StopCovid, feu vert à qui, priorité à quoi?

StopCovid : le nom de l'application nous invite à filer la métaphore routière. Je me risque à m’aventurer sur l’autoroute des lieux communs, quitte à griller quelques politesses et à me faire remonter les bretelles.

En quelques jours, entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin, nous avons été invités à deux lancements. Samedi dernier décollait la fusée du milliardaire américain Elon Musk et, aujourd’hui même, entre en service l’application française StopCovid.
Je laisse à d’autres le soin commenter le premier événement (et éventuellement d’y déceler les liens entre puissance de l’argent et fantasmes phalliques) pour me préoccuper du second, qui, en France, nous touche immédiatement et de plus près.

Par où commencer ? Par la fin, par exemple. Le lecteur pressé pourra ainsi s’en tenir aux dix mots de conclusion ci-dessous, comme je le le fais de temps à autre pour les Checknews de Libé (pas la peine de lire la démonstration, la formulation de la question initiale suffisant déjà à deviner le jugement final)

En conclusion, cette application de traçage est inutile et dangereuse.

Mais si l’on veut entrer dans le détail :

1. Stop Covid, vraiment ?

Pour qu’il soit utile, il faudrait que le machin numérique qu’on nous invite à installer sur nos smartphones soit efficace et, comme son nom l’indique, qu’il « stoppe » effectivement la propagation du virus, c'est-a dire, dans la période de décrue de l'épidémie ou nous sommes, qu'il permette de retrouver rapidement les personnes encore contaminées et toutes celles qu'elles ont croisées dans les semaines où elles étaient potentiellement contagieuses, ceci afin d'éviter une recrudescence de l'épidémie, dite "seconde vague". Ouf !

Pour atteindre cet objectif, les « experts » s'accordent à dire que l’outil doit être utilisé par 60 à 70 % de la population. Or, entre ceux qui n'ont pas le téléphone adéquat ou ne savent pas bien l'utiliser, et ceux qui refuseront de l'installer, ce seuil est inatteignable. En Islande, pays modèle de la discipline citoyenne, l'efficacité de Rakning-C19 a été déclarée "marginale" par les autorités. A Singapour, l'appli TraceTogether n'a pas été téléchargée par plus d’un million d’utilisateurs, soit à peine 20% de la population, si bien que le directeur des services numériques gouvernementaux a déclaré : «Si vous me demandez si un système de traçage des contacts via Bluetooth […] est prêt à remplacer la recherche manuelle des contacts, je vous répondrai sans réserve que non.». Quant aux Australiens ils sont tout surpris que leur bidule n'ait détecté en un mois et après 6 millions de téléchargements qu'...une seule contamination.

On pourrait en rire. Pourquoi avoir fait voter par le Parlement (Assemblée nationale et Sénat) une loi autorisant le déploiement d'un service dont on sait pertinemment qu'il ne servira à rien et dont, de plus, beaucoup pointent les dangers pour les libertés individuelles ?
Examinons justement le second point, et nous verrons qu'il n'y pas de quoi rire de cette inutilité.

2. Priorité à quoi ?

Dans une lettre de 1755 à l'attention du gouverneur de Pennsylvanie, Benjamin Franklin écrivait :
«Those who would give up essential liberty to purchase a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety »
(Ceux qui peuvent renoncer à la liberté essentielle pour obtenir un peu de sécurité temporaire, ne méritent ni la liberté ni la sécurité.)
Comprenons bien cette phrase, qui est souvent citée de manière inexacte. (1)
Renoncer à une part de notre liberté (et non à la « liberté essentielle »), nous l'avons tous fait ou le ferons un jour ou l'autre, pour l'être aimé, pour nos enfants, pour une cause, pour notre santé ou pour celle d'autrui. Si les Français (et d'autres par le monde) ont accepté de se confiner pendant deux mois, de ne plus sortir que pour se nourrir ou s’oxygéner, de ne plus se toucher, s'embrasser, se parler sinon masqués, n'est-ce pas, avant tout, par volonté consciente et acceptée de se protéger soi-même et de protéger les autres ?

Que croyez-vous donc, Messieurs les flics, membres des ARS, des conseils scientifiques de ceci ou de cela, donneurs de leçons des chaînes d'infos, officiers de l'Intérieur et de la Santé ? Pensez -vous que, depuis le mois d'avril, nous étions à vos ordres ? Êtes-vous imbus de votre pouvoir au point de croire que vous auriez pu par la force obliger 67 millions d'individus à se terrer chez-eux pendant deux mois?
Un peu d'humilité ! C'est la sagesse populaire qui a fait la réussite du confinement, et non la contrainte. Pour quelques pauvres ados qui se sont retrouvés en semi clandestinité sur des berges ou à un coin de rue, pour trois randonneurs qui se sont aventurés (Ô infamie !) sur les pentes désertes des Alpes ou des Pyrénées, nous sommes des dizaines de millions à être volontairement « restés chez nous".
C'est librement que nous avons renoncé temporairement à une part de notre liberté, pour l’objectif prioritaire que nous nous sommes fixé. En cela, nous n'avons nullement, jamais, renoncé à notre liberté essentielle.

Ce qui menace de nous en dépossèder, par contre, c’est justement Stop Covid.
Installée sur nos téléphones, l' application de « traçage » (terme ambigu plus proche de l'anglais 'tracing" que de "tracking", pas exactement synonyme) serait un outil permanent de suivi de nos activités. De l'aveu même de ses concepteurs, il est conçu pour nous accompagner partout et garder en mémoire pendant 14 jours nos identités pseudonymisées - et non anonymisées- (2) et celles des autres humains que nous cotoyons. C’est à ce prix que nous serons informés du risque que nous courons pour avoir approché de trop près une personne malade.
Ainsi, l’application soumet notre corps et celui des personnes avec qui nous entrons en contact, volontairement ou par hasard, à une surveillance constante. Ce faisant, elle délègue notre sécurité sanitaire à une solution informatique. Outre que ce transfert renforce la croyance aveugle dans la technologie et la surveillance comme principales réponses aux crises sanitaires, écologiques ou économiques, il délite le lien de confiance mutuelle qui s'était instauré entre tous les individus libres pendant le confinement. Pire encore, sa généralisation risque de générer de la méfiance et des conflits entre nous. Ceux qui accepteront StopCovid et l’installeront sur leur smartphone regarderont inévitablement de travers ceux qui s'y refuseront. Et pourquoi certains patrons ne l'imposeraient-ils pas à leurs employés, certains commerces à leurs clients etc ?.. On peut aisément continuer la liste.

Bref, on voit se profiler bien d'autres priorités que celle de la santé...

3. Feu vert à qui ?

Jusqu'ici, nous n'avons pas évoqué les dangers proprement dits de l’application. Les vigies de la Quadrature du net , des universitaires et chercheurs du CNRS et de l’INRIA ont pointé, relevé, dénoncé de nombreuses failles mettant en péril l’anonymat et la vie privée, leurs possibles utilisations détournées et les possibilités de malveillance extérieure si fréquentes sur les réseaux, mais que ses concepteurs et les experts de la CNIL n’ont pas su ou voulu voir.
Cette analyse critique indispensable est déjà fort bien faite, mais une approche plus médiologique me conduit à penser que le plus néfaste ne vient pas nécessairement de la dangerosité intrinsèque de l'outil, ni même des dérives liberticides de l’utilisation des données recueillies, mais de l’accoutumance qui naît de toute généralisation.
Je discutais hier soir avec un groupe d’amis et le débat, forcément animé, porta rapidement sur la balance entre « qui installera vs qui n’installera pas ?», « bénéfice pour la santé vs risques pour les libertés »etc. Il est bien normal que nous n’ayons pas tous la même opinion.
Ce qui m’a sidéré et que je n’avais pas jusqu’alors imaginé chez mes amis, c’est l’intégration, l’acceptation de tous les moyens de flicage auxquels ils se sont habitués et qu’ils considèrent désormais, sans joie mais avec fatalisme, comme faisant partie de leur quotidien.
J’ai donc ouvert de grands yeux en entendant des réparties telles que : 
« Mais moi, j’ai déjà mon Iphone qui m’envoie les promos des magasins devant lesquels je passe dans la rue . Alors, StopCovid...»
ou bien :
« Mais moi, je sais très bien que mon pseudo sur les forums peut aisément être rattaché à ma personne.."
et encore :
« De toutes façons, avec Internet, Facebook et Twitter », nous sommes déjà tous tracés. »

