James Costa
Anthropologue, sociolinguiste, Sorbonne Nouvelle
Abonné·e de Mediapart

9 Billets

1 Éditions

Billet de blog 13 avr. 2014

L’Indépendance écossaise et les œillères françaises du « Monde »

Le/la journaliste français moyen/ne est-il capable de comprendre ce qui ne rentre pas dans ses cadres de référence habituels ? Mieux, est-il/elle est capable de tenter de faire cet effort ? La question peut paraître outrée, mais elle est basée sur des années d’observation des media et de la vie publique française en général.

James Costa
Anthropologue, sociolinguiste, Sorbonne Nouvelle
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le/la journaliste français moyen/ne est-il capable de comprendre ce qui ne rentre pas dans ses cadres de référence habituels ? Mieux, est-il/elle est capable de tenter de faire cet effort ? La question peut paraître outrée, mais elle est basée sur des années d’observation des media et de la vie publique française en général. A travers mes travaux, j’ai été amené à m’intéresser aux mouvements dits de « revitalisation linguistique », notamment en Écosse. A l’occasion de la parution récente d’un numéro de Langage et Société sur les enjeux sociaux desdits mouvements de revitalisation (en France, Irlande, Nicaragua), j’ai pu me rendre compte que l’argument central était inaudible : alors que l’objet était de montrer comment dans ces contextes les questions de langues sont utilisées pour articuler des discours non pas de « repli identitaire » (le cadre habituel d’analyse en France) mais de tentative de négociation d’une place collective plus juste dans le monde : une volonté de participation, autrement dit. Je simplifie, mais l’idée ici c’est de dire que France Culture a parlé deux fois de ce numéros, en des termes qui réduisaient l’entreprise aux cadres de la presse française, la résistance à l’anglais, la lutte contre la mondialisation, le local face au global.

Mais ici ce dont il est question c’est cet autre angle mort de la vie publique française, le nationalisme, ou plus précisément le séparatisme, surtout quand il concerne la Catalogne ou l’Écosse. Pour la Crimée, c’est loin, c’est compliqué, et puis c’est bien connu l’Europe de l’Est c’est le domaine de l’ethnique, donc on montre d’habitude des cartes qui n’expliquent rien, parce qu’en fait on est incapable d’appréhender ces questions, ça ne rentre pas dans les cadres. D’où un traitement de la question ukrainienne en dessous de tout, à base de cartes « linguistiques » ou « ethniques ».

La presse française est assez unanimement nationaliste (française), mais nationaliste inassumée, sans le savoir. La position nationaliste française s’observe dans les cadres de référence invoqués pour traiter de l’immigration, des banlieues, des langues régionales, de la décentralisation, des relations internationales, en particulier quand il s’agit de parler de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et du Mexique (affaire Cassez en tête). Souvent, le nationalisme est alors appelé jacobinisme, permettant de réserver le qualificatif « nationaliste » aux autres. Sans comprendre ni chercher à comprendre de quoi il s’agit, ni les enjeux soulevés par ces questions.

C’est cette position, cette incapacité à mener une réflexion critique, ce désintérêt même, qui conduit Le Monde.fr de ce jour (12 avril) à écrire, disons-le, n’importe quoi sur l’Ecosse et son référendum sur la question de l’indépendance qui doit avoir lieu le 18 septembre prochain. En gros, la question est traitée, comme à chaque fois, sous l’angle 1. de la xénophobie et 2. de l’égoïsme, du refus du partage des richesses.

Prenons quelques exemples. Le chapeau invitant à consulter l’article sur Alex Salmond indique : « Le premier ministre écossais vante une ‘Écosse aux Écossais’ ». Le cadre auquel il est fait référence est clair, c’est celui de la « France aux Français » de l’entreprise Le Pen.

Le Monde, 12 avril 2014 © 

Pourtant quand on ouvre l’article, on a un autre titre : « Le premier ministre écossais vante une ‘Ecosse aux mains des Écossais’ ». Ce qui, dans le contexte local, signifie un pays qui ne soit pas géré par un gouvernement conservateur à Londres. Et d’ailleurs, beaucoup plus loin dans l’article, on trouve la confirmation : « « Dans une Ecosse indépendante, nous pouvons vous garantir que c'en sera fini et bien fini de l'époque des gouvernements tories non élus par le peuple d'Ecosse », a encore lancé M. Salmond sous les applaudissements. »

Un peu plus loin, on a un paragraphe intéressant :

« Dans un discours très à gauche, Alex Salmond est donc allé chercher les électeurs écossais en flattant leur fibre patriotique et en promettant des lendemains qui chantent pour une Ecosse indépendante et « riche », « réindustrialisée », débarrassée d'impôts mis en place par les conservateurs londoniens, avec notamment des infirmières bien payées et un système de santé publique maintenu. »

Je crois qu’on a là un indice que les cadres habituels du/de la journaliste n’arrivent pas à saisir ce qui est en jeu. La référence à la gauche d’une part est contrebalancée par l’appel au patriotisme, la référence au populisme (« flattant leur fibre patriotique »), et l’égoïsme implicite dont ferait preuve une Ecosse indépendante, notamment grâce au pétrole. Au début de l’article il est d’ailleurs fait référence à Aberdeen comme la « capitale pétrolière de l’Europe ».

