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Billet de blog 29 déc. 2021

Un féminisme pour tout le monde avec bell hooks

La penseuse féministe afro-américaine bell hooks nous a quitté·e·s ce mois-ci. « Tout le monde peut être féministe » (2000) est l'un de ses essais visant à démocratiser les bases de la pensée féministe. Il s'inscrit au cœur de sa démarche, qui s'attache à rendre accessible un féminisme qui parle à tous·tes, articulant race, classe et genre.

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Gloria Watkins, plus connue sous son nom de plume bell hooks, nous a quitté.es ce mois-ci. Née en 1952 dans une famille afro-américaine modeste du Sud rural (et encore ségrégé) des Etats – Unis, elle deviendra une universitaire, militante, et intellectuelle féministe de premier plan. Écrit à seulement 19 ans, son premier essai, « Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme » visait à combler le manque de travaux théoriques issus de féministes afro-américaines. Or, pour bell hooks cette invisibilisation avait un impact direct sur les théories féministes, qui « reflètent les contextes de classe et de race de celles qui les ont élaborées[i] ». Le féminisme occidental croit relever d’un universel, mais échoue à embrasser la totalité de l’expérience des femmes. C’est le point de départ critique de bell hooks, dont l’œuvre s’attache à rendre accessible un féminisme qui parle à toustes, en articulant race, classe et genre.

« Tout le monde peut être féministe, une politique du cœur » (2020, éditions divergences, 2000, pour l’édition originale) s’adresse à nous toutes et tous, qui sommes « quotidiennement bombardés de réactions anti-féministes, (…) à qui l’on répète qu’il faut haïr un mouvement qu’ils connaissent très peu et lui résister. »  Je préfère le titre anglais « Feminism is for everybody », le féminisme est pour tout le monde, car ce que souhaite bell hooks, ce n’est pas seulement de montrer la possibilité pour chacun.e de devenir féministe, c’est que chacun.e réalise le potentiel d’émancipation offert par le féminisme.

« Tout le monde peut être féministe » vise donc à démocratiser les bases du féminisme en une vingtaine de courts chapitres écrits dans un langage simple : bell hooks était très critique des normes d’écriture académiques (notes de bas de page, bibliographie, ect) qu’elle considérait comme des outils de hiérarchisation des productions intellectuelles, alimentant un élitisme de classe déjà bien établi. En moins de 200 pages, elle couvre les thèmes clés du féminisme : sororité, droits reproductifs, injonction à la beauté, lutte des classes, impérialisme du féminisme occidental, race et genre, masculinité, parentalité, sexe, couple, etc. Elle conclut en invitant ses lecteurs à s’engager dans le mouvement féministe, car pour devenir un mouvement de masse, « la théorie féministe visionnaire doit être constamment élaborée et remaniée afin qu’elle s’adresse à nous, là où nous sommes, au présent ». Le reste de cette chronique présentera ses idées les plus marquantes, en espérant vous donner l’envie d’aller plus loin.

bell hooks s’attache d’abord à re-politiser le féminisme en tant que lutte anti-sexiste. Elle souligne l’incompréhension fondamentale qui perdure encore aujourd’hui, à savoir que l’on considère tout ce qui a trait au genre féminin comme relevant du féminisme, même s’il n’y a aucune perspective féministe. Or, bell hooks définit le féminisme comme le mouvement qui vise à mettre fin au sexisme, à l’exploitation et à l’oppression sexistes.

Qu’est-ce donc que le sexisme ? La base du sexisme est de présenter les femmes comme inférieures aux hommes, et de les placer « en compétition les unes avec les autres pour l’approbation patriarcale ». A contrario, le féminisme vise à créer des liens de camaraderie entre les femmes, une sororité, dont l’objectif n’est pas de nous unir contre les hommes, mais de protéger nos intérêts en tant que femmes. bell hooks dénonce également le sexisme comme une idéologie de la domination qui légitimise la violence, aussi bien physique que psychologique, comme un moyen de contrôle social et de maintien des structures hiérarchiques en place, aussi bien entre hommes et femmes qu’entre adultes et enfants. Pour elle, « le combat féministe pour mettre un terme à la violence masculine envers les femmes doit s’élargir en un mouvement visant à éliminer toutes les formes de violence ».

Le patriarcat (aka le sexisme institutionnalisé) est perpétré aussi bien par les femmes que par les hommes. En effet, « toutes et tous autant que nous sommes, notre socialisation nous amène dès notre naissance à accepter la pensée et l’action sexiste. Par conséquent, les femmes peuvent être tout aussi sexistes que les hommes ». L’émergence d’une sororité féministe ne se fera donc que par l’affirmation d’une solidarité féminine qui transcende la race, la classe et l’orientation sexuelle. bell hooks est très critique des féministes blanches hétérosexuelles de la classe privilégiée américaine des années 1980, chez qui l’ « idée patriarcale selon laquelle les fort.es doivent régner sur les faibles a façonné leur relations avec les autres femmes ». Or, « tant que les femmes utiliseront leur pouvoir de classe ou de race pour dominer d’autres femmes, la sororité féministe ne pourra pas s’épanouir pleinement. »

Le féminisme est donc un combat politique qui nécessite une prise de conscience, aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Pour illustrer ce point, l’histoire récente du féminisme américain de la seconde moitié du XXe siècle est à cet égard éclairant. bell hooks revient aux groupes de prise de conscience qui, rassemblant des femmes de tous milieux, seraient à l’origine du mouvement des années 1960 et 1970. L’institutionnalisation progressive du mouvement, en particulier avec l’entrée des women studies à l’université (qui reste un lieu associé au privilège de classe), aurait délégitimé les productions féministes hors cadre universitaire, et entrainé une mise à l’écart des penseuses les plus radicales, parmi lesquelles beaucoup de lesbiennes et d’ouvrières. D’autre part, ce sont « les femmes blanches privilégiées de la classe moyenne, qui constituaient une majorité numérique, mais qui n’étaient pas nécessairement les leaders radicales du mouvement féministe contemporain » qui ont souvent été prises pour les représentantes de la lutte par les médias de masse.

A mesure que le mouvement s’institutionnalisait, les groupes de prise de conscience ont disparu ; et avec eux l’idée cruciale qu’il fallait s’informer et faire un choix éclairé en faveur du féminisme avant de prétendre en devenir partisane. bell hooks emploie le terme de « conversion féministe », que trouve je très juste, car il s’agit bien de s’éloigner d’une ancienne conviction, celle qu’une société patriarcale peut permettre le plein épanouissement de toustes, pour embrasser une nouvelle voie, la voie féministe. Pour se convertir au féminisme, il faut donc d’abord reconnaitre que nous sommes tous imprégnés de pensée sexiste, et ensuite promouvoir des lieux de conscientisation, comme des cercles de paroles, où affronter le sexisme que nous avons tous intériorisé, hommes comme femmes. « Avant de pouvoir affronter l’ennemi extérieur, nous devons combattre l’ennemi intérieur ».

Le féminisme doit s’adresser à toustes. Bell hooks est connue pour son approche intersectionnelle, et articule genre, race et classe. Ainsi, elle met en lumière que la lutte pour le droit des femmes à travailler n’était la préoccupation que d’un petit groupe de femmes privilégiées, blanches, et bien éduquées. Pendant que celles-ci se plaignaient d’être subordonnées à un rôle domestique, la grande majorité des femmes américaines étaient déjà au travail, pour de maigres salaires, tout en assurant leur double journée, et nombreuses sont celles qui auraient « considéré le droit de rester à la maison comme une liberté ». Ce n’est donc pas la discrimination de genre qui ont empêché ces femmes privilégiées de sortir travailler, « c’est le fait qu’elles n’auraient eu accès qu’à des emplois non-qualifiés et mal-payés, comme toutes les femmes qui travaillaient alors ». Or les femmes de la classe ouvrière savaient déjà que le travail ne libère pas toujours de la domination masculine. En se concentrant sur le travail, les militantes blanches privilégiées insinuaient que les femmes qui travaillent étaient « déjà libérées » et disaient en réalité à la majorité des travailleuses que le mouvement féministe n’étaient pas pour elles.

On retrouve ici un thème essentiel de l’œuvre et de la pensée féministe de bell hooks, à savoir que le mouvement féministe doit être inclusif, et prendre en compte la diversité des conditions féminines. Elle souligne plus loin que « si les femmes occidentales ont acquis un pouvoir de classe et une plus grande égalité de genre, c’est parce qu’un patriarcat mondial, reposant sur la suprématie blanche, asservit et subordonne beaucoup de femmes dans le tiers monde. ». Le mouvement féministe doit donc fonder ses efforts sur l’amélioration concrète des conditions de vie des femmes pauvres, par exemple en créant des coopératives d’habitations permettant un accès abordable à des logements de qualité.

