Cartographie de la tristesse amoureuse

Kana sutra est un livre de positions. Sur plein de choses. Publié aux Éditions Vents d'Ailleurs, ce livre a été lancé avec succès aux Festivals Étonnants voyageurs à Saint-Malo ( 11-13 juin 2011). Au moment où Kana sutra figure parmi les """""""''grands coups de coeur" à la FNAC, -côté Chatelet- on profite pour partager avec les lectrices/lecteurs la savoureuse introduction de la romancière et poète Ananda Devi.Par coïncidence – ou pas – c’est à Mumbai que je lis les textes de James Noël. C’est face à la mer d’Arabie que je danse sur la pointe des pieds entre le pays des soutras et le pays kanak, entre les mots du désir et la colère d’une île, à moitié la Schéhérazade des contes anciens et à moitié l’enfant tremblant sous les décombres. Ici sont passées les violences et les pluies, ici s’enroulent des serpents mystérieux qui ne mordent pas mais injectent une folie dans le sang.


Kana sutra est un livre de positions. Sur plein de choses. Publié aux Éditions Vents d'Ailleurs, ce livre a été lancé avec succès aux Festivals Étonnants voyageurs à Saint-Malo

( 11-13 juin 2011). Au moment où Kana sutra figure parmi les """""""''grands coups de coeur" à la FNAC, -côté Chatelet- on profite pour partager avec les lectrices/lecteurs la savoureuse introduction de la romancière et poète Ananda Devi.

James Noel(Ardèche 2011) © Matthieu Dupont James Noel(Ardèche 2011) © Matthieu Dupont

Par coïncidence – ou pas – c’est à Mumbai que je lis les textes de James Noël.

C’est face à la mer d’Arabie que je danse sur la pointe des pieds entre le pays des soutras et le pays kanak, entre les mots du désir et la colère d’une île, à moitié la Schéhérazade des contes anciens et à moitié l’enfant tremblant sous les décombres.

Ici sont passées les violences et les pluies, ici s’enroulent des serpents mystérieux qui ne mordent pas mais injectent une folie dans le sang.

C’est un très grand écart, toutes voiles dehors, les vers comme des boutres s’en vont chercher les baisers des vagues et la fatigue des corps. Et je me demande, comme lui, égarée dans ces lieux que je connais sans y être jamais venue, mon pays, c’est quelle bête ?

Ah, de quelle bête sommes-nous issus, tandis que le monde autour de nous s’écroule ? Comment ne pas suivre pas à pas sa cartographie cabossée de tristesse, tandis que le poète se révolte contre la fade pitié du monde, préfère le pari de l’amour puisque les meilleurs poèmes viennent souvent après une rupture amoureuse et que l’amour ça respire par le cœur, surtout quand ce cœur bat de colère pour Haïti, crève de fureur contre l’humanitaire qu’il abomine, qu’il déclare crime contre l’humanité !

Du tremblement de terre, je n’ai pas tiré de grandes leçons, à part la terre et une certaine idée du tremblement.

Une certaine idée du tremblement... C’est cela qui me vient ici, dans ce jeu de poussières et de puissance, gratte-ciels explosant hors de la terre plus vite que ne s’effacent les bidonvilles (à moins que l’ombre portée des immeubles ne leur confère une sorte d’invisibilité), humanité bouillonnante où tous les visages se lisent, amoureux fervents et savants austères, la vie est avant tout un grand art de récupération, une certaine idée de fin du monde quand il faut avoir appris la mort pour connaître l’amour. Ecrire suppose un sens poussé de la mort et une libido d’enfant de chœur.

Est-ce cela, ce livre ? James Noël a-t-il senti en lui se réveiller une libido d’enfant de chœur pour mieux comprendre ce qui s’est passé là-bas, ce jour-là, pour mieux deviner à Nouméa ce qu’il a découvert à Port-au-Prince, pour ne pas nous faire une visite guidée des ruines mais devenir le kamikaze de l’amour fou / Allant voiture piégée / vers son orgasme public ?

Cette visite guidée passe, pour la première fois chez le poète des magnifiques recueils Le Sang visible du vitrier et Des Poings chauffés à blanc, du vers à la prose sans y perdre ni de sa précision ni de ses cadences. Au contraire, les passages en prose, certains des aphorismes en une ligne, viennent éclairer et éclater la poésie en vers :

Par essence l’écrivain est un sédentaire éparpillé qui parvient à mettre en branle le lecteur et ses moteurs, quitte à leur trouver un exil d’or noir et d’allumettes.

La violence de l’écriture et l’écriture de la violence s’y renvoient leurs reflets en un acte miroir, où, parfois comme un jeu, parfois avec une rage délibérée, il revisite une humanité dégrisée de ses illusions.

 

Mais certains textes, tels « Hygiène du jeune auteur », font jaillir une étincelle d’humour tendre et de chair fraîche, où le jeune écrivain ou poète reçoit le conseil d’apprendre à se servir de ses mains et maîtriser sans cabotinage l’art de se pendre. Il doit aussi posséder une forme d’humilité qui consiste à évoquer le suicide, la perte de soi avant chaque fin de phrase, histoire d’apaiser certains aînés qui souffrent souvent de la maladie incurable, textuellement transmissible, de l’insécurité littéraire. C’est ainsi seulement que le jeune poète évitera la haine déchaînée d’une catégorie dangereuse de dinosaures et parviendra à gagner en compassion chez les chauves.

