, mon post à ce sujet). Certes ce discours unique, lourdement anticatalan, ne peut pas ne pas avoir d’effets sur l’opinion, mais il faut tenter d’en comprendre les causes et également de sonder les raisons de la facilité avec laquelle ce discours est accepté par une grande partie de la population, et cela par-delà tous les clivages idéologiques (de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant par absolument toutes les positions intermédiaires !).

         Je ne prétends pas être en mesure de livrer ici des explications suffisantes et satisfaisantes. Néanmoins, je voudrais apporter un élément de réflexion en rapport avec mon intérêt pour les minorités culturelles et linguistiques, auxquelles ce blog est consacré. Mon hypothèse est la suivante, qui relève de la psychologie, mais se veut éminemment politique. La haine et le mépris suscités par les Catalans reposent sur une passion peu avouable, une passion triste qui le plus souvent avance masquée : l’envie. L’envie suscitée par le fait que les Catalans ont su conserver tout ce qu’un État central et une culture hégémonique avaient cherché à éradiquer avec tant de constance : une forte identité culturelle, fondée sur une réappropriation de sa propre histoire contre le récit national officiel, et une langue qui semblait destinée à disparaître et qui demeure aujourd’hui, grâce à une réelle volonté politique, largement parlée. Le catalan, en bonne logique centraliste et unitariste (à la française, plus encore qu’à l’espagnole), devrait être en effet aujourd’hui, comme il l’est de ce côté-ci en Roussillon, comme l’occitan, réduit au statut de reliquat linguistique. Or il est florissant, du moins comparativement à nos langues « régionales », dont le procès d’éradication arrive à terme. En outre, la culture catalane, déjà fortement ancrée dans la modernité avant la glaciation franquiste, est d’une grande richesse et vitalité ; ses formes d’expression sont aussi bien patrimoniales (castells, patum de Berga, falles…) qu’investies dans tous les domaines de la création contemporaine, populaire, mais aussi avant-gardiste ou de niche. Elle recouvre une littérature diversifiée et de qualité (secondée par une critique digne de ce nom), une très importante production théâtrale, artistique et cinématographique contemporaine. Toutes les formes de médias y sont produits sur place (journaux, radio, télévision), à la fois d’expression catalane et castillane. Rien à voir avec nos France Bleue et FR3 régions, concessions parcimonieuses du centre, désargentées et médiocres, rien à voir avec nos journaux régionaux d’une si grande indigence. Par rapport au désert culturel que restent aujourd’hui les régions françaises (pire que jamais lorsqu’on s’éloigne des quelques métropoles provinciales qui ont raflé la mise au moment du redécoupage régional de 2015), la Catalogne est un feu d’artifice. Il y a donc vraiment de bonnes raisons d’être envieux. D’autant plus que cette créativité s’accompagne d’une ouverture culturelle internationale inconnue en France. Il n’y existe pas, comme ici, de filtre linguistique visant à préserver de la contamination de l’anglais, très présent dans les universités et qui fait beaucoup pour l’attractivité estudiantine mondiale de Barcelone. Et, quoi qu’on dise, le castillan y reste une langue parlée par tous ses habitants. La connaissance du français y est également des plus communes. Le plurilinguisme est ainsi la chose la plus courante en Catalogne ; les monolingues y sont de fait très rares. Sur ce terrain, les Français, qu’ils appartiennent aux classes populaires ou aux élites, sont terriblement complexés et adoptent un fausse attitude dédaigneuse (n’ont-ils pas la plus belle langue du monde ?) : en fait ils sont tout bonnement envieux ! Enfin, et plus encore, les Catalans depuis longtemps certes, mais ces jours-ci avec une insupportable insolence, s’affirment comme des sujets politiques à part entière et entendent décider par eux-mêmes de ce qu’ils veulent devenir. Cette exigence de démocratie pleine et entière est en effet une chose inadmissible lorsqu’on est soi-même réduit à l’atonie civique de provinces où rien de décisif ne peut ni ne doit se décider (en matière fiscale, administrative et bien sûr de politique culturelle et linguistique), où l’on se doit de dépendre en tout et pour tout du bon vouloir du centre et recevoir ses ordres de la capitale. Dans un pays où l’on a pu, voilà deux ans, sans aucune consultation démocratique, charcuter et redécouper les territoires régionaux depuis Paris, sans que personne ou presque ne bronche, l’autodétermination de la Catalogne ne peut qu’apparaître comme une indécence absolue. Les images de Catalogne de ces dernières semaines font ici l’effet d’un film porno projeté dans un couvent ; derrière les réactions offusquées, l’excitation de tant de désirs frustrés. Les Catalans, en vérité, nous font honte ; il est plus facile de rire d’eux, de les vouer aux gémonies et de prendre un plaisir pervers à les voir se faire cogner, que de le reconnaître.

           Mais un jour, qui n’est peut-être pas si lointain, il faudra bien, au contact des faits politiques, en France même, voir les choses un peu différemment. Ironie des situations : c’est depuis la Guyane en révolte que Macron a condamné l’indépendance de la Catalogne. L’année prochaine aura enfin lieu un vote pour l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie (j’ai entendu l’autre jour un journaliste parisien de Fance-Culture – pardon pour le pléonasme – qui croyait pouvoir et devoir y participer !). Par ailleurs, les Corses ont élu Corsica Libera aux élections régionales. Comme ceux de Catalogne, tous ces événements devraient nous conduire à considérer sérieusement la question de la démocratie locale, politique, culturelle et linguistique, partout sur le territoire français. Nous en sommes encore très loin et, même si le temps semble jouer en la faveur de ceux qui sont engagés comme moi dans cette voie, pour une part majeure de notre patrimoine culturel et linguistique, il est pourtant déjà trop tard. Notre rage n’en est que plus forte.

Jean-Pierre Cavaillé

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