Aux blasés du malheur

Encore Haïti ? Franchement, ce pays exagère ! Un malheur de plus s’est invité avec fracas. Un tremblement de terre a frappé le pays : un nouveau séisme de magnitude 7.2 s’est produit, l’équivalent de 30 bombes atomiques. Les malheurs se téléphonent. Seulement un jour après la catastrophe en Haïti, les talibans ont envahi l’Afghanistan. Une info en chasse une autre. On tourne la page, Haïti passe et trépasse au zapping...

Encore Haïti ? Franchement, ce pays exagère ! Un malheur de plus et qui s’est invité avec fracas. Le 14 août 2021, un tremblement de terre a frappé le pays, au matin même de la fête Notre-Dame, jour férié. La nouvelle, brutale, se confirme : un nouveau séisme de magnitude 7.2 s’est produit : l’équivalent de 30 bombes atomiques selon un scientifique. Son épicentre est au Sud, plusieurs villes détruites et des Bourgs en lambeaux : Cayes, Cavaillon, Nippes, Camp-Perrin, Jérémie, autrement appelée la Cité des Poètes, ville natale du Général Alexandre Dumas, le père de l’auteur des Trois Mousquetaires.

Ceci n’est pas une fiction. La nouvelle catastrophe a causé des dégâts considérables dans un pays en faillite, exténué par la faim, les failles terrestres et les gangs, ces nouveaux talibans qui prennent le quotidien en otage. La comparaison n’est pas opportuniste. Le gangstérisme qui gangrène notre déroute, prépare à grande vitesse le lit du terrorisme !

Les malheurs se téléphonent. Seulement un jour après la catastrophe en Haïti, les talibans ont envahi l’Afghanistan. Stupeur et tremblement de la Communauté internationale. Une info en chasse une autre. On tourne la page, Haïti passe et trépasse au zapping. Pourtant, c’est désolation et l’horreur absolue dans le Sud et la Grande-Anse. Beaucoup de familles à la rue, des vies fissurées, des morts en masse, des milliers de blessés et de sans-abris. Manque de tout, de tentes et de bâches. Et une tempête du nom tragiquement ironique de Grace s’en est mêlé 3 jours après, avec sa hargne pleine de vent et de pluie, provoquant inondations et éboulements.  

En 2010, quand le séisme a frappé et coûté la vie de 300.000 personnes, une mobilisation spontanée à l’échelle mondiale s’est manifestée en vue d’aider, de porter secours, bref de répondre aux urgences. Une solidarité sans précédent, suivie de la grande dérive dont on connaît maintenant l’étendue : Dilapidation de l’aide humanitaire par des ONG sans scrupules et notre État corrompu jusqu’à l’os. Il s’agit là d’un autre débat que j’ai développé dans le roman, Belle merveille.  Mais il ne fait aucun doute que le séisme de 2010, surnommé Goudou-Goudou a fait trembler toute la planète.

Contrairement au séisme de 2010, celui du 14 août, le Goudou-Sud, n’a pas provoqué de mobilisation à la hauteur du désastre. Les médias en parlent, mais pas assez. Silence radio sur les réseaux. Les talibans nous ont virés de l’actualité sans tirer un coup de fusil. Pendant ce temps, la population du Sud est aux abois. L’aide tarde à arriver. Malgré quelques efforts surhumains qui méritent d’être salués, force est de constater qu’il y a une forme de méfiance, voire de lassitude dès lors qu’il s’agit d’Haïti, un pays condamné à se faire des frayeurs, abonné trop souvent à l’impensable et au pire.  

Il faut dire que ces derniers mois n’ont pas été glamour, surtout pour un pays qui se dit « Open for business. »  Des tirs nourris au quotidien dans les rues de Port-au-Prince. Des massacres en veux-tu en voilà par des gangs de mèche avec le pouvoir en place dans le but d’installer la terreur et trafiquer les élections.

Et pour finir, le 7 juillet dernier, le pays s’est réveillé avec le corps du président Jovnel Moïse criblé de balles jusqu’aux yeux. On ignore encore les raisons de cet assassinat impliquant des militaires colombiens, des Haïtieno-américains et des vénézuéliens, etc.

Techniquement, on ne pouvait pas s’attendre à une autre tragédie dans la foulée. Même dans les guerres, il y a trêve. Notre fou pays, hélas, n’en connaît aucune !

Disons-le sans trembler, un nouveau séisme n'avait pas sa place dans le chaos actuel. Et puis, il y a le contexte mondial rattaché au virus, aux variants, à la respiration sous condition, aux masques, aux vaccins qui nous gonflent de toutes formes d’incertitudes. Le covid-19 nous fait la peau !

Au lendemain de la catastrophe, un journaliste m’a demandé comment expliquer le cas haïtien ? « Le président a reçu des balles, il en est mort. Un séisme a eu lieu. Le pays s’est envoyé en l’air, et ça fait des enfants, des adultes, des chiens et des chats à la rue. Des maisons à terre et des morts dans la Grande-Anse et le Sud. Que voulez-vous que je vous dise ? Nous sommes sonnés » ai-je répondu. Nous sommes sonnés, c’est le moins que l’on puisse dire. Même entre amis haïtiens, on a du mal à en parler, car paralysés et sidérés par un désastre de trop. D’où ma difficulté de réagir à chaud sur la folie sismique.

Si en Afghanistan, les talibans sont des ennemis bien réels auxquels on peut s’en prendre - le terroriste peut buter, exploser la vie pour une bouchée, une cause sans lendemain - un séisme, c’est la faute à pas de chance : tu es tué et le débat est clos. Aucune rédemption possible quand on est victime d’un phénomène comme ça, un ennemi naturel si puissant qu’il ne sert à rien de ronchonner ou de penser à la revanche. Tu crèves et tu la fermes ! Même s’il va de soi qu’il ne faut laisser périr ni les Haïtiens ni les Afghans.

Le détournement de l’aide de 2010 et la carnavalisation de la corruption, ne doivent pas nous conduire à porter un regard blasé sur le Gros Cas haïtien. Grande est la tentation de tourner le dos, de se laver les mains comme Ponce Pilate face à un pays crucifié. Mais le problème, c’est qu’Haïti respire encore, et transpire l’insolence avec de beaux restes. Avec une nouvelle génération très consciente des enjeux qui ne rêve qu’à la dignité, à l’égalité des chances, au mieux-être et au changement profond du système, sonne l’heure inespérée d’un « Reset » et d’un  rebrassage des cartes.

Cet espoir-là mérite d’être soutenu et chéri. C’est l’espoir transatlantique du monde de demain.

Le monde a besoin d’espoir pour faire monde !

Vers cette quête de denrées rares en nos humanités tremblées, on peut faire d’Haïti un épicentre de l’espoir, un défi accompli par un investissement de confiance dans le rêve de chacun, « La pupille du monde » recommandait déjà Régis Debray en 2010.

Il est urgent de faire appel à notre SOLIDARITÉ et de notre SOLARITÉ. Aider l’autre à féconder toute sa part de lumière.

Il faut aider Haïti malgré tout, malgré sa douleur envahissante et son passé d’irrévérence qui titille le présent. 

Il existe des structures locales très efficaces qui travaillent de concert avec les réseaux dans le Sud pour un acheminement de l’aide vers les victimes et les personnes affectées.  Elles méritent d’être soutenue et accompagnées pour répondre à l’urgence. On peut citer La Fondation Connaissance et Liberté (Fokal), Haiti Futur, Colektif pou lakay et tant d’autres. 

L’une des critiques récurrentes faite à la communauté internationale en 2010 : Les pays donateurs imposaient leur personnel dans différents secteurs, ils profitaient amplement de l’aide qui passait dans les salaires, les primes de risques et les frais.  D’un autre côté, les vraies victimes ne recevaient que des miettes. Le comble, c’est qu’on n’écoutait pas les Haïtiens. « Le blanc m’a déçu ! », se désolait le grand artiste Mario Benjamin.

Évitons le piège de la lassitude. Il est urgent d’aider, de voler au secours des nations fragilisées par les failles et les querelles de l’Histoire. Leurs tremblements doivent être au cœur du concert des nations. Malgré le chaos et le bruit assourdissant, ne laissez pas tomber L’Afghanistan, ne laissez pas mourir Haïti ! 

Il est vrai, Haïti, reste un pays qui exagère, ce que reflète bien l’envers brisé de son miroir. Overdose aveuglante de beauté par la Culture, la Peinture et la Littérature. Versez-vous un instant chez l’auteure Marie-Vieux Chauvet, renversez-vous dans les livres de René Depestre, de Dany Laferrière, Yanick Lahens, Lyonel Trouillot, Kettly Mars, Frankétienne, Evains Wèche, Edwidge Danticat, Louis-Philippe Dalembert, Stéphane Martelly, Syto Cavé, Emmelie Prophète, Rodney Saint-Eloi, Makenzy Orcel, Gary Victor,  Nehémy Pierre-Dahomey, Jean D’Amérique, Michèle Marcelin, Jacques Stephen Alexis, Guerda Cadostin, Guy Régis Junior, Jaques Roumain et tant d’autres. Renversez-vous dans  Jérémie de Dominique Fernandez. Exagérons ! Exagérons, nous sommes vivants, INTRANQUILLEMENT, dans le bon sens avec Haïti, comme le faisait le passeur, l’écrivain Michel Le Bris !

Par la Culture et l’Éducation, exagérons, pour créer des Américaines et des Américains ouverts au monde de demain, des Françaises et des Français ouverts au monde de demain, des Allemandes et des Allemands, des Maliennes et des Maliens,  des Chinoises et des Chinois, des Canadiennes et des Canadiens, des Afghanes et des Afghans, tous, des Haïtiennes et des Haïtiennes totalement parasismiques, pourvus de corps qui tremblent seulement dans l’amour,  sans l’obligation de finir écrasés par  l’équation d’un séisme. 

Jérémie, Jérémie, La cité des poètes est effondrée ! Au nom de ce beau joyau soufflé complètement sur la carte, parions sur un nouveau monde de visionnaires, de démiurges pour garder l’empreinte tenace de la beauté fragile de la vie au bout des doigts. Comptons le minutage sans appel pour nos rêves futurs !

Les artistes par temps de drame, demeurent des urgentistes de l’aurore, des secouristes de la vérité.

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James Noël est poète, né en Haïti en 1978.  À son actif, une vingtaine de publications : poésie, roman, revue. Avec l’artiste Pascale Monnin, il codirige la revue internationale IntranQu’îllités. En 2015, il a coordonné une Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, réunissant 73 poètes vivants, parue dans la collection Points. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis, il est récipiendaire du Grand Prix International de Littérature 2020, Berlin, pour son roman Belle Merveille, Éditions Zulma.  Brexit est son dernier livre paru aux Éditons Diable Vauvert.

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