Sur l'album de la comtesse... de Ségur.

Un « Ségur de la santé ». Qu’es aquo ? Une nouvelle œuvre de la comtesse ? "Les malheurs de Sibeth", "Les petites Infirmières modèles", "Les Mémoires d'un Verân" ? Non, c’est une sorte de Grenelle, où l’on va remettre à plat notre système de santé, autoproclamé le meilleur du monde et qui a sombré dans le ridicule en quelques semaines. Voyons de plus près.

Hier, lundi 25 mai, le gouvernement a lancé son "Ségur de la santé". Jusqu'à ce jour »Ségur » n'était pour moi que le nom d'une comtesse d'origine russe auteure de quelques contes cruels à destination des enfants. Des lectures passées me reviennent en mémoire, à la rencontre du présent : Les malheurs de Sibeth, Les petites Infirmières modèles, Les Mémoires d'un Verân.
Mais j'ai vieilli et à la bibliothèque rose je préfère désormais l'album d'une autre comtesse ; c'est donc en hommage à Mme de la Falaise, et en signe d'humble dévouement à ses fidèles serviteurs du Canard enchaîné, que j'ai glissé quelques modestes contrepèteries dans les paragraphes de ce billet. Je les indique en gras mais je ne mets pas de guillemets, même si le tout n’est pas de mon cru. Une fois lâchés, les contrepets sont à tout le monde.

Ce "Ségur" est un "Grenelle", paraît-il. "Grenelle", on avait fini par s'y habituer, depuis 1968 et les fameux accords d'après mai. Mais pourquoi un Ségur ? Il ne fallait pas s'attendre à en trouver l'explication dans la presse nationale, c'est-à-dire parisienne, tant la géographie cis-périphérique est évidente pour ses rédacteurs. Mieux valait ressortir son vieux guide de Paris. Amis provinciaux, qu’on se le dise, le 8, avenue de Ségur, c'est l'adresse du Ministère de la Solidarité et de la Santé, à deux pas de l'hôpital Necker, repaire des grands sachants de la pensée médicale française. Ce n’est certes pas le quartier de Paris le plus minable , c’est même le Saint des Saints de la médecine, le cadre idéal pour une grand messe destinée à remettre à plat notre système de santé dont nous étions si fiers et qui a sombré dans le ridicule en quelques semaines.

En effet, les mois de mars et avril 2020 ont été à notre dispositif hospitalier ce que juin 1940 fut à notre défense militaire. Avant l'invasion, nous étions sûrs de nous, armés d'une confiance inébranlable dans notre ligne Maginot sanitaire. Des malades se mettent-ils à tousser d'une façon pas trop logique ? Ce n’est qu’une gripette, dont 98 % d’entre nous guériront. De toutes façons, le virus sera contrôlé et encerclé dans des fortins rebaptisés « clusters ». Peu de chance qu'il passe entre les mailles du filet et gagne l'ensemble du pays, mais, au cas où l’improbable adviendrait, une mobilisation progressive de nos hôpitaux et de nos personnels était prévue, selon un développement en trois parties, un peu scolaire, mais ferme et rigide, un plan, à nous faire guérir. Commença alors une "drôle de guerre" pendant laquelle, au lieu de peaufiner notre préparation, de mieux nous équiper, nous avons attendu l'arrivée du barbare. Les continents et les pays déjà touchés (l’Asie, l’Italie) nous regardaient avec stupéfaction : « Ils vont manquer de filtres, mais tout le monde s'en fout. »

Le virus vint. Enfoncement brutal de nos défenses par le front de l'Est, chefs d'état major incompétents, dépassés et donnant des ordres contradictoires, progression fulgurante de l'ennemi, Paris déclaré ville ouverte à l'entrée du conquérant Covid XIX et exode des populations en direction de l'ouest et du sud. Nous voilà dans le tracas jusqu'au cou. A la sidération succède la colère et il faut éviter que le peuple demande des comptes. On s'interroge, on s'interpelle, on s’invective, on s’accuse, cherchant les raisons de la défaite. On dit tout et n’importe quoi, on se dédit, on se contredit. Sur les plateaux télé, les experts (sociologues, infectiologues, épidémiologistes, économistes, politologues...) se succèdent et se battent pour prouver la valeur de leurs dires.