Inutile, donc, d’argumenter en expliquant que le "tracing" et le "tracking", fût-ce au nom des meilleures intentions temporaires du monde, sont de la même famille que la reconnaissance faciale ou la surveillance vidéo. Ils l’admettent, ils l’acceptent. S'habituer à l'un, c'est accepter les autres, et surtout, anticiper leur développement et leur généralisation. Mieux vaut se resservir un verre et parler d'autre chose.
In vino veritas ? Je ne sais pas, mais en rentrant chez-moi (à pied), je me suis dit : 


Ça y est, ils ont gagné.
Feu vert à toute restriction future de nos libertés au nom de celles auxquelles nous avons déjà renoncé.

Mais qui sont-« ils » ?

Sur le plan politique, en France, dans l’instant, "ils", c’est le gouvernement, qui parvient à faire voter sans difficultés par ceux qui se disent représentants du peuple une loi qui menace les libertés de ce peuple. Au delà des circonstances actuelles, cette trahison en annonce d’autres. Le précédent étant créé, le pouvoir sait qu’il a désormais les mains libres s’il souhaite aller plus loin.
Mais au-delà de ces assemblées et de ce gouvernement minuscules, feu vert à qui, vraiment ? 
Comme on l’a déjà constaté à maintes reprises, ce sont précisément les "crises"(guerre, attentats, crash boursiers, et actuellement pandémie), dont la société spectaculaire marchande a elle même créé les conditions, qui lui permettent de mettre en place les stratégies de renforcement de son emprise sur nos vies. C’est inhérent au système capitaliste et à ses aptitudes à s’adapter et à se transformer. Ces prodigieuses capacités virales de mutation nous menacent donc d’un plus grand danger que celui qu’ont connu nos aînés du XXème siècle. En effet, ce n'est plus l’œil du « Grand Frère » de 1984 qui, désormais, débusque chaque individu jusque dans le moindre recoin de sa chambre ; en 2020, les nouveaux outils de surveillance et de traçage peuvent être, en permanence, avec notre assentiment, sur nous, avec nous et, peut-être demain en nous, pour nous surveiller entre nous. Le système a dépassé le stade du "Big Brother is watching you" pour atteindre celui, bien plus performant, du "Big brother is you, watching".

Alors allez-y ! 
Roulez, capitaux, marchandises, profits, exploitation, pollution, déforestation !
Circulez et amassez, chefs d'entreprises, actionnaires, financiers, lobbyistes du Big Pharma. !
Et, vous, en tête de cortège, klaxonnez gaiement, ministricules vainqueurs, spécialistes menteurs, médias rapporteurs. 

Le feu passe au vert, la route est à vous.
A votre santé, mais, pour votre sécurité,  gare aux possibles barricades et autres embuscades !

********************

Note 1 : La citation est souvent reprise sous la forme suivante, erronée :
« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux. »
Or, « ceux-qui », ce n’est pas « un peuple »
Et « la liberté essentielle », c’est bien autre chose qu’« un peu de liberté »

Note 2 : « L’anonymisation est marquée par le caractère irréversible de la perte du caractère identifiable d’individus.
A contrario, la pseudonymisation ou « anonymisation réversible », « consiste à remplacer un attribut par un autre dans un enregistrement. La personne physique est donc toujours susceptible d’être identifiée indirectement ». Par exemple, la codification du nom d’un client n’empêche pas son individualisation s’il est possible d’avoir accès à d’autres attributs comme par exemple son sexe, son adresse ou sa date de naissance. »
(Document pseudonymisation et anonymisation de la Commission de Contrôle des Informations Nominatives :

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.