Les habits neufs de la vieille Anastasie

La revoilà ! Avec le temps, on avait presque oublié et rangé au musée des horreurs la caricature d'André Gill, semblant chevaucher sa paire de ciseaux comme une sorcière son manche à balai. Pourtant, aujourd'hui, on trouve normal d’interdire ou d’empêcher la publication d'un livre, la diffusion d’un film, la représentation d’une pièce de théâtre, la parution d’un journal.

Pensez donc ! Depuis 1874, on a fait du chemin :
Fini Napoléon et l’autorisation préalable de publication.
Finie la Restauration et le visa obligatoire du « bureau des théâtres ».
Finie la censure militaire pendant la Grande Guerre, et celle de l’ « État Français » des années 40.
Fini le « contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales » pendant la guerre d’Algérie.
Tout au plus évoque-t-on du bout des lèvres, comme un produit dérivé des périodes précédentes, une possible auto-censure dont se rendraient parfois coupables de leur propre chef ceux qui devraient être les plus ardents défenseurs de la liberté d'expression : les journalistes, documentaristes, éditorialistes, auteurs.
Mais qui s’en soucie ? Madame Anastasie est passée de mode. Plutôt que de la braver ou de s’en moquer, il est plus chic de décoder les « fake news » de ses collègues.

 Et pourtant :

 Aujourd'hui, on trouve normal d’interdire ou d’empêcher la publication d'un livre, la diffusion d’un film, la représentation d’une pièce de théâtre, la parution d’un journal.
- Les mémoires d'un cinéaste accusé par l'opinion d'avoir abusé de sa fille adoptive ? Au placard ! Quel éditeur aura l'audace de les publier, sans passer pour le complice d'un pédophile ?
- Un collectif féministe juge "sexiste" un petit bouquin pour pré-ados qui évoque la puberté ? La maison Milan promet de ne pas le rééditer. Une pétition de 150000 signatures aura suffi à empêcher la diffusion d'un ouvrage pour la jeunesse.
- L'étude la plus sérieuse et la plus complète parue à ce jour sur la traite négrière évoque, entre autres, le trafic d’esclaves séculaire en terre d’islam ? (1) La voilà remisée dans l'enfer des librairies et des bibliothèques. En effet, outre l’islamophobie perfide qui se cache dans ces pages, celles-ci ne relativisent-elles pas le scandale du trafic triangulaire en occident ?
- Une association d'étudiants de la Sorbonne (oui, vous avez bien lu : « étudiants», à la « Sorbonne »...) empêche la représentation d'une pièce d'Eschyle parce que des personnages arborent des masques noirs ? C'est embêtant, mais que n'excuserait-on pas au nom de l'anti racisme ?
- Enfin, cerise de la Saint Jean sur un gâteau déjà bien avarié, le Monde, le Nouvel Observateur et Libération se déchaînent contre un confrère qui n’existe pas encore et dont on ignore si la parution dépassera le premier numéro. Cachez ce « Front » que je ne saurais voir ! 

Les nouveaux censeurs sont bien là. On pourra objecter qu'ils agissent au nom de nobles intentions : traquer les prédateurs d'enfants, les racistes, les casseurs de pédés, les négationnistes, et j'en passe. Mais qu’est ce qui les différencie, dans leurs analyses et leurs méthodes, des sociétés de tempérance qui, dans les années 30 du siècle précédent, ont plongé l'Amérique dans le chaos de la prohibition au nom de la lutte contre l'alcoolisme ? Quelle différence d'attitude entre les néo féministes qui demandent l'interdiction de « l’Affaire Dreyfus » de Polanski et les catholiques intégristes réclamant celle de la "Dernière Tentation du Christ " de Scorcese en 1988 ? 

En 2020, Anastasie s’est fondue dans la masse des bien pensants. Dès lors, elle peut poser sa paire de ciseaux, ôter ses frusques de mégère, et quitter les bureaux poussiéreux des ministères, des archevêchés et des casernes. Elle est chez elle partout. 

Mais rien ne vaut quand-même une bonne loi.

Anastasie est partout mais il faut croire qu’on ne la voit pas encore assez. Chez tout imprécateur sommeille un inquisiteur et chez tout moralisateur un législateur. Tous deux rêvent de graver leurs actions purificatrices dans le marbre de la loi. Comme par hasard, ce sont donc les mêmes acteurs, de droite et de gauche, minorités, « racisés », familles-je-vous-aime ou LGBT qui ont impulsé, soutenu et contribué à faire voter la très liberticide "loi sur les contenus haineux", dite loi Avia.
Son adoption a eu lieu le 13 mai. Il y a décidément des dates prédestinées…

 Dans quelques décennies ou quelques siècles, les historiens noteront peut-être que ce texte a été porté à l’Assemblée par une députée à la dent dure, non seulement contre les chauffeurs de taxis parisiens, mais aussi contre ses plus proches collaborateurs, qui ont eu le courage de dénoncer publiquement les « propos haineux » et les sobriquets racistes dont elle a coutume des affubler en privé depuis des années.
On le sait, les dames patronnesses des ligues sont souvent d'anciennes femmes de petite vertu.

