Des statistiques ethniques, est-ce une idée Sibeth ?

L'a-t-on assez raillée sur son prénom, la porte-parole officielle, et s'est-on assez moqué de son mépris total des usages protocolaires, vestimentaires, lexicaux, grammaticaux... Avait-on oublié qu'elle avait la peau noire et qu'à ce titre elle avait quelque légitimité pour devenir, au dessus des notabilités ministérielles et présidentielle, la Pandora des années 20 ?

Sibeth Ndiaye: "Pourquoi ne pas "poser de manière apaisée et constructive le débat autour des statistiques ethniques » (...) pour « regarder la réalité telle qu’elle est » et “réconcilier deux rives de la société” ?
Bruno Le Maire : « Je reste défavorable aux statistiques ethniques qui ne correspondent pas à l'universalisme français, au fait qu'un Français est un Français et que je ne regarde pas quelle est sa race, son origine, sa religion, et que je ne souhaite pas le regarder »

Deux logiques aussi respectables que parfaitement opposées sur le fond. 
Je vais peut-être surprendre les rares abonnés qui me suivent mais je penche du côté de Sibeth, tout en voyant très bien où cela peut nous mener.

Tentative d'explication :

1. Il faut bien sortir de l'hypocrisie actuelle :

Lu récemment dans plusieurs journaux : A Dijon, pendant trois jours des "Tchétchènes" ont affronté des "dealers" dans l'espace public, sans aucune réaction de la police.
Rien ne choque personne dans cette formulation reprise en boucle par les médias ? « Tchétchène », c'est une nationalité, donc c'est « ethnique ». Mais "dealer", c'est quoi ? C’est « technique », sans doute.
Ainsi donc, on peut désigner les uns par leur nationalité mais on ne peut pas dire que la cité des Grésilles est peuplée de Maghrébins ? Que ces derniers soient Français de naissance, naturalisés, immigrés, Marocains, Tunisiens ou Algériens, peu importe. Les Dijonnais savent qu’ils ont eu droit à un affrontement entre des Tchétchènes et des Arabes sur fond de trafic de drogue. Disons-le complètement ou pas du tout.
Disons-le aussi parce qu'employer des périphrases ou des substituts pour ne pas faire de discrimination ethnique ne fait que glisser la poussière sous le tapis. Plus personne n'est dupe en lisant que des "jeunes" de banlieues affrontent la police. Et il n'y a qu'à lire les commentaires ricaneurs et malsains de nombreux lecteurs quand un quotidien renomme "Jean-Louis" l'auteur d'un délit dans les quartiers Nord de Marseille ou à la cité des Isards de Toulouse.

2. Il faut "regarder la société telle qu'elle est" :

Bruno Le Maire nous dit : « Un Français est un Français et je ne regarde pas quelle est sa race, son origine, sa religion, et je ne souhaite pas le regarder »
Au prime abord, tout sonne"juste" dans cette phrase ; c’est dans la logique de nos principes républicains , dans l'esprit des Lumières... sauf les derniers mots, qui revendiquent un aveuglement volontaire.
Regarder les choses telles qu’elles sont, c'est douloureux mais souvent bénéfique à terme. Non, le « jeune » de banlieue ne s'appelle pas Jean-Louis ni Chantal, mais Mohamed ou Farida. Et c'est pour cette raison, à cause de son prénom et de son lieu de résidence, qu'il aura plus de difficultés à trouver du travail et un logement, et à quitter "la rive" sociale où on le confine. C'est pour la même raison qu'il sera plus souvent confronté à la précarité, aux trafics, et souvent tenté par la délinquance ordinaire. On le sait, on le dénonce mais on ne veut pas l'établir formellement. Cette non reconnaissance contribue à creuser le fossé entre deux mondes.

3. Il faut "réconcilier deux rives de la société"

Constater des inégalités de part et d'autre de ce fossé est le préalable à toute correction des injustices sociales. Si des statistiques sur l'origine des personnes permettaient de mettre en place une politique sociale volontariste, pourquoi s’en priver ?
Faut-il aller jusqu'à mettre en place, sur cette base, une « discrimination positive » ? On peut s'en effrayer mais aussi en relativiser l'impact. Si l'on inscrit des critères de parité de genre dans la loi (travail, élections, représentations) et si de plus en plus de voix se font entendre pour les étendre à la question des salaires et des retraites, comment comprendre qu'on ne le fasse pas pour lutter contre les discriminations liées à l'origine ethnique?

