René Depestre, le soleil devant

C’est à la  Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges (BFM), sous le patronage de l’Unesco et  de l'O.I.F que s’est tenu le premier colloque sur l’auteur d’Hadriana dans tous mes rêves (prix Renaudot en 1988).

C’est à la  Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges (BFM), sous le patronage de l’Unesco et  de l'O.I.F que s’est tenu le premier colloque sur l’auteur d’Hadriana dans tous mes rêves (prix Renaudot en 1988). « René Depestre, le soleil devant », titre de cette manifestation qui s’est déroulée entre le 14 et 16 mai 2014, avec la participation d'une vingtaine d'intervenants chercheurs, écrivains, linguistes, etc., issus de différentes sphères géographiques: Haïti, Brésil, France, Belgique, Canada, Irlande, Espagne, Etats-Unis, Japon. À signaler que notre vieil animal marin, René Depestre, n'a pas pu participer au colloque à cause de petits ennuis de santé. 

photo, publiée ici pour la premère fois.  © (c): Fondation Jorge Amado, Bahia photo, publiée ici pour la premère fois. © (c): Fondation Jorge Amado, Bahia

 Argumentaire :

Comment embrasser d’un seul regard les écritures multiples, le parcours profondément et joyeusement humain, de René Depestre ?

Il ne serait pas abusif d’emprunter à la critique rimbaldienne le concept d’« œuvre-vie » pour témoigner d’une création poétique, romanesque, critique, philosophique, qui s’offre comme le prolongement simultanément enchanté et lucide d’une existence qui aura traversé, géographiquement, politiquement comme esthétiquement, tout le XX° siècle. L’homme, quant à lui, fidèle à l’impératif nietzschéen, aura su élever sa vie à la hauteur d’une œuvre d’art…

La terre, en tous sens, a été parcourue : entre la naissance à Jacmel (Haïti), en 1926, et l’installation définitive, soixante ans plus tard, à Lézignan-Corbières (Aude), la France, l’Italie, la Tchécoslovaquie, l’Autriche, le Chili, l’Argentine, le Brésil, l’URSS, la Chine, le Viêtnam, l’Algérie… furent, diversement, terres d’exil, de passage, de séjour, d’adoption : quant au « séjour » cubain, à l’invitation du Che Guevara, il durera vingt ans (1959-1978) et marquera à jamais l’homme comme le poète. Mais l’exilé de 1946, que Paris, Prague, Rome ou La Havane expulseront tour à tour, est aujourd’hui un « homme-banian », dont les racines nomades font de la terre entière une patrie. Et quoique tempérée par l’expérience, pour ainsi dire métamorphosée en œuvre, l’ardeur révolutionnaire des jeunes années ne s’effacera pas devant les exigences du secrétariat de l’Unesco (1978-1986), puis les années de retraite consacrées à l’écriture et à la pensée.

Engagée, la vie ne l’est cependant pas moins que l’œuvre, qui aura su justement éviter toute forme d’inféodation, contrebalançant en sagesse, en espoir, en tendresse, implications puis désillusions politiques – haïtiennes et cubaines notamment. La poésie (du recueil Étincelles, publié à Port-au-Prince en 1945, à Ragedevivre, œuvres poétiques complètes publiées chez Seghers en 2007), le roman et la nouvelle (Le Mât de cocagne, 1979 ; Alléluia pour une femme-jardin, 1982, prix Goncourt de la nouvelle ; Hadriana dans tous mes rêves, 1988, prix Renaudot, prix de la Société des Gens de Lettres…), l’essai (Pour la révolution pour la poésie, 1974 ; Bonjour et adieu à la négritude, 1980 ; Le Métier à métisser, 1998 ; Encore une mer à traverser, 2005…) accompagnent au plus près une existence que l’homme aura cherché, sans concession, à comprendre, mais encore à aimer – et, par dessus tout, à rêver.

 Le colloque se propose de retracer un parcours et d’explorer tous les aspects de cette œuvre abondante et multiforme.

Nombreux quoique dispersés sont les travaux critiques et universitaires consacrés à René Depestre, dont l’œuvre, traduite dans de très nombreuses langues, maintes fois distinguée (elle reçoit notamment, en 1998, le Grand Prix de l’Académie Française), a suscité, dès longtemps, l’attention internationale.

Cependant, aucun colloque ne lui a été jusqu’à présent exclusivement consacré, et l’essentiel René Depestre par Claude Couffon (Poètes d’aujourd’hui) date de 1986…

Régis Debray, invité très attendu et ami de longue date de l’auteur, s’est fait remarquer par son absence. Contrarié par une malheureuse coïncidence de dates (mince, le Festival de Cannes tombait en même temps que le colloque !), le philosophe s’est excusé par une lettre :

Merci à vous, chers amis. Et mille excuses de ne pouvoir être des vôtres, par une très malheureuse coïncidence de dates. Permettez-moi juste de vous écrire ce que j’aurais dû vous dire de vive voix.