La gêne est visible dans un autre article, paru le 12 avril également. Là encore, l’analyse sérieuse est délaissée au profit du cliché :

« Les leçons venant des Anglais qui se mêlent du débat passent particulièrement mal. Car si les Ecossais ne sont pas tous indépendantistes, loin de là, ils ont tous une très forte identité culturelle et sont fiers de leur nation. Les avertissements venant de l'extérieur sont souvent contre-productifs. »

Les « avertissements » en question sont très rapidement passés en revue, mais les débats qu’ils ont suscités, qui ont été de véritables débats de fond, ne sont pas mentionnés, ni les conclusions qui en ont été tirées. Il s’agit, pour simplifier, de la question de la livre sterling, que l’Ecosse conserverait, et celle de l’appartenance à l’Europe. Dans un contexte où le gouvernement britannique veut organiser un référendum pour le maintien dans l’Union européenne, et mieux encore, dans un contexte où la question de l’union monétaire dans laquelle la France est engagée se porte si mal, ces débats devraient à mon sens être répercutés de manière plus complexe et complète en France. Qu’est-ce que signifie encore l’Union européenne ? Que signifie la livre, après 300 ans d’union monétaire ? Cette monnaie est-elle la propriété exclusive d’une seule des deux parties ? Que signifie l’idée de souveraineté dans une union monétaire ? Autant de questions qui ont été posées de part et d’autre, débattues, avec de la mauvaise foi parfois mais pas toujours, loin s’en faut.

Les questions que pose le référendum écossais sont centrales pour tous les européens. Quel pouvoir ont-encore les peuples ? Que signifie appartenir à des grands ensembles dans une Europe que l’on dit post-nationale, mais qui est loin de l’être ? Que signifient les débats sur la souveraineté populaire à l’heure des marchés ? Que signifie la volonté de l’Ecosse de s’extraire d’une union vieille de 300 ans sur laquelle elle n’a aucun pouvoir décisionnaire, les quelques 20 millions d’électeurs de l’Angleterre riche décidant pour le reste de l’union ? Que signifie la volonté de maintenir des politiques de gauche dans un régime où le néolibéralisme est roi ? Maintenir des universités gratuites, un système de santé digne de ce nom ? Pourquoi l’Ecosse du même Salmond qui voudrait « L’Ecosse aux Ecossais » propose-t-elle d’en appeler à une main d’œuvre immigrée, et pourquoi est-ce que cette proposition ne suscite pas de rejet, contrairement à ce qui se passerait sans doute ailleurs en Europe, de la Norvège à l’Espagne en passant par la France ?

Questions qui me semblent vitales aujourd’hui, pour tous. Le simple fait que la question de l’indépendance écossaise ait suscité un débat politique impliquant des centaines de milliers de participants est révélateur du fait que les citoyens sont capables de s’intéresser à la politique, à leur avenir, quand les termes du débat sont clairement posés et débattus. Je finirai sur un cliché, mais tant pis, avec cette citation attribuée à Voltaire : « We look to Scotland for all our ideas of civilisation ».

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
Face à Mediapart : Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle
Ce soir, un invité face à la rédaction de Mediapart : Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle. Et le reportage de Sarah Brethes et Nassim Gomri auprès de proches des personnes disparues lors du naufrage au large de Calais.  
par à l’air libre
Journal — Extrême droite
L’extrême droite et ses complicités tacites
Au lendemain de l’agression de journalistes et de militants antiracistes au meeting d’Éric Zemmour, les rares condamnations politiques ont brillé par leur mollesse et leur relativisme. Au pouvoir comme dans l’opposition, certains ne luttent plus contre l’extrême droite : ils composent avec elle.
par Ellen Salvi
Journal — Asie
« Une grande purge est en cours à Hong Kong »
Militant hongkongais des droits des travailleurs, Au Loong-Yu réside temporairement à Londres, alors que sa ville, région semi-autonome de la Chine, subit une vaste répression qui réduit la société civile au silence. Auteur de « Hong Kong en révolte », un ouvrage sur les mobilisations démocratiques de 2019, cet auteur marxiste est sévère avec ceux qui, à gauche, célèbrent le régime totalitaire de Pékin. 
par François Bougon

La sélection du Club

Billet de blog
1er décembre 1984 -1er décembre 2021 : un retour en arrière
Il y a 37 ans, le drapeau Kanaky, symbole du peuple kanak et de sa lutte, était levé par Jean-Marie Tjibaou pour la première fois avec la constitution du gouvernement provisoire du FLNKS. Aujourd'hui, par l'entêtement du gouvernement français, un référendum sans le peuple premier et les indépendantistes va se tenir le 12 décembre…
par Aisdpk Kanaky
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE
Billet de blog
Lettre ouverte du peuple kanak au peuple de France
Signé par tous les partis indépendantistes, le comité stratégique indépendantiste de non-participation, l’USTKE et le sénat coutumier, le document publié hier soir fustige le gouvernement français pour son choix de maintenir la troisième consultation au 12 décembre.
par Jean-Marc B
Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan