IntranQu'îllités: manifeste pour un nouveau monde

Frères humains, le monde est à l’arrêt, soyons maintenant cardiaques, amoureux, fous, vivants/vibrants plus que jamais ! Pour amortir le choc, nous vous offrons le numéro 4 en accès libre. Ainsi qu'en primeur et en piment, notre menu d'images et textes inédits.

Sur le fil, encre de chine sur papier, 61 cm x 101,6 cm, 2017, courtoisie de l'artiste © Mafalda Mondestin Sur le fil, encre de chine sur papier, 61 cm x 101,6 cm, 2017, courtoisie de l'artiste © Mafalda Mondestin

Frères humains, le monde est à l’arrêt, soyons maintenant cardiaques, amoureux, fous, vivants/vibrants plus que jamais !

Nous allons sortir de cette impasse pour faire face à l’inconnu. Ah, l’inconnu ! Le défi est aussi immense que la Planète, aussi immense que le monde de chacune, de chacun. 

Au niveau de la revue, nous sommes là, confinés à écrire, à effacer nos petits plans, nos agendas, une situation qui nous oblige à être élastiques pour rebondir autrement sans casser l’élan premier.  

 Nous avons remis la sortie du prochain IntranQu'îllités à septembre 2020, l’heure déréglée oblige. On fêtera en beauté cette sortie, si le déconfinement tient toutes ses promesses. Tiens, le déconfinement, comme convalescence ou remise sur pied, ça se prépare. On risque d’avoir un choc culturel dans un nouveau monde sous condition. On peut attraper la fièvre dans l’incendie d’un regard  qui nous a trop manqués. Pour amortir le choc, nous vous offrons le numéro 4, MANIFESTE POUR UN NOUVEAU MONDE, avec plus de 150 contributeurs sur une quarantaine de pays, en accès libre ici : https://drive.google.com/open?id=1lrGABcFMkL6hSDhYwdtmlZ1SUacgZ9kn 

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Pour participer à la campagne IntranQu'îllités et en savoir plus, cliquez ici: https://www.leetchi.com/c/passagers-des-vents?fbclid=IwAR2FosOcunxCUaLs5bdoCe61PGTDFbqxOhkXNGxuXw1vKv0GKsxAXZPbnew

La plupart des pays n’en sont qu’au début du confinement, c’est le cas de notre terre, Haïti, ce numéro-manifeste pourra aider à restituer à la pendule ses menus battements de cœur, pour rendre vibrant le temps.

IntranQu'îllités de septembre sera axé/désaxé sur l'Éros, thème que nous caressons depuis quelques années. Le confinement nous met dans tous nos états, nous avons envie de tout livrer, tout révéler sans garder une miette d'étoile dans ce rêve de nuit et de jour chaud-bouillant, mais nous fourbissons nos âmes au tranchant de cette heure inédite. La magie prendra corps véritablement en septembre. 

courtoisie de l’artiste © Ernest Pignon Ernest courtoisie de l’artiste © Ernest Pignon Ernest

En attendant, recevez en primeur et en piment notre menu signé :  Diego Gary, Ifé Day, Hans Limon,  Ernest Pignon Ernest, Mafalda et votre serviteur, James Noël:

« Le jardin fusible

J’ai fait l’amour à des milliards de questions…

Du bout de la langue

J’ai caressé autant de clitoris

Que je pouvais rêver le tien.

Aujourd’hui,

Rendu à la solitude,

Mon lit est un précipice

Et je me tiens prêt à plonger

Chaque nuit.

Ne pouvant me réfugier

Dans tes bras interdits

Je peine en claudiquant

Dans l’existence

Ivre de me donner,

D’aller à l’Avant

De ce qui me tient lieu de moi,

Ce jardin fusible inconnu.

Je vis par l’alternance.

Entre la nuit du précipice

Et le jour aveugle

Dans le merry go round de l’angoisse

De la perte du soi,

Cet inconnu,

Dans l’égarement du je,

C’est importun.

Me reste le Ça qui me repousse à ma pulsion de vivre

A mon existence de chien battu

Qui rogne sa blessure,

Qui la lape

Comme s’il s’en nourrissait.

