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Billet de blog 1 déc. 2021

Une écologie sociale et émancipatrice avec Murray Bookchin

Le philosophe et militant écologiste libertaire américain Murray Bookchin (1926 – 2006), est considéré comme le fondateur de l’écologie sociale, qui associe étroitement lutte écologique et lutte contre toutes les formes de domination. « L’écologie sociale. Penser la liberté au-delà de l’humain » paru en 2020 est un recueil qui constitue l'une des rares traductions de son œuvre en français.

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« La domination de la nature par l’homme découle de la domination réelle de l’humain par l’humain »

Le philosophe et militant écologiste libertaire américain Murray Bookchin (1926 – 2006), est considéré comme le fondateur de l’écologie sociale. Né à New York, fils d’émigrés juifs russes proches du mouvement anarcho-syndicaliste, il prendra ses distances avec le communisme puis avec l’anarchisme pour élaborer un nouveau modèle, le municipalisme libertaire, qui se base sur l’auto-organisation des citoyens à l’échelle communale. Le municipalisme libertaire a été adapté au contexte kurde par Öcalan, le leader du Parti des Travailleurs du Kurdistan, et mis en œuvre lors de la révolution sociale multiethnique et féministe au Rojava depuis 2012. Il a inspiré en France plusieurs listes citoyennes lors des élections municipales de 2020.

Anti-élitiste, il conçoit ses écrits non comme une vérité achevée mais comme des « stimulants de pensée ».  « L’écologie sociale. Penser la liberté au-delà de l’humain » paru en 2020 est l’une des rares traduction de Bookchin en français. L’ouvrage est un recueil des textes issus de The Ecology of Freedom : The Emergence and Dissolution of Hierarchy (1982) et The Philosophy of Social Ecology (1990).

Dans l’écologie sociale de Murray Bookchin, lutte écologique et lutte contre toutes les formes de domination sont indissociables. L’écologie sociale est la science des rapports naturels et sociaux au sein des communautés et des écosystèmes, abordés sur la base de leur interdépendance mutuelle.  

C’est une écologie de la liberté, au sein de laquelle l’émancipation de chacun est la condition même de l’émergence d’une société écologique permettant l’expression de la vitalité de la nature sous toutes ses formes (humaine, animale, végétale, non-vivante). C’est dans l’interaction de la nature et de l’humanité que peuvent être réalisées leurs potentialités communes. Néanmoins, les rapports sociaux humains vont au-delà des liens qui existent entre animaux et végétaux. Pour Bookchin, l’humain est l’incarnation de l’évolution naturelle vers l’intellect, l’esprit et l’auto-reflexivité, et le vecteur le plus puissant de libération des forces constituantes de la nature.

Cependant, la capacité humaine à être libre et rationnel ne nous assure aucunement que cette capacité soit réalisée. Une humanité libre et rationnelle se doterait de techniques visant à améliorer notre relation avec la nature, à former avec elle un métabolisme créatif, et non destructeur. Or, pour Bookchin, « si les êtres humains sont considérés comme la potentialité pour la nature de devenir consciente et libre, la question est de savoir POURQUOI ces potentialités ont été altérées et COMMENT elles peuvent être réalisées. »

Ainsi, la pensée hiérarchique doit être abolie et remplacée par une pensée écologique fondée sur l’interdépendance, qui vise à atteindre l’unité dans la diversité. La pensée hiérarchique serait à l’origine tant des inégalités sociales que de la brutalisation actuelle de la biosphère. Adieu les « rois des animaux », et « créatures inférieures ». Un écosystème n’est pas une pyramide mais un réseau circulaire. L’existence d’organismes complexes (nous) repose sur les formes les plus simples de la biodiversité (comme le phytoplancton, premier producteur d’oxygène de la planète !).

Critique des expériences de changement social autoritaire (notamment communistes), Bookchin considère essentiel de laisser les flots du changement trouver spontanément leur niveau, en fonction du degré de maturité du débat public. Ainsi, « les organisations d’avant-garde ont provoqué des catastrophes répétées chaque fois qu’elles ont essayé de forcer des changements que le peuple et les conditions du temps n’étaient pas en mesure de soutenir matériellement, idéologiquement, ou moralement. Là où les changements sociaux provoqués ne s’alimentaient pas à une conscience populaire formée et informée, ils devaient finalement être imposés par la terreur ».

On comprend donc l’importance de l’émancipation de chacun afin de libérer notre intelligence collective et de favoriser son expression au travers de processus véritablement démocratiques. L’expérience de la Convention Citoyenne pour le Climat et la mobilisation croissante de la société civile montre qu’une politique climat beaucoup plus ambitieuse (et plus juste) pourrait être adoptée si certains intérêts privés ne dévoyaient pas la volonté collective d’agir contre le changement climatique. Aujourd’hui, les biens communs sont trop souvent accaparés par une minorité, dont la domination repose en grande partie sur la colonisation des mentalités par des schémas de pensée racistes, patriarcaux, néolibéraux. Bookchin nous montre que c’est au travers de l’empuissantement des êtres, au travers d’une vraie politique démocratique de la participation, au travers d’assemblées populaires où la parole de chacun est entendue, respectée et prise en compte, que l’on pourra voir émerger une société écologique.

En creux, bien que cela ne soit pas abordé explicitement dans ce recueil, la pensée écologique a des implications bien au-delà de la place de l’humain sur la nature. Elle met fin aux oppositions entre les différentes formes de savoir humain (sciences dites « dures » vs sciences sociales, connaissance académique vs populaire). Nous aurons besoin de tout notre génie, de toute notre créativité, et de toutes nos forces vives pour surmonter la crise écologique : « Pour que la société en tant que telle survive, elle devra donner corps à une distribution humanité-nature radicalement neuve. Autrement dit, soit nous saurons créer une société qui nourrisse la fécondité de l’évolution biotique et qui fasse de la vie un phénomène de plus en plus conscient et créatif, soit nous produiront un monde qui anéantira ces éléments écologique ».

Si la perspective de Bookchin est résolument utopique, sa vision de la nature humaine fondée sur la coopération, le soutien mutuel et l’amour ouvre un horizon véritablement désirable à la crise climatique et sociale que nous traversons. La question que nous devrions donc nous poser collectivement est donc la suivante : de quelles technologies, de quelles institutions, de quels rapports sociaux, de quelle poésie a-t-on besoin pour faire émerger une nouvelle sensibilité nous conduisant à une société écologique juste et respectueuse de tous ?

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