James Noël
Poète, écrivain, maître d'oeuvre de la revue IntranQu'îllités (une boîte noire des imaginaires)
Abonné·e de Mediapart

45 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 mars 2012

James Noël
Poète, écrivain, maître d'oeuvre de la revue IntranQu'îllités (une boîte noire des imaginaires)
Abonné·e de Mediapart

«L’Or Noir»: chronique d’une chevauchée

Pour clôturer la troisième édition du festival Etonnants voyageurs qui s'est tenu en Haiti du 1er au 4 fev 20012, le chanteur-poète-performeur Arthur H  a donné à l'institut français d'Haiti  un spectacle de toute beauté, intitulé "L'Or Noir" (rendant hommage à Césaire, Depestre, Glissant, Laferrière et tant d'autres), en compagnie de son complice Nicolas Repac, un intrumentiste d'exception.

James Noël
Poète, écrivain, maître d'oeuvre de la revue IntranQu'îllités (une boîte noire des imaginaires)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour clôturer la troisième édition du festival Etonnants voyageurs qui s'est tenu en Haiti du 1er au 4 fev 20012, le chanteur-poète-performeur Arthur H  a donné à l'institut français d'Haiti  un spectacle de toute beauté, intitulé "L'Or Noir" (rendant hommage à Césaire, Depestre, Glissant, Laferrière et tant d'autres), en compagnie de son complice Nicolas Repac, un intrumentiste d'exception. Au moment ou Arthur s'apprete à donner un concert au Casino de Paris, ce mercredi 14 mars, revenons sur les temps forts de la performance de l'homme à la voix caverneuse à travers les mots du poète Julien Delmaire.

,«Non, non, l'œuvre d'art n'est pas destinée aux générations enfants. Elle est offerte à l'innombrable peuple des morts. Qui l’agréent. Ou la refusent. » 

Jean Genet, l’Atelier d’Alberto Giacometti.

     Ce ne furent que flammèches éparses dans la nuit, cette nuit qui n’était pas encore la nuit, pénombre nubile jamais éperonnée par l’équinoxe, où en grappe de silence mûrissait la promesse. J’étais là, le chien jaune de la rue courbe m’est témoin, j’ai recueilli la beauté dans la soute de mes artères, j’ai reçu en plein cœur un linceul parfumé, une décharge de poudre et de papillons féroces. Nous étions là. Les poètes et les prosateurs, les dramaturges, les groupies, les conférenciers, les étonnants voyageurs, les journalistes, les peintres, les médiums, les médiologues, les passagers des vents, les supporteurs du F.C Barcelone et ceux du Real, les attachées de presse, les pickpockets, les étudiants sans cursus et les funambules en goguette. Tous. Dans les ténèbres balbutiantes de cette nuit jamais déflorée.

    Ce soir là, deux hommes ont accepté de brûler pour nous. Le chien jaune ne me démentira pas, ce fut un sacrifice auquel nous avons assisté. Deux hommes ont cramé leurs ultimes cartouches, se sont consumés en un brasier de joie sonore puis ce ne furent que flammèches éparses dans la nuit. Le premier homme était barbu, il y a des siècles et des siècles, le Christ avait joué avec lui au poker Texas hold’em dans un rade sordide de Point à Pitre ; le nazaréen bien sûr avait raflé la mise, mais grand prince, il lui avait laissé au fond de la gueule une plaie définitive, une trouée, ce qu’on appelle une voix, une voix pour parler, pour prier, pour chanter. Mon voisin me dit que le barbu derrière le micro s’appelle Arthur et qu’il est le fils de Joe Dassin. Je lui réponds que c’est peu probable puisque Joe Dassin n’a eu que des filles. Il était beau quand même ce type. Son t-shirt, il m’en souvient était couleur de lavande et sa barbe sous les néons semblait vouée aux flammes.

      La lumière sur scène était simple et pure, elle était l’œuvre d’une femme au prénom de baie rouge. Aux coté d’Arthur, il y avait Nicolas, très beau aussi, mais je ne parviens pas à me remémorer la couleur de sa chemise. Je me souviens de sa guitare et des arpèges d’écume qui appelaient la mer et la mer venait mouiller entre ses doigts et le Delta s’ouvrait comme s’ouvrent les lèvres d’une cantatrice. Sous les cordes de sa guitare, un vieux Mali poussiéreux s’érigeait en royaume. Nicolas retenait la mer par les chevilles et Arthur par vagues spumeuses peuplait l’espace de mots échoués, barils d’oxygène flottant entre ciel et mer. C’est chiant la poésie. Quand elle est dite avec des pincettes, en se bouchant le nez, quand on se met à son service, que l’on replie proprement, comme une camériste, les draps propres sur son flanc. Mais ce soir-là, demandez au chien jaune, la poésie ressemblait à une vieille chanteuse de morna aux pieds nus, ivre d’un rhum séculaire, en proie à la rose. Arthur a fait danser la vieille et nous dans son sillage, on recevait des pétales à pleines joues.

      Voum rooh oh ! Glissant ! Voum rooh oh ! Césaire ! Voum rooh oh ! Laferrière ! Voum rooh oh ! Maximin ! Voum rooh oh ! Noël ! Poètes vivants et morts confondus, reprenant souffle à la source carbonisée d’une voix, répondant à l’appel charnel des tambours ! Voum rooh oh ! Aimé est vivant, Voum rooh oh ! Edouard est vivant, Dany est vivant, Daniel est vivant,  James est vivant ! Voum rooh oh !