S'instaure alors un régime d'occupation. Passé l’affolement, on se met à compter et on s’aperçoit de l’étendue de la pénurie. Stocks de masques insuffisants voire inexistants, manque de lits de réanimation, absence de tests. Dans la déroute, on redécouvre alors les vertus du rationnement. Le président "fait don de (sa) personne à la France" et déclare que « nous sommes en guerre ». C’est un peu tard, il ne reste plus qu’ à décréter l'état d'urgence. Toutes les libertés individuelles sont restreintes et désormais soumises au bon vouloir d'un "comité scientifique" qui prend le pouvoir à l'Elysée. Un croque mort collabo (1) vient chaque soir égrainer à la télévision le chapelet des malades et des morts, nous dire que demain sera pire qu'aujourd'hui, et, surtout, nous placer, nous le peuple, en position de coupables. Car c'est bien nous qui, par nos comportements, sommes les agents de la contamination, responsables de la propagation du virus, et qui, comble d'égoïsme et d’ignorance, aggravons la pénurie en réclamant des masques pour tous!

Un régime d' occupation s'accompagne généralement d'un couvre feu. En 2020, il prend le nom de "confinement" et les ausweiss sont rebaptisés "attestation de déplacement dérogatoire". Mieux vaut ne pas tricher ; le gouvernement peut compter sur le zèle de sa police et de sa gendarmerie, avec contrôles des passants, barrages routiers, drones et hélicoptères qui traquent le moindre randonneur jusque sur les cimes bigourdanes et béarnaises. Quel culot, celui-là ! Il s’est fait emballer par les flics. Le pouvoir sait aussi s'appuyer sur la "collaboration" des "bons" citoyens. En 2020 comme en quarante, la France peut toujours offrir ce qu'elle a de meilleur. Les hérauts de papier du matin et du soir, les journaux en ligne, les émissions télévisées en rajoutent dans la dramatisation, la culpabilisation, la dénonciation. Enfin, il y a les Dupont-La-Joie anonymes, toujours prêts à alerter le commissariat local à la vue d'un groupe de jeunes attroupé dans le quartier.
« Restez chez-vous », répètent à l’envi les porte-voix de la kommandantur. Que personne ne sorte de son logis, de sa ville, de son département, en attendant qu'un jour lointain, peut-être, un vaccin apaise les régions.

En période de collaboration, on voit aussi réapparaître des parasites qui s'étaient fait discrets et qui, sortant de leurs éprouvettes, montrent de nouveau leur potentiel de nuisance, tel un microbe congelé échappé du permafrost ou d'un laboratoire P4.
L'Ordre des Médecins, par exemple, vient de refaire parler de lui en menaçant d'exclusion quelques praticiens téméraires, coupables d'avoir administré à leurs malades des traitements efficaces et de l'avoir fait savoir. Gare aux médecins imbéciles qui dosent mal ! L’Ordre est là pour provoquer l’éjection de ces rigolos, comme ce Marseillais, spécialiste mondial de la prospection de germes,  qui n’est en fait qu un charlatan.

Mais qui se souvient de ce machin inventé par le gouvernement de Vichy ? Un peu d’histoire : En 1940, sa création est une des premières mesures législatives typiquement fascistes du tout nouvel « Etat français". La loi du 7 octobre instaure un "Ordre des médecins" unique, en remplacement de tous les syndicats préexistants, interdits. Par la suite, pendant toute la période de l'occupation nazie, cet "ordre" n'émettra jamais la moindre objection contre les persécutions et les crimes dont se rendront coupables le régime collaborationniste et ses maîtres. Il fut même à plusieurs reprises un auxiliaire efficace de leur politique. Ainsi, la loi du 26 mai 1941 rendant obligatoire l'adhésion à l'Ordre permettra d'exclure de l'exercice de la médecine tous les médecins juifs.
Après la Libération, l'institution pétainiste échappe à l'épuration. La structure est pérennisée, les mêmes mandarins restent en poste, la cotisation demeure obligatoire. Aussi étonnant que cela paraisse, les lois de Vichy sur l'exercice de la médecine n'ont jamais été abrogées. Certes, pendant sa campagne de 1981, le candidat Mitterrand désignait l'Ordre comme "une offense à la démocratie" et promettait de le supprimer, mais inutile de dire que le président élu a enterré la proposition du candidat, avec la même dextérité que bien d'autres avant et après lui. Ils ont tous fait ça un jour et ils se marrent en comparant leurs dates.