 

Bien sûr, en faisant ainsi ses gammes, c’est surtout autour de l’arrondi des seins qu’il doit essayer ses mains : c’est très efficace pour rendre la paume tendre (...) une mine d’infinis vertiges, une tornade de souplesses.

 

Cette lettre d’un jeune poète à un dinosaure est savoureusement lucide... Avis aux chauves !

James Noël revêt ainsi ses multiples identités de poète, d’écrivain, d’homme, d’Haïtien, d’arbre, d’oiseau, de livre, celui qui, entre arrachement et enchantement préfère le déhanchement de l’âme. (On croit alors voir son stylo rouler des reins à la cadence de ses vers !) C’est aussi celui qui trouve le moyen d’opérer le lifting du cœur coincé entre mieux failles : l’écran du temps et l’espace du clavier. Mr James a le chant triste mais Dr Noël est le chirurgien des sourires !

 

Mais que de détours il nous faut, pour revenir chez nous ! Mer d’Arabie, d’où sont issus un jour des terroristes pour mitrailler les touristes heureux. Océans où surgissent comme des monstres des tsunamis humains. Ciel d’où tombe la pluie brûlante de nos destinées. Terre où se fragmentent les certitudes sous nos pieds. Que de détours, pour enfin revenir vers soi et découvrir que le seul pays est celui des oiseaux migrateurs (...) avec une aile pour drapeau.

 

Réintégrer ce corps qui est notre magnifique prison, par où transitent les chants, les crimes et, bien sûr, l’amour. Dans le désir, il y a plus de cannibalisme que d’amour. Un cannibalisme contraire qui aiguillonne le corps jusqu’à s’inviter à une bouche qui est sommée de le manger.

 

Le poète, dit-il encore, doit apprendre à faire le tour du visage d’une femme en vingt-quatre heures. Je souris, lisant ces mots. Le tour du visage en vingt-quatre heures ? Si lent, si hâtif ? Et le tour de la terre, dont il franchit les ponts, bondissant de large en large comme un Hermès hanté, pour voir ici une splendeur passée, là le malheur des vies, ailleurs le piège de la beauté ? Combien de temps cela prendra-t-il ? James Noël renouvelle son écriture ciselée dans une pierre noire et va plus loin encore dans l’exploration de l’art poétique et dans ce que signifie écrire en cette heure obscure, tissant des fils invisibles entre les mots et les cris, le corps et l’élan, le désir et la mort, l’oubli et la naissance. Il nous invite à faire le tour du corps dans son Kana Sutra, mais ce ne sont pas des corps abrutis de langueur, ce ne sont pas les mille contorsions de l’amour, ce sont les restes de tout ce qui est brûlé, décimé, carbonisé, écartelé sous son regard d’animal triste, les poupées démembrées qui demeurent lorsque la vie, telle la tempête, a fini de souffler, ce sont les yeux grands ouverts offerts à sa bouche, ce sont les mains enfuies lorsque le couperet est tombé, ce sont les jambes qui se dessinent à la bougie des mots tandis que le poète, ce gardien des temples ruinés, marche lentement en apprenant, face à la mort, à mieux aimer. Et au cours de cette marche, ayant enfin appris à se servir de ses mains pour les caresses comme pour les mots, et de sa bouche pour insuffler la vie comme pour apprendre à chanter, il fait renaître les cadavres exquis pour les mener au grand bal masqué de la planète et vers le nid des étoiles polaires.

Il arpente alors enfin ces trottoirs qui se dérobent sous les villes, toutes les villes, New York, Boston, Tokyo, Barcelone, Venise, Port-au-Prince, toutes les villes qui toutes perdent le nord parce que l’échelle des désastres monte comme une crue et que seuls alors les mots peuvent continuer à raconter l’histoire de ces trottoirs dérobés comme nos certitudes face au monde, et seul le fou sous les charmes duquel la ville est tombée peut continuer à arpenter le vide, à franchir les gouffres, à escalader les montagnes ou les gratte-ciels désintégrés, pour s’envoler telle la bulle d’air de l’amour et tenter de dire ce que le grand record de la mort ne parvient pas à dire :

À croire qu’il y a des villes qui savent mener en bateau toute la terre.

Dans cette danse échevelée des villes au rire affamé, aux mains poussiéreuses, aux reins effondrés et à la bouche saliveuse de mots, James Noël est le maître à danser qui nous tend les mains. Qui refuserait une si délicieuse invitation ?

Ananda Devi

 

 

Informations:

Paru le: 09/06/2011

Editeur : Vents d'ailleurs

ISBN: 978-2-911412-90-5

Nb. de pages

p: 125 pages

Dimensions: 12cm x 16cm x 1cm

liens utiles:http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?page=inviteshaiti&id_article=4745

 

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