Une soirée d'anthologie

La soirée du vendredi 18 mars fut d'anthologie à la maison de la poésie. Les mots enthousiastes de Valérie Marin La Meslée, journaliste et auteure de Chérir Port-au-Prince, introduisent avec justesse l'événement. Le poète Julien Delmaire a décliné les 73 raisons de lire l'Anthologie de poésie haïtienne contemporaine qui regroupe 73 poètes. Nos pensées poétiques et émues au peuple belge.

"On l'avait annoncée d'anthologie, elle le fut. 

Arthur H lisant "On my mind, Haiti" de Louis-Philippe Dalembert © Nemo Perrier Stefanovitch Arthur H lisant "On my mind, Haiti" de Louis-Philippe Dalembert © Nemo Perrier Stefanovitch
   Avec déjà ce diaporama (réalisé par Némo), des beaux visages de toutes celles (pas assez nombreuses, heureusement sur scène la comédienne Sophie Bourel a assuré la présence féminine, avec le talent qu'on lui connaît et heureusement que "Ma nudité" de Kerline Devise fut dit deux fois, et heureusement Kermonde Fifi Lovely...) celles donc, et ceux qui font la poésie vivante d'Haïti,  nous étions dans le vif du sujet.Le trio d'introducteurs, James Noël, et Néhémy Pierre n'en finirent pas d'introduire avec Rodney "Saint et Loa" concluant par son «  honneur" qui n'a plus besoin d'attendre «  respect," c'est fait, mon cher, et puis ils finirent. Et la poésie s'empara de toute la scène, et les musiciens Bob Bovano, le pianiste Dominique Bérose ,  la performance inouïe du frère Julien Delmaire en 73 étoiles, l'historique infinie lecture de "O âme, ô amour,âme amour" de Guy Régis Jr par Franck Andrieux, et Alain Mabanckou entre mille et une interviews du Professeur au Collège de France, débarquant sur scène avec en bouche les phrases de son frère Dany, et puis Louis-Philippe Dalembert qui n'était pas avec nous mais voilà, il y avait pour le servir comme un dieu le grand Arthur H. Qui n'a pas frissonné, tremblé ou pleuré comme moi (assise et pas debout contrairement à ce que Makenzy Orcel recommande dans sa "Nuit des terrasses"), à l'écoute de la voix, du piano, du pays qu'on ne quitte pas, non on ne le quitte pas, alors ce sera bien caché qu'il l'aura fait. La salle a quitté le sol, la terre, la salle ne se quittait pas, c'était la poésie, c’était Haïti, et toutes les muses du monde et les muses au masculin je ne sais pas si ça existe, mais sûrement, disent merci à James Noël, à Véronique Ovaldé éditrice, à la Maison de la Poésie, il y aurait encore à dire on aura le temps, mais quand on a eu la chance d'en être on prend dès qu'on le trouve celui de dire ce bonheur là, on le partage." Valérie MLM

 

Arthur H, "On my mind, Haiti", poème de Louis-Philippe Dalembert paru dans l'anthologie de poésie haïtienne contemporaine, dirigée par James Noël, éditions Points. © Nemo Perier Stefanovitch

 

 

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73 raisons de lire cette anthologie

 par Julien Delmaire

 

Il faut lire ce livre parce que le sang a trahi chaque battement de mon cœur

Il faut lire ce livre parce que j’ai mal au monde

Il faut lire ce livre parce que les bancs n’ont plus personne à qui parler

Parce que le temps que j’habite n’a pas de portes

Parce que  je suis une ombre bleue, avec un sexe tout bleu, nageant dans une hypothèse bleue

Parce qu’il est grand temps de rallumer les étoiles

Cut-Up et performance réalisés à partir de l’Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, dirigée par James Noël éditions Points. © Nemo Perier Stefanovitch

Parce que ça crie, ça hèle de partout des images d’horreurs

Parce qu’attention aux cintrages et aux zigzags du raisonnement

Parce que l’idéal vent soufflant des chaises tient une fleur en mémoire

Il faut acheter ce livre parce qu’il pleut des confettis de feux sonores dans la nuit d’encre

Il faut acheter ce livre parce que tu sais, c’est par ces lèvres-là que s’ouvre toute la beauté du monde

Il faut acheter ce livre parce que toute ma vie, j’ai chassé le vent j’ai labouré le rêve

Parce que le jour se lève jusqu’à sa trémulation dans le souffle de l’Homme

Parce que j’ai dans le corps des manières de torrents en délire

Il faut voler ce livre parce qu’être étranger même dans sa ville natale, nous ne sommes pas nombreux à bénéficier d’un tel statut

Il faut voler ce livre parce que les idées ont perdu leur collier de paroles

Il faut voler ce livre parce qu’il ne faut pas déranger le poète, il n’y a pas de réponses au numéro que vous avez composé.