Depestre, il est temps de lui rendre tout ce qu’il nous a donné, à nous Français, qui accueillons si  mal les nôtres venus d’ailleurs. Ce fils d’Amérique, comme Nicolas Guillen, n’a pas choisi l’Amérique comme seconde patrie mais la France. Ce frère de révoltés solaires comme Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis a jeté l’ancre dans notre Midi. Il ne fut guère payé de retour. Est-il trop sensuel pour nous autres intellectuels ? Trop enflammé pour nous autres pisse-froid ? Trop rustique pour nos centres-villes ? Trop musical et premier jet pour les otages du deuxième degré ? Trop attaché à la C.C.E., la Confrérie des couilles enchantées, pour interpeller les enfants de Marie ? Je ne sais au juste. Je sais seulement que nous avons une dette envers lui et les siens, envers sa mémoire, son travail et son pays. C’est justice de déposer nos hommages critiques au pied de ce flamboyant, comme cela se fait dans le culte vaudou. C’est un arbre somptueux et généreux, qui appelle de notre part un cérémonial de gratitude. Le flamboyant de Jacmel nous a légué un Macondo francophone, une ville-jardin festive et parfumée où notre esprit d’enfance a élu domicile, et où « les fesses lyriquement rondes » passant entre les arbres fruitiers mettent à notre portée, si je puis dire, un « réel merveilleux » qui n’a pas fini de nous faire rêver. Rares sont les écrivains qui peuvent ainsi loger le monde entier dans un microcosme ombilical. Ces élus, qui élèvent un point sur la carte en un foyer imaginaire d’humanité, accèdent au patrimoine mondial, avec ou sans le secours de l’Unesco. René Depestre en fait déjà partie, et c’est pour notre bonheur à tous qu’il a su élever le réel à la dignité du mythe.

Lors de la séance de clôture du Colloque, Serge Bourjea (Université de Montpellier) a tenté de pallier – autant qu’il était possible de le faire – l’absence de René Depestre, en convoquant la mémoire de Pablo Neruda et surtout de Jorge Amado pour évoquer cinquante années d’amitié fertile.

 couples René et Edith Depestre, avec Pablo Neruda et sa compagne Delia del Carril. (probablement hiver 1951/52). © (c) Fondation Jorge Amado, Bahia. photo publiée ici pour la première fois. couples René et Edith Depestre, avec Pablo Neruda et sa compagne Delia del Carril. (probablement hiver 1951/52). © (c) Fondation Jorge Amado, Bahia. photo publiée ici pour la première fois.

 En atteste cette magnifique lettre d’Amado à Depestre, datée de 1973 : « … Je ne te perds pas de vue dans tes traversées, de poème en poème, de récits en récits, La Femme-Jardin et Hadriana, je te rejoins ici et là, dans ta chevauchée débridée jusqu’à ce que tu plantes ta tente d’écrivain nomade à l’intérieur de la France, ton rire chaleureux et joyeux aux lèvres, alors que continue à briller ‘la petite lampe sur la mer’. »

 

Participants :

 

- Arnaud BEAUJEU (Professeur Agrégé de Lettres, Classes Préparatoires Théâtre Nice)

- Béatrice BONHOMME (Poète, Professeur de Littérature française, Université de Nice)

-      Yanick LAHENS, auteure, Haïti

-      James NOËL, poète, Haïti

-      Louis-Philippe DALEMBERT, écrivain, Haïti

-Jean-Luc BONNIOL (Professeur émérite d’Anthropologie, Université d’Aix-Marseille)

- Serge BOURJEA (Professeur émérite de Littérature française et francophone, Montpellier 3)

- Michael BROPHY (Professeur de Littérature française, University College Dublin, Irlande)

- Eric DAZZAN(Professeur Agrégé de Lettres affecté dans l’enseignement supérieur, Université de Bordeaux I)

- Odile GANNIER (Professeur de Littérature française, Université de Nice)

Joëlle Guatelli-Tedeschi (Professeur Université de Grenade)

- Rémi GUITTET (élève de l’École Normale Supérieure de Paris)

- Stéphane HIRSCHI (Professeur de Littérature française, Université de Valenciennes)

- Marie JOQUEVIEL-BOURJEA (Maître de Conférences en Littérature française, Université Montpellier 3)

- Michae lKELLY (Maître de Conférences Littérature française (Lecturer in French), Université de Limerick, Irlande)

- Frantz-Antoine LECONTE (Professeur de Littérature française et de culture haïtienne, City University of New York, Etats-Unis)

- Jean-Luc STEINMETZ (Poète, Professeur émérite de Littérature française, Université de Nantes)

- Ronnie SCHARFMANN (Professeur émérite de Littérature francophone, New York, États-Unis)

- Ilda TOMAS (Professeur de Littérature française, Université de Grenade, Espagne)

- Arnaud VILLANI (Professeur émérite de Philosophie, Classes préparatoires, Nice)

 

 Comité organisateur :

Marie Joqueviel-Bourjea

(Maître de Conférences Université Paul-Valéry Montpellier 3)

Béatrice Bonhomme

(Professeur Université Nice-Sophia Antipolis)

Serge Bourjea

(Professeur Université Montpellier 3)

en partenariat avec la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges et

l'Université de Limoges

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