Conférence TomorrowNow à Liège: 'Plaidoyer pour une Justice plus juste' (partie 4/4)

Voilà le dernier volet de ma conférence au festival TomorrowNow à Liège, le 22 avril 2018. Je terminais la troisième partie avec un appel : ‘nous n’aboutirons qu’à une justice juste, si nous la construisons proche des gens et à taille humaine’. J’espère que la magistrature ne se réunisse plus sous la coupole du palais de Bruxelles pour célébrer avec suffisance ses grand-messes.

Voilà le quatrième et dernier volet de ma conférence au festival TomorrowNow à Liège, le 22 avril 2018.
Je terminais la troisième partie avec un appel : ‘nous n’aboutirons qu’à une justice juste, si nous la construisons proche des gens et à taille humaine’.

C’était aussi la réflexion du professeur (et entretemps député) Hendrik Vuye en 2010, quand il mentionnait le projet conciliateur de la justice de paix de Roulers dans sa monographie sur « ce que devrait être la justice ».

Cela est autant plus vrai que – selon Stephen Hawking – nous vivons 'le moment le plus dangereux de notre planète. Nous ne pouvons plus ignorer les inégalités grandissantes' entre une quasi-kleptocratie et les working poor.

RÉFLEXIONS EN CONCLUSION

J’espère que la magistrature ne s’obstine pas à se réunir en toge sous la coupole du palais de Bruxelles – plus grand que celle de la Basilique Saint Pierre à Rome – pour célébrer avec suffisance ses grand-messes.

Cette coupole est bien le symbole de la mégalomanie judiciaire d’une clique archiconservative (comme je le faisais noter le 18 mai 2016 dans le Gazet van Antwerpen).

Les chevaliers qui ont accompagné cette action ne sont pas les nouveaux « chevaliers blancs de la justice » (notait De Morgen le même jour dans mon interview).

En analysant l’œuvre du chevalier de Codt (premier président de la Cour de Cassation), le professeur Paul De Hert (VUB) on découvre une base philosophique identique à celle de Bart De Wever : celle du philosophe Edmund Burke, l’anti-Voltaire, l’anti-Lumières.
Je le cite (p. 112 de mon livre) : les droits de l’homme sont en train de devenir « une idéologie qui habille l’individualisme ambiant d’une composante morale » et qui « cache une incapacité grandissante à penser le collectif » – quasi mot pour mot les paroles du président du parti flamand nationaliste, Bart De Wever.

Aussi à mes amis, je poserai donc des questions bleues et rouges comme au « Jeu des 1000 euros » à France Inter :

La question bleue :

Où étiez-vous, pour défendre la cour d’assises, cette « fille de la révolution » ? Je l’ai défendue pour les assises de Bernard Wesphael à Mons. Mes paroles dans Le Vif du 16 septembre 2016 ont été reprises dans la plaidoirie de Me Jean-Philippe Mayence : « le juré est le représentant du peuple. Le juge doit constamment se remettre en question, donc, le jury aussi »

En France, les jugements se prononcent au nom du peuple mais Belgique « au nom de la nation ». Où étiez-vous, pour défendre le peuple ? Avez-vous eu déjà le courage de vous mettre en question ? Est-ce que vous en avez fait assez pour le citoyen devant vous ? Où est l'autocritique, où est le débat collégial ? Où est-elle, votre démocratie interne ?

La question rouge :

Où étiez-vous, pour lutter contre la « Justice des classes » dans la loi sur les transactions pénales? Est-ce que vous vous contentez de devenir le percepteur de l’État ?

J’étais bien seul comme citoyen-témoin avec maître Joris Van Cauter, les autres avocats et les juges, le 2 février 2016 dans cette grande salle bleue de la Cour Constitutionnelle. Allons-nous accepter une justice, décrite par Michael Sandel (Justice. What’s the right thing to do ?) comme dans les paroles de Don Corleone dans The Godfather (Le Parrain) : « I’m gonna make him an offer he can’t refuse » ?

Quand est-ce que vous vous posez la question : « Is it fair ? » – quand (dans le rapport secret sur les pratiques des transactions pénales que j’ai publié dans Knack le 3 juin 2015 – d’ailleurs déposé à l’audience de la Cour Constitutionnelle) le magistrat expliquait qu’une transaction pénale, « c’est comme dans les soldes : on marchande. On monte un peu, et on descend un peu et tout le monde est content... »

Et tiens, ici à Liège, qu’êtes-vous en train de faire, avec la bonne dizaine de transactions pénales que vous proposez pour en finir avec le scandale Publifin ?

La justice ne s’achète pas. Comme écrivait Michael Sandel : « Justice is not only about the right way to distribute things. It is also about the right way to value things » (Justice, p. 261).

Le problème n’est pas toujours du côté du ministre de la justice. Le problème est souvent aussi dans la condition humaine de la magistrature.

Je vois trop souvent une magistrature autoritaire et corporatiste dont la nouvelle hiérarchie se voit bien dans la Nouvelle Gestion Publique (le New Public Management).

Dans mon livre, je reprends surtout les critiques du psychanalyste, le prof. Paul Verhaeghe (UGent) sur cette évolution qui « augmente le management top-down et pose une couche non-productive, dont la fonction principale consiste à se maintenir en place via le contrôle des autres, avec pour résultat une réglementation croissante ».