Ô Poètes qui êtes à la renverse du visible, clamez pour nous pauvres sourdingues, nous qui trop souvent croyons entendre parce que nos tympans sont ouverts, nous qui en réalité n’e ntendons rien dans l’autisme de la laideur coutumière ! Voum rooh oh !


J’aime bien pleurer, mais je n’y arrive presque jamais. Ce soir-là, des larmes ont coulé sur ma barbe imaginaire. Césaire. Cahier d’un retour au pays natal. Je croyais connaître ce poème, l’avoir mastiqué jusqu’à la moelle, distillé jusqu’à l’essence, en fait je l’ai découvert, et j’ai pleuré.


« Qui peut se vanter d'avoir mieux que moi ?

Virginie. Tennessee. Géorgie. Alabama

Putréfactions monstrueuses de révoltes inopérantes, marais de sang putrides

 trompettes absurdement bouchées

 Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines ».

Un instant, tandis que Nicolas soufflait à s’en dissoudre l’âme dans une trompette d’ossuaire, Arthur a convoqué les morts, les morts d’ici et d’ailleurs. Mais ici, les morts sont aux aguets, ils affleurent à la surface et quand ils sont venus par la voix d’Arthur, quelque chose s’est brisé dans la nuit, une étoile, une ampoule, il y eut un cri d’enfant, une sirène, une avalanche d’ombres fébriles. Cet instant, c’est l’art. Le rituel. Le lien entre les rives. Mon voisin me dit qu’Arthur a été chevauché par Legba, le maître des carrefours. Sûrement. Quand la lumière s’est rallumée, tous on ne savait plus notre nom, mon voisin m’a dit : « Demain je me fais pousser la barbe ». J’ai répondu : « Demain, je me rase la cervelle à blanc ». On est tous sorti finalement, les étonnants voyageurs, les poètes, les dramaturges, les prosateurs, les groupies, les journalistes, les pickpockets, les médiums, les médiologues, les supporters, les attachées de presse, les morts, les vivants et dans la rue courbe, sans coup férir, le chien jaune a bien failli me mordre.


4 février 2012, Institut Français de Port-Au-Prince, clôture du Festival Etonnants Voyageurs.


JULIEN DELMAIRE

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Congrès EELV : Marine Tondelier en passe de prendre « la suite »
L’élue municipale à Hénin-Beaumont et cadre dirigeante de longue date est arrivée largement en tête du premier tour du congrès d’Europe Écologie-Les Verts. Mélissa Camara, candidate proche de Sandrine Rousseau, arrive troisième derrière la proche de Yannick Jadot, Sophie Bussière. 
par Mathieu Dejean
Journal — Police
À Bure, les liens financiers entre gendarmes et nucléaire mélangent intérêts publics et privés
En vigueur depuis 2018, une convention entre la gendarmerie nationale et l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs permet la facturation de missions de service public. Mais alors, dans l’intérêt de qui la police agit-elle ? Mediapart publie le document obtenu grâce à une saisine de la Cada.  
par Jade Lindgaard
Journal — Services publics
RER B : voyage sur la ligne qui déraille
Le RER B est la deuxième ligne de train la plus chargée d’Europe, et pourtant elle souffre de nombreuses tares : quatre terminus, un tunnel partagé avec le RER D et, surtout, un sous-investissement chronique de la part de la région et de l’État. Les usagers souffrent, les conducteurs aussi.
par Khedidja Zerouali
Journal — Migrations
Étrangers sous OQTF : la justice recadre la préfecture de Seine-Maritime
Le tribunal administratif de Rouen vient de débouter la préfecture qui demandait aux gestionnaires de centres d’hébergement d’urgence d’exclure de leur dispositif « insertion » les étrangers en situation irrégulière faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire exécutoire. Une décision qui vient contredire les circulaires et les récents engagements du ministère de l’intérieur.
par Manuel Sanson

La sélection du Club

Billet de blog
Vidéo - le gouvernement empêche les débats sur les forêts publiques par 49-3
Il y a un mois, nous avons publié ici une tribune signée par plus de 40 parlementaires, demandant un débat sur l’avenir de l'Office National des Forêts dans la loi de finances avant le 49-3 du gouvernement. Devinez quoi : les débats devaient avoir lieu le 2 novembre à 17h05. Le 49-3 a été activé le 2 novembre à 17h00. Mais tout n'est pas perdu : la suite se joue au Sénat dès mercredi.
par Pour des forêts vivantes
Billet d’édition
Reboiser les forêts brûlées est favorisé par une niche fiscale
Si l'investissement forestier offre des possibilités de rendement limitées, il constitue en revanche une niche fiscale qui permet de réduire le montant de son impôt sur le revenu. L'investissement forestier réalisé par une personne domiciliée en France lui permet de bénéficier d'un avantage fiscal, que ce soit au titre de l'impôt sur le revenu ou de l'IFI (impôt sur la fortune immobilière).
par Patrick Cahez
Billet de blog
Incendie de forêt : les causes ne sont pas que climatiques
[Rediffusion] Les forêts du Sud en particulier demandent beaucoup d'attention pour ne pas prendre feu. Coupe feu, garde-forestiers, défrichages, surveillances, pompiers de proximité, les moyens sont-ils encore là ou ces incendies sont-ils causés par l'impéritie des pouvoirs publics ?
par lecteurfid
Billet de blog
Des chênes (français) pour la Chine
Fric-frac dans les forêts françaises. Voler du bois n’est pas une mince affaire. Et pourtant, dans les Pyrénées, en Moselle, en Vendée, dans le Nord, le brigandage se multiplie. A l’heure des drones, GPS et autres trackers… (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement