Le pyromane adolescent: L'Incendiaire en liberté

Une très belle chronique de Julien Delmaire qui célèbre le premier baptème de feu de mon nouveau livre  " Le Pyromane adolescent", paru aux Editions Mémoires d'Encrier, Montréal février 2013. "je ne brille pas par âge d’or je suis juste un pyromaneun buveur de kérosène de grand chemin"

Une très belle chronique de Julien Delmaire qui célèbre le premier baptème de feu de mon nouveau livre  " Le Pyromane adolescent", paru aux Editions Mémoires d'Encrier, Montréal février 2013. 



Le pyromane adolescent de James Noël,  Mémoire d'Encrier 2013 Le pyromane adolescent de James Noël, Mémoire d'Encrier 2013


"je ne brille pas 
par âge d’or 
je suis juste un pyromane
un buveur de kérosène 
de grand chemin"

James Noël publie en ce mois de février un nouveau recueil aux éditions Mémoire d'Encrier. Pour ceux qui se demandaient quand le poète-vitrier allait rejoindre le superbe espace éditorial défriché par Rodney Saint Eloi, la réponse est flamboyante : c'est maintenant, et tant pis pour les retardataires, le feu ne les épargnera pas de toutes façons. Cette fois-ci,  dans le viseur de notre sniper-poète, il y a la mort en personne. Le fond de l'air est rouge, incandescent, le Tout-Monde crépite, les ménestrels sortent du bois, aiguisent leurs silex pour des brasiers en devenir. Pas question de tergiverser avec la mort, elle qui n'y va pas par quatre chemins, il faut s'en emparer, en faire non un sujet, mais un jeu, un jeu grave comme les soldats de plomb des enfants, les gouaches naïves et violentes des peintres des sanatoriums. Il faut domestiquer la mort, il convient de la connaître, de l'ausculter, de l'autopsier avec les outils de la langue, les scalpels de la syntaxe et les sondes de l'imaginaire. Des outils ou des armes, c'est du pareil au même : "des armes, des armes, des armes et des poètes de service à la gâchette, pour mettre le feu aux dernières cigarettes, au bout d'un vers français brillant comme une larme " — le vieux Léo Ferré doit être ravi du fond de sa Toscane, à voir un jeune nègre insurgé brandir les accents de la beauté comme autant de métaphores de notre belle et terrible condition de mortels.

 Ce nouveau recueil a été achevé à la Villa Médicis où l'artiste a trouvé un séjour créatif, à l'ombre "des palais romains le front audacieux" si chers déjà à Joachim Du Bellay. Une tour d'ivoire la Villa Médicis ? Pour James Noël il s'agit surtout d'une plateforme privilégiée, un laboratoire d'écriture et l'occasion rare pour ce globe trotter frénétique de poser ses valises  entre deux escapades. L'auteur des Poings chauffés à blanc est de retour dans les librairies et, pour les lecteurs de poésie, c'est aussi excitant qu'une nouvelle aventure de Bruce Lee.La fureur de vaincre, Opération Dragon ? plutôt Le Jeu de la Mort, le dernier film de Bruce Lee, ça ne vous dit rien ? Allons, il n'y a pas que Saint John Perse dans la vie ! Rappelez-vous,  la scène avec la moto, le survêtement jaune et le basketteur de trois mètres de haut qui tente de défaire notre héros ; ces cascades à couper le souffle, ces coups de pied, de poings, toute cette belle grammaire du corps qui lutte, qui résiste, qui meurt, sans que la mort ne soit une défaite, mais la preuve d'une rage de vivre jamais émoussée. James Noël fait du kung-fu lexical, de la poésie de combat, et comme le fléau pour battre le blé devient un nunchaku, son verbe se fait coutelas, machette, rapière, tranchant dans la viande triste des ombres.

 

"le couteau par principe est un outil

qui tranche l’histoire

le couteau par malheur

détient un sens aiguisé

des entrailles de la vie"

 Le pyromane adolescent est le dixième livre de James Noël, le poète fait partie de ces démiurges qui ne nous laissent pas le temps de digérer, de tourner en rond, de ronronner, se rappelant à nous par une soif inextinguible. James Noël est l'ange des gosiers secs, celui qui dit la pluie et qui, secrètement, attise le feu. Poète élémentaire, il additionne les vents, les marais, les tempêtes, les incendies, les avalanches et nous restitue une météorologie poétique, instable et perturbante. Ce n'est pas chose aisée de lire cette poésie, nous entendons par lire, essayer au-delà de la séduction première et indéniable d'une langue jubilatoire, de décoder les enjeux essentiels d'une écriture qui, sans jamais être péremptoire, s'impose à nous, comme une brûlure, une syncope.