Je cite aussi le chercheur Bart Nelissen – qui vient de présenter son doctorat en décembre 2017 à l’université de Louvain – qui va plus loin dans son analyse.
Le New Public Management, en réduisant « le juge indépendant en juge bureaucrate » (titre de sa thèse) est un facteur de narcissisme des uns et de solitude des autres. Dans cette nouvelle compétitivité, l’éthique disparait et des profils narcissiques et même psychopathiques tirent profit d’une ambiance généralisée de peur.

Pourtant, c’est bien de l’audace, qu’il nous faut. En effet, nos juges sont de plus en plus sollicités pour s’exprimer et juger sur des sujets politiques (pensons aux procédures des réfugiés contre l’administration de Theo Francken) car la politique s’avère impuissante à répondre à tant de questions citoyennes.

C’était déjà le constat du professeur Walter Van Gerven (KU Leuven) dans sa monographie de 1975 intitulée 'La politique du juge' (Het beleid van de rechter).

Le juge a donc pour mission de s’engager. Il doit refuser l’adage dépassé qui le réduirait à la « bouche de la loi ».
Il devrait plutôt écouter la harangue d’Oswald Baudot que je cite et commente dans 'La force de la justice'.

Ainsi, la toge n’est nullement un symbole d’indépendance : dans mon livre, je retrace ses origines bonapartistes avec la proposition de Claude Eerdekens et l’avocat français Pierre Lombard. Lombard évoque ainsi dans 'La Justice des bien-pensants' « quelques satisfactions d’amour-propre et de dignité formelle » pour la magistrature qui s’est inclinée devant la réforme de l’empereur.

Historiquement donc, la toge symbolise non pas l’indépendance du magistrat, mais sa soumission au pouvoir exécutif. L’ancien député Claude Eerdekens considérait la toge comme un « symbole de la justice bourgeoise » et je lui donne bien raison.

Que vaut d’ailleurs la « neutralité » de la toge, accompagnée de 60.000 € de bijoux ? - question, pensant à "Madame Justice', la juge Karin Gérard, première présidente du Conseil Supérieur de la Justice et baronne depuis.

En effet, une justice contemporaine n’a pas à impressionner, mais à protéger. La toge n’impressionne depuis longtemps plus que les faibles, pas les forts, plus que les pauvres, et pas les fortunés. La communication de la justice de demain, de Tomorrow Now, ne passe pas par l’éloignement ou l’intimidation. Elle doit passer surtout par le dialogue et le respect. La justice ne passe pas par l’autorité, mais par la volonté de comprendre, et de réparer.

Ce n’est donc pas la toge, mais le jean’s du juge qui fera face à « l’autoritarisme Stealth », « furtif » selon le nom de cette technique de la furtivité des engins militaires, conçus pour passer sous les radars.

Dans son livre 'Fascism, A Warning' (Le fascisme, un avertissement) qui vient de paraître, l’ancienne secrétaire d’État américaine Madeleine Albright nous prévient du danger des tendances politiques actuelles.

L’état autoritaire ne s’installe pas par un grand bombardement juridique mais par une érosion silencieuse de l’État de droit, cet État de droit qui protège précisément le faible contre le fort, car le fort, à la limite, il n’a même pas besoin du droit.

Le faible, ce n’est pas seulement le réfugié au Parc Maximilien, demain c’est peut-être vous qui avez l’audace de l’héberger, de manifester, ou d’écrire.

Je l’ai écrit dans une opinion à la VRT le 12 septembre 2016 déjà : « L’État Islamique est un danger pour notre sécurité, mais pas pour notre État de droit. Par contre, les projets du nationalisme et de l’autoritarisme de la N-VA de Bart De Wever – cet État de la droite – sont un danger pour notre État de droit ».

Il faudra une magistrature audacieuse (et un barreau courageux) pour répondre aux attaques incessantes et parfois subtiles de ce nouvel occupant : l’occupant des esprits, le populisme – le BonaBartisme.

Mais il y a un réconfort ardent pour notre indignation et notre résistance Hesselienne : nous ne serons – par définition – jamais seuls.

Tout agnostique que je suis, je me réfère au livre 'De Jésus à Jésus, en passant par Darwin' que Christian de Duve – prix Nobel 1974 – a écrit peu avant son décès.

« Autrefois, nous devions nous battre pour survivre » ; nous enseigne De Duve – aujourd’hui nous devons survivre en aidant les autres à survivre » : une affirmation courageuse autant qu’un défi, et une belle définition de ce que c’est finalement, une justice juste.

Et cela rejoint bien la magnifique conférence d’hier soir ici à Liège, dans le cadre de ce festival TomorrowNow, de Pablo Servigne : la justice aussi, finalement, c’est bien l’Entraide !

(certains passages de cette conférence sont des extraits de mon livre ‘La Force de la justice, Plaidoyer pour une Justice plus juste’, paru en novembre 2016 en néerlandais chez Uitgeverij EPO sous le titre 'De kracht van rechtvaardigheid' et en novembre 2017 en français chez Now Future Editions)

 

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