Et qui survit en aboyant à la lune

Comme j’écris dans la marge du noir ciel étoilé.

J’écris en bordure de l’univers

Mais peut-être devrais-je écrire

En bordure de toi

Noir sur noir, dans le silence sidéral du firmament

Certain ainsi de ne jamais être lu, ni entendu.

De ne jamais avoir rien dit.

De n’avoir jamais avoué quoi que ce soit.

Être demeuré invisible.

Diaphane.

Une vie de coquelicot. »

Diego Gary

 

Physiologie sanguine

Elle a vu ses règles et craint maintenant le suicide qui viendrait pendant des jours et des jours. Amusée de l’effet que ça fait, elle préfère ne pas imaginer son reste. Sans courir, ne rien cacher de son coup de sang. Son pantalon bleu jeans n’est pas taché, mais ses mains, sa chatte et sa tête. Le bruit de ses eaux, ça entre, ça entre de par tous les trous. Ben ouais. Elle finira par ne pas se rendre. Elle s’en fout maintenant des cuisses de ces autresses qui paraissent toujours si propres. Bandée, débandée, sa poitrine bat la mesure difficile. Trouves-y un refrain pour ça. Des fois ça lui fait peur, perd de son estime, et se demande bien pourquoi, suer suer, c’est pas comme si on l’aidait parfois à aller mieux. Le désert total alors qu’elle dégouline, ça paraît facile et futile,

mais pas plus de trois

Le conte de fées s’est un peu penché, bon il n’y a jamais de parrain. Faut pas trop demander. Et succomber aux petits cons qui demandent et qui insistent, elle laissera sa taille basse direct tout en sachant qu’ils ne feront pas le poids. Elle pèse lourd. Plus que quelques jours sans que du dehors on ne lui jette des sorts.

Ifé Day

 

LE TATOUAGE

Ma tendre brune, éprise et prise et fendue, ma langue de feu follet piétinant bas les sentiers de ma forêt déboisée, tu m’as demandé-supplié de nous écrire, de figer pour toujours ce combat perpétuel du lundi soir, entre deux murs, alors je décris, je t’écris, je te couche et t’exauce, jusqu’aux pudeurs pulvérisées, je souille d’encre noire les spirales de mes folles circonvolutions.

Ce tatouage recouvrant ton bras droit m’a tout de suite excité, ce dragon venimeux surmonté d’une rose aux pétales enflammés, sur fond de ciel mortuaire où, nonchalant, brillait par gerbes profanées l’orbe statique d’un astre vif, comme un débris de soleil, sans doute voilé, grignoté, vérolé, à demi éteint, sacrant dans sa décrépitude la lumière des temps nouveaux mais immémoriaux, temps de sombreur et de maléfices, de magie noire et de vertes amours, puis, inaccessible au regard, dans le repli du coude, ce Picasso pop, cette femme-kaléidoscope souriant d’une joie funèbre, les cheveux noirs, plaqués, cet autre Toi, dense et profonde et secrète, ce fac-similé de Laure exorcisant toutes les identités possibles, et jusqu’à ta présence incendiaire de flambeau sexué. Le cubisme éclate et fragmente la vision pour mieux reconstituer l’idée, la parfaire, l’envisager, l’absorber malgré la dispersion des perceptions, la divergence des points de vue, la versatilité cynique des parallaxes. Tu es cette sorcière à rose fanée, à gueule cassée, chassant les fleurs rescapées, pachalesquement juchée sur les chatoyantes écailles d’un hippogriffe haletant, surpuissant, crachant la tourbe et le feu de tes malédictions, dans ta cuirasse de peau blanche, nue comme l’innocence et la virginité, colossale de beauté furieuse, prête à cingler dans l’emportement de ta rage les dieux penchés sur les nuages, car tu es la maîtresse de ces lieux, car ce corps est ton corps.

Quelques mots soupirés, depuis longtemps, déjà, plus vieux que nos souvenirs du moment, puis quelques phrases maladroitement formulées, bribes de logorrhée titubante et oiseuse, morceaux de sens virevoltant d’une haleine à l’autre, puis ces brisants de grammaire au coin d’une page de magazine : dix chiffres, une date, un lieu. Séduction moderne.