 Mais par delà ces détails anecdotiques, l'histoire retiendra aussi que la loi Avia a été votée pendant la période dite de « confinement » où l'attention se portait plutôt vers des préoccupations plus immédiates. Qui, dans la presse, a seulement noté les réserves de la Commission Européenne, et relevé que la République Tchèque a pu sauter sur l'occasion pour pointer les entorses françaises aux règles communautaires ? (2) Orban trouvant des arguments pour renvoyer dans les cordes un Macron un peu trop sûr de son bon droit  sur la question des libertés !

 Mais descendons plus au fond :

 Il fallait davantage que ces deux claques pour semer le doute sur les rangs virtuels de la majorité parlementaire dont les membres ont voté une loi qui, en résumé, oblige les « opérateurs privés » d’Internet à supprimer dans un délai de 24 heures les « contenus haineux » qui leur seraient signalés, sous peine de lourdes amendes.
En cas de "terrorisme", le délai est même réduit à une heure et peut être exigé sur simple demande de la police ou de la gendarmerie. Autrement dit, en France en 2020, un policier ou un gendarme pourra demander la censure d'un écrit, d'une image, d’une vidéo, en fonction de sa seule appréciation, sans obligation de recourir à une décision judiciaire. (3).
Les « contenus haineux » ne sont, bien sûr, pas définis par ce texte, qui renvoie simplement à la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse . La notion est donc très largement sujette à interprétation et le délai de 24 heures et, a fortiori d’une heure, est injustifiable en droit . C’est la réserve principale de la pourtant très modérée Commission Européenne recommandant un temps d’analyse « proportionné et raisonnable compte tenu, notamment, du contenu illicite concerné » (4).

 En effet, demander à des opérateurs privés de procéder dans un délai aussi court à la suppression de contenus équivaut, de fait, à leur déléguer sur le champ le travail réel de censure.
Nul doute qu'ils feront mieux que collaborer ; ils sont déjà prêts à anticiper les mises en demeure des autorités à l'aide des « comités de surveillance » qu'ils ont mis en place depuis longtemps. Chez les GAFAM, cette censure des propos tenus et des images mises en ligne fonctionne déjà à plein et confine souvent à l'absurde et à l’incohérence. Peut-on s'en remettre à eux pour savoir ce qui est "haineux" ou pas ? Les derniers propos de Donald Trump après le meurtre de Georges Floyd sont "signalés" sur Twitter mais pas sur Facebook. Pourquoi ? Quels sont les critères des censeurs? Politiques ? Moraux ? Religieux ?

On pourrait s’interroger sur la composition de ces "conseils de surveillance".
Connaît-on les opinions de leurs participants, leurs engagements, ? Quand c’est le cas, ce n’est pas franchement rassurant. Marc Zuckerberg vient d’engager Takwakkol Karman, sympathisante des Frères musulmans. Suis-je assujetti à la « fachosphère » si je m'en inquiète ? N'est-il pas plutôt étonnant que personne d’autre ne le fasse à gauche et « à la gauche de la gauche ? »

 L’ordre numérique

 Mais ici encore, à s’en tenir là, on passe à côté de l’essentiel.
Il y a pis qu’un évangéliste pudibond ou une intégriste amie de Tariq Ramadan.
Le pire, c’est qu’en remettant la censure aux mains des opérateurs privés, on la délègue en fait à des machines. Car ce ne sont pas quelques dizaines ou quelques centaines de petites mains qui pourront traiter des milliards de messages, de pages, d'images et de vidéos. Un tel travail ne peut être effectué que par l’automatisation des contrôles. A l’avenir, ce sont des algorithmes qui, au cœur même des serveurs, traiteront automatiquement les données du big data. Comment ces programmes informatiques « anti haine » seront-ils constitués ? Par qui seront-ils validés ?Aura-t on accès à leur code source ? Probablement pas, et quand bien même...
C’est le principe qui est insupportable

 Encore un effort et le numérique aura atteint l’ objectif le plus pointu du capitalisme 2.0 : Accéder au contrôle de nos opinions. Après avoir pris le pouvoir sur nos vies quotidiennes en pilotant l 'économie grâce à la toute puissance des algorithmes qui régissent le marché, voici que le calcul aura réussi à atteindre le stade ultime de la déshumanisation : la virtualisation de la pensée et par là, son informatisation.

 Anastasie, aujourd’hui, c’est la matrice.

 Notes : 

(1) Olivier Grenouilleau : Les traites négrières. Essai d'histoire globale Editions Folio Histoire

 (2) https://www.nextinpact.com/news/108453-loi-contre-cyberhaine-avis-circonstancie-et-critique-republique-tcheque.htm

 (3) : Comment, d’ailleurs, pourrait on confier une telle décision à un juge vu que la notion de "terrorisme" n'a en elle-même aucune définition judiciaire ? Pour tout le monde, aujourd'hui, un terroriste, c'est un islamiste, mais n'oublions pas que pendant l'état d'urgence, on a arrêté des manifestants protestant contre la COP 21 au nom de l'état d"urgence de l’après Bataclan.

Il n'y a d'ailleurs qu'a lire dans les journaux et à constater dans l'opinion, la confusion entre "terroriste" et "fiché S".

 (4) https://cdn2.nextinpact.com/medias/observations-commission-europeenne-proposition-de-loi-avia.pdf

 

 

 

 

 

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