Enfin, le projet féministe n’est pas anti-homme. Il propose même une voie d’émancipation pour nos pères, nos frères et nos amis, dont la masculinité, de patriarcale, doit devenir féministe. La masculinité patriarcale « encourage les hommes à être pathologiquement narcissiques, infantiles et psychologiquement dépendants des privilèges (aussi relatifs soient-ils) qu’ils reçoivent du simple fait d’être nés hommes ». La masculinité féministe serait fondée sur une vision de la masculinité où l’estime de soi et l’amour de soi en tant qu’être unique forment la base de l’identité. Pour bell hooks, les cultures de domination « attaquent l’estime de soi et la remplacent par l’idée que nous tirons notre sentiment d’exister de la domination d’autrui ». Elle appelle les hommes à critiquer et à remettre en question la domination masculine qui s’exerce aussi bien sur la planète, les hommes plus faibles, les femmes et les enfants. Elle déplore aussi, à raison, le manque de travaux féministes s’adressant aux hommes, afin d’explorer ce à quoi pourrait ressembler une masculinité alternative. Elle joindra le geste à la parole dans un livre paru l’année suivante, en 2001 : « La volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l’amour . » (2021 pour la version française aux éditions divergences), auquel je compte consacrer une prochaine chronique.

20 ans après la publication de « Tout le monde peut être féministe », le constat de bell hooks sur la marginalisation du discours et de la pensée féministe reste d’une triste actualité – quoique l’on assiste grâce au mouvement #metoo à un revival bienvenu. Mais pour être devenue adolescente puis femme dans les années 2000 – 2010, je dois admettre que je n’avais jamais entendu dire qu’il fallait se former au féminisme avant de pouvoir s’en revendiquer. J’étais bercée d’illusions sur mon « indépendance d’esprit » et très satisfaite de grandir à une époque si formidable pour les droits des femmes. Or penser que l’on peut être féministe sans s’examiner soi-même, c’est nier le fait que l’on vit encore dans une société extrêmement patriarcale, que l’on a peu de (aucune ?) chances d’être sorti.e indemne de notre éducation genrée. Je pense que c’est le meilleur signe que la réaction sexiste et anti-féministe a réussi à faire avaler à quasi tout le monde que le féminisme n’était plus un combat politique à mener.

bell hooks appelait à la diffusion massive des idées féministes au travers de panneaux d’affichages, des pubs dans les magazines, à la télé, dans les transports, partout. Force est de constater que la situation n’a que peu changé. Les principaux messages féministes que l’on voit dans l’espace public français sont les collages sauvages qui essaiment depuis août 2019 (seulement !) sur les murs de nos villes. Or, ces collages sont régulièrement arrachés et les colleuxses s’exposent à de lourdes amendes, ainsi qu’à des agressions verbales voire physiques de la part de la police et de passants. Pourtant ces messages sont légitimes et devraient même être considérés comme un bien public. Ils viennent pallier l’insuffisance criante de la diffusion des voix féministes. Ces messages ont joué un rôle important pour soutenir la prise de parole récente de nombreuses personnes victimes de violences sexistes et sexuelles. A part ces collages féministes dans l’espace public, où sont les soutiens accessibles à tous à cette parole encore (quasi) systématiquement remise en cause par l’ordre patriarcal ? Malgré l’existence d’excellents médias et contenus féministes, aujourd’hui encore, l’information féministe reste trop cantonnée à un public de niche.

Que faire désormais ? Concrètement, il faut faire renaitre et essaimer des groupes de parole féminins rassemblant des femmes de tous les milieux pour nous permettre de prendre conscience de notre propre sexisme, aussi bien envers les autres femmes qu'envers nous-même. Des groupes de parole pour hommes sont également nécessaires afin de leur donner un cadre au sein duquel ils peuvent se confronter à leur sexisme et trouver leurs propres moyens de le combattre ! Nous devons également soutenir cette prise de conscience collective en faisant entendre nos voix et en diffusant le plus largement possible les idées féministes. Pour conclure sur les mots de bell hooks :

« nous sommes maintenant prêtes à renouveler la lutte féministe. S’il y a une réaction antiféministe, c’est parce que le mouvement a réussi à montrer à tout le monde que le patriarcat représente une menace pour le bien-être des femmes et des hommes. »

[i] Nassira Hedjerassi dans sa préface « A l’école de bell hooks, à l’école de la décolonisation », à la traduction française de « De la marge au centre. Théorie féministe. » de bell hooks (éditions Cambourakis, 2017).

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