Tu portais ce jean moulant qui m’avait déjà largement conquis, ce jean « de la première fois », brut et serré, couverture céruléenne de ta nudité divine, comme si de sa conque échappée la diaphane Aphrodite avait égayé son corps diamantaire d’une robe de flots miroitants. Sur le ressac de tes cuisses flottait le saule pleureur de tes cheveux bruns, roux, blonds, cuivrés, sans âge, et ta veste noire semblait tracer, dans ce tohu-bohu de couleurs, de senteurs et de formes, la sinistre équerre d’un échafaud pourfendeur de plaisirs : connaissant tes charmes et ta faiblesse, tu gardais la distance et ménageais tes appas. Femme fractale. Appuyée contre le chambranle de la porte d’entrée, non loin des poubelles jaunes et grises, fleur de printemps prisonnière d’un corset de lierres, fraîche nomade affublée d’un carcan disgracieux, tu n’attendais que mon approbation, un geste, un signe, un mot de ma part et, dans ma torpeur imbécile, plongé sous tes vêtements, je ne voyais que ton tatouage, ce dragon, cette rose, cette millénaire enchanteresse et je te considérais, Laure, avec l’ébahissement du novice qui s’apprête à franchir le seuil du miracle.

Épaules offertes, enfin, chignon défait, torrent de lave au gré des sillons épidermiques, pluie de comètes effilées ! Que dire de cette noirceur étalée sur le galbe de ton être frémissant, sur la rondeur gémellaire de tes seins, perdus sous les vagues de feu capillaire comme de pâles rochers, ennemis des embarcations, marchepieds des visions dansantes, sur la rectitude agitée de ces deux balises marines, auréolées de nappes phréatiques embaumées ? Que dire de ces deux globes nourriciers submergés du miel de ta crinière, m’abreuvant, me nourrissant tour à tour de sueur et de fièvre incandescente, m’emplissant de vie, de sang, de souffle et de liquide amniotique, à renaître sur ta bouche, dans tes mains, à tes pieds, entre tes cuisses, boire à la source et recommencer pour écrire et revivre et recommencer, me gonfler de tes spasmes abandonnés, m’enduire de tes humeurs démêlées, mourir et ressusciter, en une heure, en une minute, et te nommer, pour toutes les vies, passées ou à venir, prêtresse tragique de mes désirs, de mes délits, de mes regrets.

Tu n’es pas claustrophobe, loin s’en faut. Ta présence pure suffit à surpeupler tout un espace, un bar, une ruelle, un restaurant, un appartement, un cimetière à ciel ouvert. Le désert lui-même croulerait sous le poids de tes ombres trépignantes. Tu n’habites pas, tu investis, tu envahis, tu annexes, tu occupes, à l’intérieur comme à l’extérieur. À ton passage, individus, spectres, meubles et décorations deviennent tes otages, les agents d’une soumission consentie, et ce petit bois que nous avons traversé, main dans la main, près de la citadelle, n’est pour toi qu’une ceinture attachée à tes flancs féconds. Mais tu exiges l’étroit, l’exigu, le resserré, le réduit, l’étouffant, tu veux poser ton crâne sur le mur du fond tout en appuyant tes mains sur le mur de face, déployer ton envergure autour de ma nuque tremblante et t’agripper à ma chair, mante religieuse alanguie, mécréante bénie des dieux.

