"On voit des mots jetés à la voirie, on voit des mots élevés au pavois"

Je ne sais pas ce que sera "le monde d'après" mais je vois déjà fleurir ou repousser sur le fertile terreau du présent des mots que l'on croyait profondément enfouis ou réservés aux uchronies et dystopies. "Miniver" et "Gilead", par exemple.

On voit des mots jetés à la voirie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix
(...)
On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux

Aragon : Fêtes Galantes, in Les Yeux d'Elsa, 1942

Pas d'amalgame. Le confinement n'est pas l'occupation, Paris n'est pas Lallement, et l'affligeante guerre des masques et des traitements n'est pas le carnaval de Nice. Cependant, ces "Fêtes galantes" de 1942 présentent quelques analogies avec le spectacle du monde covidien actuel.
A la voirie, les "rassemblements" ! Les "étreintes" sont désormais interdites et la "bise" n'est plus qu'un vent glacé.
Au pavois, les "gestes barrière", "la distanciation sociale", les "dérogations". Petit à petit, nous acceptons que des "autorisations" remplacent nos "droits".
Je ne sais pas ce que sera "le monde d'après" mais je vois déjà fleurir ou refleurir sur le fertile terreau du présent des mots que l'on croyait profondément enfouis ou réservés aux uchronies et dystopies. "Miniver" et "Gilead", par exemple.

 1. Miniver :

"Miniver", ou "Minitrue", en version originale, c'est le Ministère de la Vérité de 1984, le roman bien connu d'Orwell. De beaux esprits nous avaient expliqué que cette oeuvre était faussement prémonitoire, la date de péremption étant passée depuis fort longtemps. Or - qui l’aurait imaginé il y a seulement quelques semaines ? - voilà que le gouvernement de la France s'apprêtait à instaurer en 2020 un service "Désinfox coronavirus" recensant sur son site officiel des articles issus exclusivement des services de "factchecking" de France info, Libération, 20 minutes, Le Monde et l’Agence France Presse.
Incroyable précédent dans un régime démocratique, ce recensement équivalait à une certification officielle de l'information basée sur des organes de presse dûment validés par un nouveau Ministère de la vérité.
Tollé dans le pays et dans les rédactions. Aujourd'hui sur le Covid, mais demain, pourquoi pas une certification officielle de l'information sur nos aventures militaro-humanitaires en Afrique et ailleurs, les petits et grands scandales d'état, histoire d'éviter de nouvelles "fake news" sur le chaos en Libye, la prochaine affaire Benalla, ou autres révélations embarrassantes ?
Le gouvernement a dû faire marche arrière. Bien tenté, mais c'était un peu gros et aussi bien maladroitement présenté par la porte-parole Mme Ndiaye. Reconnaissons d'ailleurs que les journaux portés au pavois ont manifesté tout de suite leur opposition à cette idée "si bête". Laurent Joffrin, directeur de la rédaction et chef des décodeurs de Libération, déclare dès le 1er mai: "Les articles cités sur le site émanent des journaux qui comportent un service dédié de factchecking, ce qui a pour effet d’en éliminer les autres et introduit une distinction difficile à justifier. "
On ne saurait mieux dire, M. Joffrin. Evidemment, quelques lecteurs espiègles se demanderont toujours si votre attitude est totalement sincère et si elle ne cache pas aussi la peur d'être désigné "bon élève" par le maître devant une assemblée de cancres volontiers goguenarde et revancharde. Nous avons tous été en classe un jour et... le 'Tar' ta gueule à la récré !", on connaît. Voici d'ailleurs la conclusion de l'article de Joffrin, encore rougissant : "Nous tenons donc à bien préciser que cette initiative ne recouvre aucune forme que ce soit de partenariat entre Libération et les services de communication gouvernementale."
Autrement dit en langage cour de récré : "Me tapez me tapez pas !"

Venons en au point sensible. Comme le souligne Joffrin, cette initiative mettait en évidence le fait que certains organes de presse seraient plus fiables parce qu'ils disposent de rubriques et d'équipes de "factchecking".
Au fait, c'est quoi le "factchecking" ? Pour les Béotiens qui ne parleraient pas encore la novlangue de la communication moderne, c'est "la vérification des faits".
Mais, demandera le toujours Béotien doublé de plus d'un Candide, n'est-ce pas le propre même de tout journaliste de vérifier les faits avant de les diffuser ?
Réponse rapide du prof au Béotien décidément pénible : Si, bien sûr, mais avec internet, les "fake news", les fausses nouvelles et les rumeurs se sont multipliées à tel point qu'il faut désormais "décoder" ce qui est publié ici et là sur les forums, sur Facebook, sur Twitter, sur le web. Pour cela, une nouvelle fonction journalistique est née, et avec elle une nouvelle espèce de journalistes : les "décodeurs", les "factcheckeurs", les "desintox", qui vous disent, à vous autres Béotiens-Candides-Mauvais Lecteurs-Mal informés ce qui est vraiment vrai et ce qui est vraiment faux.
Bigre ! Fichu boulot ! Et sacrée responsabilité ! Pas intérêt à se tromper, et à donner de fausses vrais infos ou, pire encore fausses fausses infos !

Première remarque : Qu'est-ce que Joffrin reproche au "Desinfox Coronavirus" ? Il refuse l'idée qu'un service quelconque "appose une estampille officielle sur telle ou telle production journalistique."
Lisons bien : Ce qui lui pose problème, c'est le terme "officiel" et en aucun cas le fait même d' "apposer une estampille" sur une production journalistique, puisque c'est le principe même du "factchecking" que pratique Libération. Les Décodeurs du Monde ont même mis au point un système de couleurs pour les enfants que nous sommes :
"Rouge pour les sites diffusant régulièrement de fausses informations ; orange pour les sites dont la fiabilité ou la démarche est douteuse (sources peu mentionnées, démarche militante cachée, etc.) ; bleu pour les sites parodiques "
Encore récemment, il y avait une pastille verte pour les sites estampillés fiables mais cette couleur a été supprimée, officiellement car elle pouvait "laisser penser que le Décodex avait vocation à « labelliser » tous les sites d’information".
Non, mais franchement... quelle idée !

Deuxième remarque : Que vérifie -t-on ? Dans la jungle, même chez Walt Disney, il faut choisir, alors, vous pensez, sur Internet.... Le service "Check news" de Libération s'appuie, en général, sur les questions posées par ses abonnés. Parfois, elles portent même sur des infos données par le canard lui-même. Habile, mais peu convaincant. Quiconque a déjà animé un débat, publié un texte ou donné une conférence sait quelles questions sont susceptibles de lui être posées et peut, au besoin, les susciter pour mieux les devancer. Le Decodex du Monde n'a pas besoin de ce prétexte. Les pêcheurs de "fakes" sont "self proclaimed " comme ils diraient en leur patois ; ils définissent leurs propres zones de pêche et ramènent eux-mêmes dans leurs filets les gros poissons de la "désinformation". Les décodeurs décodent ce qu'ils jugent bon de décoder.

Troisième remarque : Qui estampille la fiabilité des "fact checkers" ? Qui leur décerne le brevet de "décodeur"? Une autorité journalistique indépendante ? Une assemblée générale des lecteurs ? Un tribunal de la presse ? Un vote populaire ? Non, personne, sinon eux-mêmes... ou le pouvoir en place, comme il vient de tenter de le faire.
En fait, les décodeurs sont fiables parce qu'ils décernent des brevets de fiabilité aux autres. Quel beau métier ! Peu importe que Le Monde et Libération aient eux-memes répandu depuis des décennies, et bien avant Internet, des erreurs, des rumeurs, des fausses nouvelles, des intoxications, des mensonges d'état qui ont parfois conduit, grâce à leur relais efficace, à des interventions militaires désastreuses ! Et peu importe qu'ils appartiennent à des milliardaires. Les mêmes qui s'insurgeaient contre le pouvoir exorbitant du "papivore" Robert Hersant dans la presse dans les années 70 vous jureront aujourd'hui la main sur le cœur que jamais au grand jamais les propriétaires n'interfèrent sur la ligne éditoriale de leur journal.
"Sous influence, nous ? Fake news, que tout cela ! "


Article 16 de la Déclaration universelle des droits de l'homme relative à la liberté de la presse (1948) :
"Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit."
Articles 1 et 2 du Decodex du Monde (2017)
"Identifiez l’auteur du message. Qui s’exprime ? S’agit-il d’un média connu, d’une personnalité publique ou bien d’un site ou d’un internaute dont vous n’avez jamais entendu parler ? "
"Partez du principe qu’une information donnée sur le Web par un inconnu est par défaut plus fausse que vraie. Fiez-vous plutôt aux médias reconnus, aux journalistes et aux experts identifiés."

Comme disait le poète, "on voit des mots jetés à la voirie"...

 

2. Au doux pays de Gilead

Gilead Sciences, c'est l’un des plus grands laboratoires pharmaceutiques au monde, placé en sixième position du classement des groupes de ce secteur. On parle beaucoup de ce labo en ce moment parce qu'il commercialise le Remdesivir, une des molécules candidate au traitement du covid19 et aussi parce qu'il rémunère quelques infectiologues et épidémiologistes français très engagés dans la lutte anti chloroquine et la mise en cause des soins pratiqués par le professeur Raoult à l'IHU de Marseille.
Gilead, c'est aussi le nom que les Anglo-Saxons donnent à ce que nous appelons plus communément en Europe Galaad. Il s'agit d'une référence directe à l'Ancien testament. Gilead est d'abord le nom de plusieurs membres de la lignée des descendants de Jacob, et surtout un royaume de Terre sainte connu pour posséder un baume (autrement dit un traitement médical) miraculeux : le baume de Gilead.
Le terme Gilead a été récemment popularisé par la série Handmaid's tale (la Servante écarlate) d'après le roman de Margaret Atwood. Dans cette oeuvre, un coup d'état ayant porté au pouvoir la secte des Fils de Jacob, ceux-ci ont fondé sur une partie du territoire actuel des Etats Unis la République de Gilead, dont l'idéologie théocratique est simple : Les atteintes à l'environnement et la dépravation des moeurs ayant suscité la colère divine et rendu la plupart des femmes stériles, celles qui sont encore fécondes sont placées comme servantes reproductrices auprès des chefs de la nation, les Commandants, qui peuvent les féconder suivant la règle de conduite adoptée jadis par Jacob pour pallier la stérilité de sa femme Rachel. C'est juste puisque c'est dans la Bible.

On me reprochera le rapprochement : ce n'est pas parce qu'un laboratoire est appelé Gilead qu'on peut l'assimiler à la cité biblique et encore moins à l'état théocratique intégriste du roman et de la série télévisée.
A cette objection, je réponds que je ne me permettrais pas de dénigrer quelqu'un parce qu'il s'appelle malencontreusement M. Hitler ou Mme Le Pen, qu'il ou elle habite rue Adolphe Thiers, ou qu'il ou elle sont nés à Auschvitz.
Ceux-là n'ont pas choisi leur nom, ni celui de leur rue, ni celui de leur ville, et s'ils essaient quelquefois d'en changer ou de le faire changer, c'est au prix de quelles difficultés ! Ce qui me trouble, c'est que, dans le cas du laboratoire pharmaceutique au nom biblique, c'est précisément l'inverse qui s'est produit. D'abord créé sous le nom de OLIGOGEN, son fondateur, Michael Riordan, l'a ensuite renommé GILEAD.  (1)
Ceci n'est pas un sigle comme IHU ou AP-HP, ni un acronyme comme SANOFI, mais plutôt ce qu'on appelle en dénomination commerciale une "enseigne". Et cette enseigne, cette bannière, cette oriflamme, c'est bien une référence explicite à la Bible. Si demain, je crée une société et que je l'appelle d'abord "Air Machin", puis qu'à l'occasion d'une augmentation de capital, je la renomme, par exemple, "Les ailes de Jehovah", ce n'est pas innocent, et si je mets en place un service de courrier et que je le baptise "Ange Gabriel", ça en dit plus sur moi et les messages que je souhaite apporter à mes destinataires que si je l'enregistre sous les appellations La Poste, DHL, UPS ou Fedex.

Je rajoute de mon propre chef l'objection suivante (C'est que, grâce au confinement, je viens de revoir l'excellent Cyrano de Bergerac de Podalydès sur le site de la Comédie française...) : Monsieur Lorset, il y a bien des trains qui s'appellent Pégase, une fusée Ariane, des résidences Paradise etc, sans que vous y trouviez rien à redire.
Oui, mais, ce sont là des références à des mythes ou à des religions anciennes, qui ont certes marqué profondément la culture en Europe (en voilà encore une) mais dont les rites ne sont plus pratiqués et, surtout - c'est l'essentiel - qui n'ont plus du tout de prosélytes. Or, ce n'est pas le cas des missionnaires évangéliques américains qui essaiment dans le monde entier pour convertir le plus de monde possible à leur religion. Leur croyance est basée essentiellement sur des textes de l'Ancien testament. Comme tous les intégristes, ils vont chercher les promesses d'un avenir heureux dans des textes religieux révélés. Pour eux, la Bible est le Livre. Le baume de Gilead est leur utopie médicale.

Voilà pourquoi, si j'étais un chercheur français, éduqué et formé dans les principes de l'Ecole et des facultés de médecine de la République, payé pour travailler dans les hôpitaux de l'Etat financés par les impôts des citoyens français, si j'étais imprégné de l'"esprit scientifique" que je reproche à certains de mes collègues de ne pas partager, cela me gênerait beaucoup de percevoir des rémunérations d'un laboratoire nommé Gilead, mes travaux fussent-ils réels et de qualité. Il n'y a pas conflit d'intérêt, certes, mais il y a au minimum confusion des genres, et, au pire, des idéaux.

La devise du laboratoire Gilead Sciences : "Creating possible"
La devise de la République de Gilead : "Blessed be the fruit...May the Lord open" ("Béni soit le fruit... Que le seigneur l'ouvre")
La prière de June, esclave reproductrice de la République de Gilead :"Gilead est en toi comme l'esprit de Dieu, comme la bite du Commandant, comme le cancer."

Comme disait le poète, "on voit des mots élevés au pavois" ...

 

Note :
(1) Gilead Sciences was originally named Oligogen when it was formed in 1987. However, its name was soon changed to Gilead Sciences, which does roll off the tongue much more easily than Oligogen. The name was inspired by the balm of Gilead, an ancient medicine referenced several times in the Bible.
https://www.fool.com/investing/2017/05/28/7-things-you-didnt-know-about-gilead-sciences-inc.aspx (site boursier)

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