Parce que tu n’as rien oublié, ni briquet, ni stylo, ni clés

Parce que nous sommes des villes disparues

Il faut chérir ce livre parce que là-bas vers le sud les morts sont à l’étroit dans nos mémoires

Il faut chérir ce livre parce qu’ à présent que tous les pas sont perdus, une ombre s’abat sur nos visages

Parce que l’oreille entend bien sans être visionnaire

Parce que je suis dans la gravitation céleste des Carmélites

Parce qu’on ne quitte pas ce pays, on ne le quitte pas

Parce qu’Aphrodite a pris sa retraite

Parce que l’espoir est un soleil impair

Il faut rêver ce livre parce que nous ne voulons plus la guerre qui ravage nos fleuves, nos mers

Il faut rêver ce livre parce que nous n’aurons jamais droit aux larmes, nous n’aurons jamais droit à nos cris, nous n’aurons jamais droit à notre sépulture

Parce que j’aime ces journées pleines de soleils d’enfants

Parce que les tiroirs ont les tire, les lits ont les défait

Parce que tous les chagrins du monde se sont engouffrés dans mes songes

Parce que le sang parodie la rage

Parce que tu as raison manman ces roches c’est pour marquer le temps immobile en transit sous mes pas

Parce que dans la poussière de tes pantoufles s’élevait le désir de palper l’invisible, l’inexistant

Il faut protéger ce livre parce que les vents qui nous traversent chevauchent le pavé du brouillard

Parce que faire semblant, hésiter, c’est une forme de vie comme une autre

Il faut protéger ce livre parce que le poème sent le cafard, le poème sent la cigarette, le poème s’étend dans la cendre

Parce qu’il pleut des mots au bout des rêves

Parce que la pluie est une blessure au ventre de la terre

Parce que nous sommes à jamais capturés par l’ici

Par ce que c’est là, à cet instant-là pourtant que la vie se bouture

Il faut dévorer ce livre parce que la jactance a des manières infidèles

Il faut dévorer ce livre parce que nos sensations sont des personnages, des fantômes qui viennent de loin

Parce qu’il n’y a que des poèmes et tes seins sont des notes, des notes roses de blues

Parce qu’il y a l’alcool, ce soir et toi peut-être qui jouis

Parce qu’un jour les muses poseront nues pour les poètes

Parce qu’il y a ta bouche de fleur et d’ombre

Parce qu’il n’y pas de musique, mais je danse

Il faut baiser ce livre parce qu’on est jamais trop loin de l’aube

Il faut baiser ce livre parce que toute parole qui longe le noir est frisson, grincements de dents

Parce que c’est à ta nudité que la beauté revendique son origine

Parce que la rupture est ailleurs

Parce que j’aime quand la puanteur se mêle à la pureté de ton corps

Il faut brûler ce livre parce que j’ai de nouvelles empreintes digitales pour regagner une place sur la terre

Il faut brûler ce livre parce que j’aimerais tant que tu te rappelles la bave du souffle et le pigment de la pierre

Parce qu’il y a sûrement un poème dans ce retard que j’aime

Parce que la nuit est bleue et le jour fané

Parce que quand un homme souffre, il souffre seul

Parce que lorsqu’un monde bascule, il y a des mots qui m’effacent

Parce que pour certaines choses de la vie, il faut plus qu’un poème

Parce que les villes ont leurs destinations secrètes

Parce que nous attendons le silence qui nous conduira vers les saisons nouvelles

 Il faut lire, il faut acheter, il faut chérir, il faut rêver, il faut protéger, il faut dévorer, il faut baiser, il faut brûler ce livre parce qu’il ne reste aucun mystère sous la montée des vagues

Il faut lire, il faut acheter, il faut chérir, il faut rêver, il faut protéger, il faut dévorer, il faut baiser, il faut brûler ce livre parce qu’il ne reste aucun mystère sous la montée des vagues

Il faut lire, il faut acheter, il faut chérir, il faut rêver, il faut protéger, il faut dévorer, il faut baiser, il faut brûler ce livre parce que nous récoltons le plaisir et des patates douces à pleines mains

Parce qu’il arrive que je me dépossède de ma propre présence

Parce que j’ai tout appris dans ton silence

Parce que je veux remplir d’admirations et de mirages nos mains vides

Parce que lente, la vie, très lentement te brûle mais sans que tu flambes !

Parce que j’ai appris dans ton ombre le secret de l’abandon

Parce que je t’aime à l’encre noire, je t’aime toi ma vie ma chanson de toujours

Parce que mes mots baignent dans le feu carnivore

Parce que j’ai entendu des bonnes nouvelles on a dévoilé le sexe des anges

Parce qu’il faut lire, il faut voler, il faut chérir, il faut rêver, il faut protéger, il faut dévorer, il faut baiser, il faut brûler.

 

 Cut-Up réalisé à partir de l’Anthologie de poésie haïtienne contemporaine. Julien Delmaire. Montreuil. Mars 2016

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