Un peu plus d’un mètre entre les deux parois blanches du couloir menant à la salle de bain. Escarpe et contrescarpe. Tu t’effeuillais lentement, saule pleureur cramoisi d’automne : ton pantalon, ta veste et le reste, jusqu’à l’écorce douce, béante et, muette, face à moi, les jambes écartées, le visage légèrement tourné vers la salle de bain, tu murmuras : « Alors ? » Ce fut tout. Et rien de moins. Dans mon impatience maladroite, j’oubliai le jour, l’heure, le lieu, les bruits, la bienséance, les précaires précautions d’usage et, dans un long ronflement de soulagement peiné, sans prévenir, sans même un mot, une caresse, un regard, je te pénétrai violemment, jusqu’à te faire hurler, comme pour te faire marquer l’heure, mon heure, mes secousses martelaient sourdement le pan de mur couvert de crépi et loin, très loin, au-dessus de la basse geignarde, sous la spirale déchirée des cuivres, balbutiait le contrepoint des voitures et des bus parsemant le bitume grisâtre. Je me fondais en toi, je m’enfouissais sous tes couches d’épiderme et tes muqueuses pour me perdre et me retrouver, je m’ancrais un peu plus en toi à chaque nouvelle secousse, convaincu que, désormais si pleine de moi, tu ne pourrais jamais plus m’oublier, je voyais tes seins magnifiques se tordre sous mes brusques à-coups, je les suçais, les mordillais, j’en parcourais de la langue toute la charnue circonférence, j’explorais tout un monde, mon sexe au plus profond de toi, mes mains tenaillant tes fesses jusqu’au sang. Je te renversai sur le carrelage, à la surface duquel tes flammèches déployées dessinaient comme des scènes de crimes non élucidées. Les secousses reprirent, s’intensifièrent, ponctuées de baisers violents, d’aboiements doucereux. Disposée sur le sol comme un don propitiatoire, tu m’offris tes poignets, que je décidai de maintenir avec une fermeté ruisselante, et je pouvais t’observer, graver dans mon inconscient tes grimaces de plaisir, tes moues frustrées, tes souffrances passées sous silence, et je m’adaptais, en bon élève, pour devenir en quelques minutes l’amant le plus accompli, celui qui devine et devance les désirs de sa maîtresse. Les caresses légères se mêlèrent aux pilonnages, les doux baisers aux rudes embrassades, je contemplais tes yeux courbés de mélancolie, ton cou si long et fin, comme un chemin de peau conduisant jusqu’à la caverne de ta bouche, large comme l’enfance, dissymétrique, inégale comme nos songes déréalisants, tes côtes branchues, refuge à bambins clandestins, ton nombril polymorphe, tantôt lune sereine, tantôt Saturne encerclée, planète, satellite, éclipse, ellipse, apocalypse de vie sectionnée, tes hanches frissonnantes, élargies pour me laisser m’étaler, et dans mon dos, tes pieds, repliés sur eux-mêmes, figurant tes voluptés tortueuses, tes doutes et tes malaises, et sur ton bras, cette sorcière ailée, que je domptai d’un seul revers de main, de cette main que tu saisis tout à coup. Je compris sur le champ.

Hans Limon

 
Ouroboros

série J'ai perdu la tête, techniques mixtes, 29,7 x 42 cm, 2018, courtoisie de l’artiste © Annabelle Guetatra série J'ai perdu la tête, techniques mixtes, 29,7 x 42 cm, 2018, courtoisie de l’artiste © Annabelle Guetatra

« Les mains lavées dans l’huile de serpent

J’écarte le cerce

Eve enfin se remet à rêver

de changer de chagrin

et de peau

entre mes bras

qui scindent et qui ceinturent

Ouroboros

cobra boa à l’infini

depuis la nuit des temps

la nudité des femmes

pulpe d’orage

les sauve de toute pelure de défaut

voici ma coupe

s’y coule l’huile

et un beau serpent de rêve

rien que pour toi

tiens-le bien

il fouille te farfouille

dans les zones secrètes

farfouille et te fouine

dans ton  squelette

magnétique

anorexique

Ô toi beauté sainte

en jarretelle

pénétrée

par l’esprit même de la forêt

fondue dans ton monde

la misère du monde me digère

comme un amour bête

ah si bête la belle  ruée vers toi

 l’or par l’éros

qui me défait pour te refaire

me déverse pour te doter

des yeux fontaines

cette voix de gorge

voici ma coupe

et toute mes chutes

mes sept péchés capitaux

et tous mes crimes capillaires

rien que pour toi

Ève écartée

Échevelée

(Rire aux  éclats)

femme jusqu’aux os

excuse du peu

du peu de moi

si loin en toi

nous sommes bouclés

nœuds circulaires

cœurs recyclés

comme l’esprit même

 de la forêt »


James Noël

 

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