 "je prends acte

de la vie

la belle usine de l’éphémère

je prends acte du soleil

comme seul impact

en immatriculation de rouille

imprimée sur ma peau"

 Écrire est agir. James Noël ne sacrifie pas à cette dissociation entre la vie et la littérature. Il exulte au milieu des mots et jouit de l'instant avec la même intensité, la même ardeur. Le pyromane adolescents'organise en deux parties, la première rassemble des poèmes que relient une attention commune à la forme. Adepte du vers libre, James Noël n'en n'est pas moins attaché à la structure du texte, plus encore que dans ses précédents recueils, l'agencement des mots sur la page fait sens, le poète s'attache à composer une sorte de partition scripturale, qui se conçoit comme une grille de lecture, presque une herméneutique de son œuvre. Ainsi la forme détermine le fond. Si l'on devait filer la métaphore musicale, Le pyromane adolescent nous fait songer à un martèlement subtil, où les pauses sont marquées, les silences résonnent mais où un rythme implacable nous pousse à tourner les pages, haletants lecteurs que nous sommes, pour nous griser de ces images inédites qui court-circuitent notre imaginaire.

 "J'ai le blues dans le jean des filles d'époque" Si un vers devait contracter l'inspiration de James Noël, celui-ci serait parfait. L'évidence de l'image qui pourtant est singulière, la passion amoureuse ironique et distanciée et ce plaisir en bouche, à dire, à scander. Et puis l'époque... James Noël est de notre temps, il dépoussière les marbres de la poésie, préférant inscrire ses incantations à même la peau, tagger ses poèmes sur les murs épaufrés de notre siècle. Nous tenons là, notre contemporain, fils des protocoles réseaux et gardien de la pulsation immémoriale.

"Ogou o

je suis prince de feu

auréolé d’un beau mouchoir

une alerte rouge qui danse

mon beau mouchoir est une alerte rouge"

 Splendide adolescence qui chevauche les possibles à cru, tirant la vie par la crinière. Rimbaldisme réchauffé ? Naïveté ? Non, certitude de l'éphémère et nécessité conséquente d'être pleinement au monde. Si la poésie de James Noël est adolescente, c'est parce qu'elle défie l'érosion des habitudes et exige un écho, plutôt que de mendier une reconnaissance. Pourtant nous nous reconnaissons dans ces diatribes sensibles, ces éructations tendres, nous nous reflétons dans le poème, nous sentons jeunes à notre tour, insoumis à la logique des chiffres etdes statistiques, et avec Césaire "nous nous réclamons de la démence précoce de la folie flambante du cannibalisme tenace".

 La seconde partie du recueil s'intitule "Amour à mort". Ce titre n'est pas sans évoquer la movida madrilène d'Almodovar, comme une chronique en sang et or de notre modernité. La mort ici est souveraine, le poète est son bouffon, son histrion critique et sans pitié. Pas question de flatter la faucheuse, mais plutôt de la pousser dans ses retranchements au travers de poèmes-aphorismes qui visent en plein cœur.

 "Le jour où la mort fera face à moi, je lui en ferai voir de toutes les couleurs (...) Si jamais la mort désire s’en prendre vraiment à mon corps à moi, elle doit savoir qu’en fin de compte, elle sortira les pieds devant"

 Nous jubilons à chaque page de cette anthologie méthodique de la mort, où l'humour féroce le dispute à une profonde mélancolie. On peut penser à Tristan Corbière avec qui James Noël partage cet élan libertaire et ce goût du contre-pied.

 "Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes. Pour les croque-morts sont de simples jeux, 
boîtes à violon qui sonnent le creux... 
Ils te croiront mort - les bourgeois sont bêtes -
Va vite, léger peigneur de comètes !" (Tristan Corbière. "Petit Mort pour rire")

 James Noël nous avait déjà gratifié notamment dans son précédent ouvrage, Kana Sutra de ses positions existentielles, qui n'ont jamais la pesanteur de sentences, mais qui n'en demeurent pas moins édifiantes.

 "Amour à mort, rien ne demeure, à part le corps qui fait vieux os, jusqu’aux genoux, avant de se métamorphoser en métaphore de poudre fine

Par nos temps flous, touffus de bonheurs conditionnés, les cendres dans l’air sont éternelles"

 Le livre s'ouvre sur un poème remarquable, "La rue des bouchers", une prose poétique, qui s'approche du conte et se distingue de tout ce que l'écrivain a publié précédemment. Ce poème laisse deviner l'imminence d'un roman, en tout cas sa véritable potentialité.

"j’ai posé tout mon cœur en équilibre

sur du grand charbon de bois

j’ai été surpris de constater

combien le fumet d’un cœur

placé à haute température

pouvait à ce point faire venir l’eau

 à la bouche des hommes"

 Impossible d'affirmer ce que James nous réserve, une certitude cependant, son parcours jusqu'à aujourd'hui est un exemple de cohérence. Nous ne dirons pas qu'il progresse puisque dès Poèmes à Double-Tranchant/Seul le baiser pour muselière nous savions qu'il fallait compter avec lui, mais il parvient à se renouveler sans se trahir, ce qui est en soi une garantie irréfragable de bonne santé littéraire. James Noël va bien, merci pour lui et tant mieux pour nous.

Julien Delmaire


Le Pyromane adolescent: Montréal, Mémoire d'encrier, 2013, 72 p.
ISBN 978-2-89712-054-2

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http://memoiredencrier.com/

 

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