Le poète haïtien James Noël met le Brexit en mots, «une mine de paradoxes»

Alors que les députés britanniques se penchent sur le projet du premier ministre Boris Johnson qui prévoit de revenir sur l'accord encadrant le Brexit, le poète et romancier haïtien James Noël nous parle de cet événement majeur tout en nous présentant son dernier recueil de poèmes intitulé justement Brexit, paru récemment aux éditions Au diable vauvert.

TV5MONDE : Comment avez-vous eu cette idée de mettre le Brexit en mots, et en quoi est-ce un événement littéraire ?
 
James Noël : Le Brexit m’est tombé dessus. Sans jeu de mots. Comme un enfant ovni, je ne l’ai pas choisi, oui ça arrive aussi en littérature. On écrit quelque-chose à côté parce que ça fait du bien d’écrire à côté, histoire de comprendre, de saisir le contour des choses qui nous échappent ou nous dépassent.

J’écris souvent des poèmes jetables, façon chewing-gum, histoire de me coller à la réalité, de saisir le goût d’un mot, d’un monde nouveau. Le Brexit a fait des bulles dans ma tête, des ronds dans l’eau jusque dans mon bain.

Au lendemain du référendum, j’étais dans tous mes états alors que j’avais d’autres chats à fouetter. Ensuite, j’ai eu de ces flashs : le Brexit m’excite, c’est la première fois qu’une nation se jette par la fenêtre en plein orgasme ! En effet, le sentiment d’une défenestration m’obsédait au plus haut point.

Pour une fois, ça concernait un pays, voire plusieurs : le Royaume-Uni ! C’est absurde, inimaginable, surréaliste. C’est la plus grande détonation dans un ciel sans nuages.  Mon regard d’Haïtien, donc extérieur, me pousse à y voir un suicide collectif sans preuve de cadavres. L’horreur ! Absolue ! Une erreur de casting !

Maître d’œuvre de la revue IntranQu’îllités, dont le prochain numéro paraîtra le 15 octobre, James Noël est aussi l'auteur de Belle Merveille, son premier roman paru en 2017, et dont la traduction allemande est co-récipiendaire du prestigieux Prix Internationaler Literaturpress, Berlin 2020.

Qu’est-ce qui pousse une grande puissance à se jeter d’un navire alors qu’aucune tempête ne se profile à l’horizon ? Le calme plat dans une fiction peut paraître très ennuyeux. Le Brexit ressemble à un tour de force romanesque pour sortir le vieux continent d’un grand ennui.

Le Brexit est un hapax qui fait tomber des masques en rafales.

James Noël, poète.

Une mine de paradoxes, le Brexit. Discothèque et dico d’or indéfinissable !
En même temps, c’est un mort-né super bruyant et l’enfant-Roi de l’Occident, arrivé après un divorce consommé.
 
L’obsession du Brexit, l’excitation m’a conduit à y voir des juxtapositions de contraires qui me rappellent les temps forts du Surréalisme. L’ambiance de tour de Babel électrique au parlement de Londres me confondait. Sans compter que la parole dans les médias n’aidait pas à comprendre. Pas plus que les discours au parlement européen.

Le premier ministre britannique Boris Johnson quittant Downing Street le 09 septembre dernier, à Londres, pour rejoindre le parlement. 

Le premier ministre britannique Boris Johnson quittant Downing Street le 09 septembre dernier, à Londres, pour rejoindre le parlement. 

© AP Photo/Kirsty Wigglesworth

Le Brexit est un hapax qui fait tomber des masques en rafales. Il est précurseur et avant-coureur du confinement. Il nous éclaire, en court-circuit éblouissant.
Comme j’avais pris goût à mes poèmes chewing-gums, je les partageais sur scène à la résidence des Récollets. Je les lisais pour des amis dont trois d’entre eux me conseillaient de transformer le beau désordre en livre.

De lecture en lecture, le work in progress a pris forme. Arrivait par la suite le moment où un ami universitaire m’a demandé un manuscrit pour un projet. Il m’a rappelé quelques mois plus tard pour m’apprendre que le manuscrit Brexit sortait lauréat dans le cadre d’un programme de l’université Ca Foscari de Venise.

Ce qui impliquera une publication en italien et un séjour d’un mois. Les éditions Diable Vauvert ont pu le sortir en français avant tout le monde, effet heureux du confinement ! Les livres prennent parfois des voies express, des Eurostars déraillés pour voir le jour.
 
TV5MONDE : Vous utilisez la métaphore amoureuse pour décrire ce divorce, pour quelle raison ? 
 
C’est un divorce, certes, mais un divorce consommé. Le Royaume-Uni et l’Union européenne n’ont pas réussi à opter pour l’union libre. Un vrai gâchis. Dit comme ça, c’est délirant, sarcastique, kafkaïen, mais on trouve tout ça dans le Brexit qui est un phénomène multidimensionnel. Mon amie Al Kennedy, romancière écossaise, voit dans le Brexit une folie masochiste et traîtresse.

La métaphore amoureuse m’a permis de sortir du discours ambiant pour jeter mes sondes dans l’intimité des ménages. Quand on parle d’un pays, on pense souvent à sa superficie, à son environnement, mais c’est chez les gens, dans les familles que le Brexit sévit avec force et fureur.

Le négociateur en chef de l'Union européenne Michel Barnier, à la sortie du centre de conférence de Westminster, à Londres, le 10 septembre dernier.

Le négociateur en chef de l'Union européenne Michel Barnier, à la sortie du centre de conférence de Westminster, à Londres, le 10 septembre dernier.

© AP Photo/Kirsty Wigglesworth

Dès que la bourse fluctue et que les tabloïds changent, les médias relatent et relayent ce fait aux quatre coins du globe. Mais aujourd’hui, plus que les chiffres, ce sont les Écossais, les Irlandais, les Anglais, en bref, les Britanniques qui sont frappés de plein fouet par cet « astéroïde » sur l’échiquier.

C’est sans courte honte que j’utilise des métaphores abracadabrantes pour tenter de saisir ce événement. En ouverture, j’ai tenté d’énumérer, de représenter de manière polyphonique ce qu’est ou n’est pas le Brexit.
 
TV5MONDE : En choisissant de faire parler le petit Prince de Saint-Exupéry et Churchill dans ce recueil,  quel message souhaitez-vous transmettre ?

Je ne suis pas un auteur à messages. Je suis plutôt un capteur d’ondes, de chocs et de formes, ce qui m’astreint à fixer des points de repère, des temps d’arrêt dans le vacarme. Un auto-stoppeur, je suis, un putain d'auto-stoppeur des événements.

Pas besoin de dessiner le Brexit pour comprendre que le Petit Prince ajoute du rêve au cauchemar de Churchill. Ce beau duo s’interroge sur une problématique intergénérationnelle. À des degrés divers, il n’y a pas de frontière de genres, d’âges, de classes dans le Brexit.

Une figure historique face à un Petit Prince de papier, ça donnera toujours quelque-chose dans un contexte où la fiction dépasse le réel. Ce passage d’ailleurs détonne délibérément par rapport à l’ensemble.

Manifestation contre le Brexit à proximité du parlement britannique ce lundi 14 septembre, à Londres. 

Manifestation contre le Brexit à proximité du parlement britannique ce lundi 14 septembre, à Londres. 

© AP Photo/Frank Augstein

Je voulais casser le rythme accéléré du début pour parachuter dans un univers planant, naviguer comme en rêve. Parlant du Brexit, le général a laissé tomber son cigare déplorant qu’il n’y a pas naufrage plus exhibitionniste qu’un naufrage qui sait nager.
 
Et pour finir, j’ajoute que j’habite en Normandie, à Veules-Les-Rose, à un jet de rire de la Manche, réceptacle du corps de Saint-Exupéry. La Manche, à côté, m’a peut-être soufflé quelques mots pendant la création.
 
 TV5MONDE : L'adjonction de l'un de vos anciens recueils, La migration des murs, à ce Brexit est-elle la traduction du futur mur entre l'UE et la Grande-Bretagne ?
 
La migration des murs est un livre antérieur au Brexit. Les murs sont omniprésents. Ils sont la preuve matérielle de la lourdeur de notre époque. Une lecture avec les deux livres en parallèle, éclaire tant l’un que l’autre.

Le Brexit résonne comme un effondrement de monde, de murs plus qu’une invitation à en ériger. Le Brexit vient appuyer là où ça fait mal : un partenaire de poids, de surcroit une ancienne puissance coloniale, la Grande-Bretagne, se retire alors que son intégration, lors de la fondation de l’UE, était soumise aux strictes exigences d’un costume sur mesure.

La Grande-Bretagne, par exemple, ne faisait pas partie de l’espace Schengen. Pour un non-Européen comme moi, le fait d’avoir un visa Schengen ne m’a pas suffi pour visiter Londres. Peut-être, tout cela explique mon intérêt pour une sortie spectaculaire accouchée par les portes « verrouillées » de l’empire. Honni soit qui mal y pense. C’est un phénomène naturel.

Christian Eboulé

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