Iconoclastes et iconolytes

Sommes-nous entrés, depuis la mort de Georges Floyd, dans une nouvelle période iconoclaste ? Il s'agit moins, de la part des foules qui déboulonnent les statues, de casser que de jeter hors de l'espace public les images d'un passé désormais réprouvé. Pour cette raison, plutôt que de les appeler « iconoclastes », il conviendrait plutôt de qualifier nos déboulonneurs d’« iconolytes ».

Iconoclasme, iconoclastes : du grec εἰκών (eikôn) : image, icône » et κλάω (klaô) : briser, casser : Doctrine, un temps officielle, des VIIIème et IXème siècles de l’empire byzantin, visant à supprimer les icônes et interdire leur culte, considéré comme idolâtre. Pendant cette période, les figures sacrées des Saints et de la Vierge sont détruites ou mutilées.

Historiquement le terme revêt donc avant tout une signification religieuse et s'applique à une époque bien précise. Toutefois, avant et après l'empire l'empire byzantin, on peut considérer comme iconoclastes des pratiques similaires :
- A la fin de l'antiquité
tardive, les chrétiens, longtemps persécutés, triomphent, et des hordes fanatisées saccagent tout ce qui peut se rattacher, de près ou de loin, au paganisme honni : temples abattus, stèles martelées, statues démembrées, castrées, décapitées, des dommages irréparables sont causés à l’art gréco-romain.
- A partir du VIIème siècle, l'Islam interdit toute représentation humaine et animale.
- Au XVIème siècle, en Europe, de nombreuses statues et représentations de Saints sont
éliminées par les Protestants. Un grand nombre de retables, vitraux, toiles, sculptures, disparaissent des lieux de cultes anciennement catholiques, surtout en Suisse, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Angleterre.

Les motivations des iconoclastes peuvent aussi, dans l'histoire, prendre une signification politique et sociale.
- En France, après la chute de la monarchie en 1792, les actes de vandalisme contre tous les anciens signes de la monarchie et de la féodalité (châteaux, abbayes, églises) se multiplient. L'acte le plus spectaculaire est la destruction de la crypte de la basilique Saint Denis et la profanation des tombeaux royaux. Les dépouilles des occupants sont jetées à la fosse commune.
- Plus près de nous, en 1871, la Commune de Paris, à l'initiative de Gustave Courbet, qui y gagna les sobriquets de "déboulonneur" et "colonnard", fait abattre la colonne Vendôme, symbole haï du pouvoir des deux Bonaparte.

Peut-on trouver des points communs dans des mouvements aux motivations aussi diverses ?
On constate d’abord que l’iconoclasme est
généralement le fruit d'une passion purificatrice et vengeresse. Il survient dans des époques où le passé ou une partie de celui-ci est fortement remis en cause au profit d'un nouveau monde espéré. Il s'accompagne généralement de mouvements de foules en colère.
On note aussi que les iconoclasmes sont éphémères et que les idoles ont tendance à réapparaître tôt ou tard, sous leur forme originale ou celle d'un avatar.
-A Constantinople, après deux siècles d’hésitations et de querelles théologiques, le culte des images triomphe
de nouveau en 843 et s’affirme plus fort que jamais. Il est désormais, et jusqu’à nos jours, célébré tous les ans en Grèce et en Orient par le dimanche de l’Orthodoxie (la vraie foi)
-
La sculpture gréco romaine païenne est réapparue en force à la Renaissance au point de devenir un nouvel académisme.
- L’Eglise Réformée allemande a récemment présenté des regrets pour les destructions passées et rappelé que  « ces images sont depuis longtemps devenues une expression de la piété protestante. »
- La colonne Vendôme a été remise sur son socle et Napoléon 1er trône de nouveau à son sommet, en habit grotesque d’empereur romain. De plus, pour illustrer le triomphe des Versaillais, on a édifié à deux pas du Mur des Fédérés (1500 fusillés), une grosse pâtisserie politico-religieuse qui attire les touristes du monde entier.

Comme on le voit, l’iconoclasme est, dans l’histoire, aussi furieux qu’éphémère.
Il n'empêche. Comment nier son aspect libératoire, voire jubilatoire ? Pour ma part, j'aurais bien aimé assister au déboulonnage de la colonne Vendôme et, chaque fois que je viens à Paris, je rêve de voir le Sacré Cœur sauter comme un bouchon de champagne au dessus de la Butte.
C’est qu’il y a, paradoxalement, une part d’ enthousiasme (au sens propre) dans la destruction des idoles.

Venons-en au présent. Sommes-nous entrés, depuis la mort de Georges Floyd, dans une nouvelle période iconoclaste ? Si j’en crois les articles  que je lis et les reportages que je vois, il s'agit moins, de la part des foules qui maculent, bousculent et déboulonnent les statues, de casser, de mutiler, de détruire, que de voiler, d'effacer et de jeter hors de l'espace public les images d'un passé jadis célébré et désormais réprouvé et rejeté.

