Conférence TomorrowNow à Liège: 'Plaidoyer pour une Justice plus juste' (partie 1/4)

Le 22 avril 2018, dans le cadre du festival TOMORROW NOW à Liège, j’ai eu l’honneur et le plaisir de pouvoir présenter une petite esquisse de « Justice Now », donc la « Justice Maintenant » ou encore mieux peut-être « Justice Enfin » ! L’ex-député Bernard Wesphael (pour qui j’ai écrit la postface de son livre ‘Assassin’) m’introduisait.

Le 22 avril dernier, dans le cadre du festival TOMORROW NOW à Liège, j’ai eu l’honneur et le plaisir de pouvoir présenter une petite esquisse de « Justice Now », donc la « Justice Maintenant » ou encore mieux peut-être « Justice Enfin » !

Très content aussi, de recevoir à cette occasion Laurent Minguet, dont la maison d’édition Now Future Éditions eut l’audace de traduire mon livre ‘La force de la justice, Plaidoyer pour une Justice plus juste’.

L’ex-député Bernard Wesphael (pour qui j’ai écrit la postface de son livre ‘Assassin’ (également édité par Now Future Editions) m’introduisait.

Comme dans toutes mes conférences sur la justice, j’étais venu avec un petit cadeau très symbolique. A Liège, c’était au tour de Bernard Wesphael pour le recevoir. Cette boite en bois est faite maison (par mon fils cadet Tim), elle est rare (car numérotée comme une pièce d’art) et elle a une histoire.

Cette boite en bois porte un message très fort pour tout citoyen, mais tout particulièrement pour Bernard Wesphael dont la longue épreuve est connue : libéré de la prison de Bruges le 26 août 2014, acquitté aux assises de Mons le 6 octobre 2016, gagnant ensuite son procès au civil contre la journaliste Christine Calmeau (ex RTL) le 30 janvier 2018, et depuis, le 8 mai 2018 obtenant 1 euro symbolique pour la procédure ‘abusive et vexatoire’ de l’ex-mari de Véronique Pirotton.

En effet, je me rappellerai toujours ce mardi  « de Bruges à Gand » (avec les mots de Jacques Brel) et ensuite « de Gand à Bruges » : le 26 août 2014.

Le ciel nous inondait d’orages pendant toute cette journée interminable, mais finalement, cette pluie diluvienne nous préparait mieux pour nos larmes d’émotion du soir.

J’avais confiance. J’avais tellement confiance que j’avais annoncé sur Twitter, le 25 août, « J’ose un pari que la “marche de l’amitié” n’aura pas lieu. Car enfin libéré mardi à Gand ».

Confiance. Ce mot si tendre et si essentiel me rappelle Le Petit Prince dont je réécris l’histoire dans La force de la justice. À Saint-Exupéry, le Petit Prince pose la question : « Dessine-moi un mouton ».

Dans mon livre ‘La force de la justice’, je raconte le moment où le Petit Prince (et j’en ai rencontré beaucoup pendant mes 25 ans comme juge !) me demande « Dessine-moi la justice ». Et comme avec le mouton de Saint-Ex, ça ne marche pas.

Je lui dessine d’imposants bâtiments, des juges, des balances. Chaque fois, le Petit Prince fait la grimace. Il se plaint de ne voir que des façades, des toges, des poids dans les balances, donc la Justice avec un grand « J » – mais pas la vraie justice (avec minuscule). Je lui dessine alors un code de loi, mais le Petit Prince n’est toujours pas content, car les codes ne sont que des textes sans cœur.

J’essaye alors l’astuce de Saint-Exupéry, et je dessine une boîte. Je raconte au Petit Prince qu’elle contient la justice. Dans l’histoire poétique du Petit Prince, cette astuce fonctionne. Le petit prince voulait le dessin d’un mouton et il est tout heureux quand l’aviateur lui dessine une boîte censée contenir ce mouton. Mais pourquoi ? L’explication : le Petit Prince a … confiance.

Donc ce 22 avril dernier, à Bernard Wesphael, je donnais cette boîte (pas sur papier mais en bois) qui contient symboliquement la justice dans laquelle nous pouvons avoir confiance. La justice avec une lettre j minuscule au sens néerlandais de « rechtvaardigheid » – le principe moral que Patrick Bartholomé, attaché de presse de Now Future Éditions explique si bien dans sa note d’éditeur pour justifier le pléonasme du sous-titre ‘Plaidoyer pour une Justice plus juste’.

Merci à Patrick de me rappeler ces mots lyriques de Nikos Kazantzakis, auteur de Zorba le Grec : « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre ». Je sens encore l’émotion de Michel Claise, quand il clôturait son allocution lors de notre remise du Prix de la Citoyenneté 2016 de la Fondation P&V et je sens encore la mienne.

Vous voyez sur la photo de la présentation Keynote (et sur mon blog JustWatch d’aujourd’hui) comment des juges qui ne dansent pourtant pas le Sirtaki, ont un peu l’air de le faire : ils n’espèrent pas grand-chose, ils ne craignent rien, ils sont libres !

Cependant, la justice est souvent associée à cet autre adage grec, celui que rappelle le dieu Hadès, ce « maître des Enfers ».
Dans les Euménides, le chœur chante : « il se fait rendre de terribles comptes, les Prince des morts, là-bas sous la terre, et dans son grand Livre, son œil vigilant ne laisse rien perdre ».

Pour ne pas citer la mise en garde de Dante Alighieri dans La divina commedia : « Lasciate ogni speranza, voi ch’intrate » – en français « Toi qui entres ici, abandonne tout espoir ».

Y a-t-il, dans ce 21e siècle, de l’espoir pour une autre justice ? Une autre justice est-elle possible ? Je le crois. Osons une autre justice. Osons même – comme le roi Philippe le disait, lors de son allocution pour la première commémoration des attentats de Bruxelles – « Osons... la tendresse » – ses mots à lui le 22 mars 2017 et… tiens, les miens, p. 48 de ‘La force de la justice’.

Ce n’est pas gagné, ce n’est pas facile, ce n’est pas évident. Mais sans ambition, pas d’espoir, sans courage, pas d’ambition, sans risque, pas de courage.

Je vous préviens à mon tour. Je ne vous faciliterai pas les choses dans cette conférence. Je vous étonnerai peut-être en vous décevant.

En effet, pour cette conférence dans la cité ardente, j’essaierai de pratiquer la vertu grecque antique de la « parrêsia », la liberté de la parole, la franchise. Ce sera donc du franc-parler, « le courage de la vérité » ou « le fait de tout dire » comme enseignait Michel Foucault, ou au moins ma vérité. Je l’ose, non parce que je me sens entouré par quelques amis, mais parce que je le dois.

Je n’aurais pas écrit un livre qui déplaît à de nombreux au pouvoir – et même à certains amis – si j’avais pratiqué ce qu’on appelle la « mauvaise parrêsia » connue dans la crise de la démocratie athénienne : cette pseudo-franchise « dans laquelle chacun dit ce qu’il a envie de dire et de faire, et dans laquelle seuls sont écoutés les orateurs qui flattent le peuple et ne lui disent que ce qu’il a envie d’entendre ».

Ce peuple, ce ne sont pas que les lecteurs de nos journaux ou followers sur Twitter. Ce peuple, c’est aussi la magistrature.

C’est pour cela que vous lirez – si vous osez – aussi mon chapitre « J’accuse », p. 121 de mon livre.
En effet, je n’accuse pas que la politique, j’accuse aussi la magistrature.

Si je posais avec la boîte offerte à Bernard, la question de la confiance, le problème avec la justice, c’est qu’elle se fait surtout confiance à elle-même.

De Juristenkrant (Editions Wolters Kluwer) du 14 septembre 2016 titrait en couverture : « Le citoyen a de moins en moins confiance dans la Justice ». Une étude de la KU Leuven (Université Catholique de Louvain) et Wolters Kluwer révèle en effet que 95 % des juges sont convaincus de traiter les gens sur un pied d’égalité. 88 % des magistrats de parquet ont la même opinion.

Du côté des avocats, ce pourcentage n’est que de 59 %. Seuls 43 % des citoyens estiment que la Justice traite tout le monde de la même façon, mais ces citoyens n’ont encore jamais eu affaire à la Justice. Parmi ceux ayant déjà eu contact avec la Justice, ils ne sont plus que 33 % à estimer avoir bénéficié d’un traitement « égalitaire » et donc juste.

Un résultat pour le moins inquiétant… dont on se demande s’il arrive même à inquiéter la magistrature...

Cela confirme d’ailleurs les sondages de la VRT (télévison publique flamande) en 2009 et 2013. Après l’année du crash bancaire, la justice inspirait à peine plus de confiance que... les banques et bien moins que son grand ennemi.... la presse.

Il y a d’ailleurs une solution pour ce problème, c’est d’organiser un sondage pour soi-même. Vous voyez que, quand le Conseil Supérieur de la Justice organise un sondage en 2014, il obtient une note bien supérieure à ce même ennemi, .... la presse.

C’est pourtant par manque de confiance en elle-même, que la justice considère la presse comme un ennemi.
Rappelons le rapport 2014 de l’ENCJ – RECJ (Réseau européen des Conseils de la Justice) qui considérait que le plus grand danger pour une justice indépendante, n’était pas l’ingérence politique ni la corruption, mais... la presse. Et en donnait un exemple belge sous le titre « Les risques qui se présentent pour le corps judiciaire » :

« En Belgique, un juge retraité a commencé à travailler comme journaliste et critique régulièrement le Conseil Supérieur de la Justice et le système judiciaire. Ses attaques sont basées sur des situations réelles dans lesquelles par exemple la justice a pris des retards, mais sont alimentées par sa connaissance intime du fonctionnement du système ».

Ce n’est donc pas le #fakenews sur la justice qui inquiète ces braves gens lors de leur réunion européenne à Rome, mais le real news, la vérité !

Alors, si la justice va mal (le soi-disant « État voyou » mentionné par le premier président de la Cour de Cassatie, le chevalier Jean de Codt dont j'analyse la philosophie anti-Lumières dans mon livre), est-ce un problème de financement, comme on nous tue à le répéter ?

Le professeur Benoît Allemeersch (KU Leuven) a constaté une double distorsion dans les chiffres publiés. D’une part, les chiffres belges n’étaient pas complets (ainsi, plusieurs juridictions n’y figurent pas, pensons à la Cour constitutionnelle, au Conseil d’État, à diverses juridictions administratives). D’autre part, un pays comme l’Irlande y a également englobé les dépenses pour la police, tandis que la Finlande y a inclus les frais de l’organisation des élections et des coûts des huissiers de justice. Avec de tels chiffres bruts, cela revient à comparer (on dit en Flandre) des pommes et des citrons ou des torchons et des serviettes.

Les résultats ainsi corrigés que le professeur Benoît Allemeersch a publiés dans le Rechtskundig Weekblad (Editions Intersentia) du 31 janvier 2015 révèlent qu’en 2012 :

« Par habitant, la Belgique est même l’un des pays européens qui dépensent le plus pour le fonctionnement de ses tribunaux et parquets (80 euros par habitant). C’est autant que la Suède et plus que l’Italie (73 euros), le Danemark (60 euros), la France (54 euros) ou la Norvège (50 euros). Seuls les Pays-Bas (95 euros), l’Allemagne (110 euros) et la Suisse (180 euros) font mieux, mais ces pays se trouvent en tête du classement international. »

Allemeersch plaide dès lors – comme dans ces pays du top – pour une gestion du personnel flexible et une approche qui mise pleinement sur la prévention des procédures. Mais cela demande une chose qui n’a pas de prix : un changement des mentalités de la part des magistrats.

J’ai essayé de la mettre en œuvre, cette pratique, pour la simple raison que j’avais constaté que ... la justice est un producteur de pauvreté.

Je vous invite donc dans ma salle d’audience…..

(suite 2/4 dans le blog de demain)

(certains passages de cette conférence sont des extraits de mon livre ‘La Force de la justice, Plaidoyer pour une Justice plus juste’, paru en novembre 2016 en néerlandais chez Uitgeverij EPO sous le titre 'De kracht van rechtvaardigheid' et en novembre 2017 en français chez Now Future Editions)

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