Concrètement, cela signifie qu' en 2020, encore, tout jeune médecin entrant dans la carrière doit adhérer à cette antique institution et payer sa cotisation à vie. Faute de quoi, il ne peut, légalement, exercer sa profession.
De 1940 à aujourd'hui, les valeurs, aussi, restent les mêmes, la principale étant une soumission de la médecine à un autre ordre, moral, celui-là, c'est-à-dire conservateur et rétrograde sur le plan sociétal, en particulier pour toute question relative à la sexualité.
En 1956, exclusion du Docteur Dr Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé pour avoir créé « La Maternité Heureuse », ancêtre du planning familial.
Dans les années 60 et 70, réticences contre toute forme de contraception autre que « naturelle », et, en particulier, avis très négatifs contre la vente de la pilule en pharmacie.
En 1973, refus de la légalisation de l’IVG, condamnation du MLAC et menaces d'interdiction de la médecine de tous les médecins qui assisteraient les militantes et les militants dans la pratique d’avortements illégaux mais sécurisés selon la méthode Karman, en lieu et place des sordides et parfois mortelles aiguilles à tricoter de la « faiseuse d’ange » (2).
Tout au long des années 70 et 80, de nombreux toubibs refusent de rentrer dans l’ »ordre » aux cris de « Libérons la médecine. Cet enfant de Pétain l’abuse. » Les menaces d’interdiction d’exercer pleuvent et, peu à peu, au fil des ans, la  plupart des rebelles rentrent dans le rang. Mon toubib a tenu le coup mais, à la fin du XXème siècle les derniers des Mohicans se comptaient sur les doigts de la main.
Au début des années 2000, l’Ordre prend tout de même deux gros coups sur la tête. D’abord, il voit renaître la contestation à travers le mouvement « Contrordre », appelant à nouveau à l’insoumission, puis la cour des comptes le cloue par deux fois au pilori en 2012 :
1. Pour sa contribution « toujours plus limitée pour ce qui est de sa participation concrète à la permanence des soins, voire critique vis-à-vis de certaines mesures destinées à permettre une meilleure organisation des parcours de soins des patients."
2. Pour son « contrôle du respect de la déontologie médicale(...) qu’il s’agisse du traitement des plaintes, du respect du tact et de la mesure dans la détermination des honoraires, ou de la prévention des conflits d’intérêts »
Autant dire que l’Ordre est mis en cause sur ses fondamentaux. Cela fait beaucoup. Une seule question désormais : à quand la dissolution effective de cette survivance de la France pétainiste ?

Ce « Ségur « pourrait-il en être l’occasion ? Après la défaite de mars-avril 2000, après l’occupation, la libération en vue, accouchera-t-il-t- il d’un nouveau « plan complet de sécurité sociale »  comme celui adopté en 1945 sur les propositions du Conseil National de la Résistance ? Amis soignants, médecins, infirmiers, infirmières, aides soignants, ambulanciers..., que demanderez-vous au nouveau comte de Ségur ?
- Des sous, certes . Dites-lui par exemple qu'une prime ne suffira pas : On s'en fout, de votre dite bourse ! Ras le bol des salaires modiques
- Une refonte de l’hôpital public ? Oui, mais sur vos propositions. C'est vous qui savez comment soigner, comment répartir les moyens, combien il vous faut de lits, et, par exemple, à quelle heure il faut s'occuper des bandages. Sortez les administratifs !
- Quelle est la cause de la pénurie d’équipements dans les hôpitaux ? Pourquoi a-t-on supprimé des lits de réanimation ? Qui a donné l’ordre de détruire les stocks de masques existants ? Le poids de la Chine n’excuse pas tout. Jugeons les responsables.

Mais les interlocuteurs du ministre sauront-ils se poser à eux-mêmes les vraies questions que la crise que nous venons de traverser devrait les forcer à formuler ?
- Est-il possible de faire fonctionner un service de santé hors de la logique d’une société guidée par la recherche exclusive du profit ? Ne faut-il pas plutôt envisager de mettre à bas ce système , d’éradiquer le virus capitaliste ?
- Un état peut-il, au nom d’un impératif sanitaire, réduire les libertés du peuple. Si nous lui accordons ce droit, ne sera-t-il pas tenté d’en user à tout autre occasion ?
- N’est-ce pas à nous, enfin, soignants ou pas, de prendre en main notre santé? « Décrétons l’autodéfense sanitaire. Dans les rues, les villes, les campagnes, endossons la blouse blanche du personnel hospitalier. Tous aides-soignants, tous promoteurs de santé ! "
La citation ci-dessus est extraite d’un court billet rédigé récemment par Raoul Vaneigem, accessible, par exemple, sur le blog Au jour d’après .
On ne saurait trop en conseiller la lecture aux blouses blanches, mais aussi, comme nous le dit l’auteur, aux « gilets jaunes,noirs, rouges, multicolores », bref à tous.

Faisons circuler cet appel. Le texte est court mais le  Indignez vous de Stéphane Hessel et le Manifeste du parti communiste de Marx n’étaient pas bien longs non plus. On sait ce qu’il en est advenu.

Notes :

(1) Il paraît que le croque mort n'a pas aimé son surnom. La crise l’a mis en lumière mais il est furieux qu'on ait mis des lampions sur sa morgue.

(2) L’Interruption Volontaire de Grossesse a été légalisée en 1974 par loi dit « Veil » et le MLAC (Mouvement pour la Libérté de l’Avortement et de la Contraception) s’est auto-dissout en janvier 1975.

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