Pour cette raison, plutôt que de les appeler « iconoclastes », il conviendrait plutôt de qualifier nos déboulonneurs d’« iconolytes », du grec λύω (luô) : délier, défaire

Je vois en effet dans les événements en cours une grande différence avec les mouvements précédents, et je constate un fossé culturel entre nos iconolytes modernes et leurs prédécesseurs historiques, véritablement iconoclastes
- Les moines fanatiques de la fin de l'empire romain, tout illettrés et endoctrinés qu'ils fussent, connaissaient par cœur les Évangiles et les Épîtres de leurs maîtres à penser.
- Les protestants étaient guidés par la forte parole de Luther et de Calvin.
- Les révolutionnaires du XVIIIème siècle agissaient au nom de l'esprit des Lumières, même si la Terreur, « ce n’est la faute ni à Rousseau ni à Voltaire. »
- Les Communards étaient imprégnés des idées sociales de Proudhon et des socialistes du XIXème siècle.

En France, je suis particulièrement frappé de l'absence, chez les défenseurs actuels de la cause noire et de l'anticolonialisme, de toute  référence à quelques grands poètes et penseurs noirs francophones :
- Léopold Sédar Senghor, le chantre de la « Négritude », s'exclamait en 1948 dans le poème liminaire d'Hosties noires : "Mais je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France."
- Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, montre bien que colonialisme et racisme sont indissociables et, surtout, qu'ils sont présents en germe dans l'Humanisme et les Lumières dont l'Occident et en particulier la France sont si fiers.
- Frantz Fanon, dans Peau noire et masques blancs, analyse le sentiment de supériorité des Blancs sur les Noirs comme une donnée de base des sociétés occidentales. Son œuvre formule le projet d’ « aider le Noir à se libérer de l'arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale »

Ces ouvrages ont marqué deux ou trois générations et servi de textes fondateurs à bien des mouvements de libération anti coloniaux, mais ils ont complètement disparu des radars de la jeunesse.
Est-ce si étonnant puisque, depuis la fin du XXème siècle, l'école de la République n'enseigne plus ni l'histoire ni la littérature françaises ? (1). Les références culturelles et politiques de nos contemporains, et en particulier des bien nommés "millenials" sont désormais exclusivement anglo-saxonnes, et principalement nord-américaines.
Guy Debord l'avait déjà pressenti en 1985 en se moquant des défenseurs de l "'identité française" face à l
a prétendue "menace de 'immigration" : « Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance ! »  (2).
Régis Debray,  auteur de "Civilisation. Comment nous sommes devenus américains" nous le rappelle dans son blog sur Marianne :  « Le processus séculaire d’absorption entamé en 1919 (avec l’arrivée à Paris du charleston et la version du Traité de Versailles en anglais exigée par le président Wilson, première entaille à la tradition séculaire du français comme langue officielle de la diplomatie) semble être parvenu non à ses fins, car n’ayant rien d’un complot, il n’en avait probablement pas, mais à sa conclusion historique. « 

Voilà pourquoi, désormais, quand on s’insurge contre le "blackface" et qu’on empêche la représentation d'une tragédie d'Eschyle à la Sorbonne parce que les acteurs blancs arborent des masques noirs, il ne se trouve personne pour noter la paradoxale inversion de la définition de Frantz Fanon. 
C’est normal : Fanon, authentique iconoclaste, voulait faire tomber les masques ; Les iconolytes modernes ne veulent, tout simplement, plus les voir.

Dès lors, les premiers à se réjouir des déboulonnages en cours pourraient bien être les principaux intéressés, enfin exfiltrés de l'espace public et rangés désormais en des lieux protégés, à l'abri des regards, des caméras et des fesses des badauds. Car si le verbe κλάω (klaô) signifie seulement « casser », « briser », le verbe λύω , paradigme bien connu des apprentis hellénistes, est beaucoup plus polysémique. Son sens premier est bien, comme on l’a vu, « délier, détacher », et à ce titre convient parfaitement à l'action de déboulonner, mais son sens dérivé est, comme pour un esclave à qui l'on ôte ses chaînes, celui de « délivrer ».

Loués soient donc les iconolytes qui délivrent les grands hommes de la malédiction de la célébrité ! Comme devraient le savoir tous les vaniteux, "marquer son époque, c'est gagner le droit de se faire chier sur la tête pour l'éternité", mais grâce à ces mouvements de foule, voici que nos grands hommes sont, du moins provisoirement, à l'abri de la fiente des passereaux.

Notes :

(1) Le discours sur le colonialisme et le Cahier d'un retour au pays natal ont pourtant figuré au programme de la classe de Terminale L en 1992. Cette présence fut violemment combattue par certains enseignants qui la trouvaient "trop difficile en raison d'une syntaxe déconcertante et de références culturelles peu accessibles aux élèves". Le député Alan Giotteray, UDF, intervint à l'Assemblée Nationale pour demander la suppression du programme « d'une oeuvre aussi résolument politique", "choquante et inacceptable"
Les vœux conjoints des enseignants déroutés par la parole du poète et du réactionnaire ex royaliste, ex Gaulliste ex Algérie Française, sympathisant Le Peniste et colonialiste de cœur, furent exaucés par le ministre de l'Education Nationale François Bayrou, grand défenseur de ce qu'il est convenu d'appeler les "humanités". L’œuvre disparut du programme l'année suivante.

(2)  Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. (...) Parce que c’est aux USA qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (...). Ici, nous ne sommes plus rien : des colonisés qui n’ont pas su se révolter, les béni-oui-oui de l’aliénation spectaculaire. Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ? Et quoi donc ? Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance !" 
Notes sur la “question des immigrés , Œuvres complètes, Gallimard, 2006, p. 1588-1591. 
En ligne : http://selvasorg.blogspot.com/2013/05/francenotes-sur-la-question-des-immigres.html

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