4. Pour autant (comme dirait une future ex ministre), je ne suis pas enthousiaste.

La statistique, étymologiquement, c'est la science qui permet non seulement d'établir et de faire connaître un état, mais aussi d'en mesurer les conséquences. Autrement dit, les chiffres, c'est bien beau mais encore faut-il savoir les interpréter correctement et, surtout, ne pas les lire à l'envers. Une amie travaillant à l'INSEE m'expliquait un jour qu’un idiot pouvait prétendre prouver que la masturbation rendait sourd en s’appuyant sur le fait que 90% des mal entendants pratiquaient l'onanisme !
Ainsi, si je dis qu'aux États Unis les Noirs constituent 40% de la population carcérale pour 13,6% de la population la population totale, cela permet indiscutablement aux Trumpistes et autres racistes américains de proclamer que les Noirs sont plus enclins aux délits et aux crimes que les blancs. Évidemment, le fait qu'ils soient davantage discriminés, mal logés, chômeurs, n'est pour rien dans leur basculement dans la délinquance...
Autre exemple : En février 2011, Eric Zemmour fut condamné en justice, sur plainte de plusieurs organisations antiracistes pour avoir tenu à la télévision les propos suivants : «Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est comme ça, c'est un fait».
Prêtons attention aux derniers mots : "c'est un fait". Un juge a pu condamner Zemmour parce que non, à ce jour, ce n'était pas un fait. A ce titre, sa déclaration était diffamatoire. Mais faisons-nous l'avocat du diable. Quelle aurait été la réaction du tribunal si Zemmour avait pu arguer que c’était bien un fait, attesté par une donnée statistique sur le trafic de drogue?
Nul doute que les extrémistes de droite se réjouissent par avance de la possibilité d'une légalisation des statistiques ethniques. Nul doute que, sur l’autre rive, les racialistes, indigénistes et autres ultras de la défense des minorités s’en félicitent tout autant.

Voilà pourquoi je ne suis pas enthousiaste : Il faut le reconnaître, autoriser les statistiques ethniques, c'est sans doute ouvrir la boîte de Pandore.

Cependant ...

5. Petit rappel mythologique sur le sens du mythe de la boite de Pandore :

"Auparavant, les tribus des hommes vivaient sur la terre, exemptes des tristes souffrances, du pénible travail et de ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse, car les hommes qui souffrent vieillissent promptement.
Pandora, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu'il renfermait se répandirent au loin. L'Espérance seule resta. Arrêtée sur les bords du vase, elle ne s'envola point, Pandora ayant remis le couvercle, par l'ordre de Zeus »

Oublions pour l'instant, (mais sans la refermer totalement, quant à nous...) la parenthèse sexiste, proche du péché originel commis par Eve dans l'Eden.
Quand j'enseignais le Grec, aux temps heureux où l'école de la République dispensait encore les savoirs fondamentaux, j'aimais attirer l’attention de mes étudiants sur cette chute du mythe, bien différente, plus mystérieuse et plus riche de perspectives que celle de la Bible.
- Donnée 1 : L’Espérance, traduction du grec « elpis » , est « l’attente d’un « bien ».
- Donnée 2 : L'Espérance est indiscutablement un  mal, puisqu'elle était dans la jarre avec les autres.
- Question : L'attente d'un bien est-elle un mal par nature ou en raison de son état de latence ?
Sur ce point, le prof n’en sait pas davantage que ses élèves, mais c'était si simple et si facile de réfléchir ensemble en classe autrefois…Je suis de ceux qui pensent que si Elpis est restée au fond de la jarre, c'est parce qu'elle y était si profondément (et Sibethement) enfouie, comme écrasée par le reste des maux, qu'elle n'a pu s'en extirper avant que  Pandora ne referme le couvercle.

Et si le problème était tout simplement là ?
Pourquoi ne pas l’aider à s’envoler, elle aussi ?
Que risquons-nous ?
Allons ! Tous ensemble ! Secouons la jarre une bonne fois et faisons-en sortir l'Espérance !
Le dernier des maux nous délivrera peut-être des précédents.

Notes :

(1) Hésiode : Les Travaux et les Jours

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