Mort d'une Ecole

Je dois vous faire part d’une mauvaise nouvelle qui nous a été annoncé hier en fin d’après-midi, à mes collègues et moi, par Mme la Directrice de l’Hôpital Marchant, à Toulouse : la disparition prochaine de mon outil de travail, l’Institut de Formation en Soins Infirmiers de l’Hôpital Marchant.

Je viens donc vous faire part d’une défaite qui conclue une bataille, locale certes, mais qui concerne des hommes et des femmes que peut-être vous côtoyez, dans la guerre de conquête impérialiste que mène la pensée fonctionnaliste et rationaliste des marchands, pensée d’origine anglo-saxonne qui soutien le capitalisme depuis son apparition et peut tout justifier de son coup de force néo-libéral depuis la fin de la seconde guerre mondiale, contre la pensée culturaliste, celle dont nous, Français, sommes issus et qui trouve ces racines en Grèce, autour de la méditerranée et a été cultivée patiemment par des générations de penseurs depuis des temps immémoriaux.

Dans cette guerre contre le fléau de l’économie marchande je suis en train de perdre mon outil de travail, une école, c’est pas rien ! Prométhée, dont nous, les penseurs qui cherchent à améliorer le sort du genre humain, sommes les héritiers, vient encore de recevoir un coup de bec de la sale bête qui campe avec toute son arrogance futile au sommet de toutes les lucarnes médiatiques du monde occidental.

Je viens de saisir, avec cette annonce, toute la violence de ce combat que nombre de mes collègues de l’Institut en Soins Infirmiers du CHU, le Blob glouton régional en lequel notre potentiel d’étudiants va être englouti, justifient en l’édulcorant comme une nécessaire ouverture à toutes les formes de pensées. Pour moi, formateur d’obédience à la fois marxiste et psychanalytique, comme il en a toujours été, mais ce matin avec encore plus d’évidence, il existe un lien entre la guerre qui est menée contre la psychanalyse et cette annonce. C’est la même guerre sans merci d’une idéologie qui considère l’homme comme une chose, une marchandise comme les autres, contre la pensée humaniste qui a permis le développement de l’homme Sujet (au sens que Freud a donné à ce mot), de l’homme en tant qu’individu également responsable du sort du groupe humain, du sort de l’espèce humaine ; attentif à ce qui se trame en lui de plus obscur, de plus dangereux pour lui-même et pour autrui, en somme, l’homme de l’inconscient.

Bien sûr, je dois être aveuglé par la colère, donc je ne puis être ni lucide, ni rationnel, bon Dieu comme je voue ce mot aux pires gémonies. Ce serait vrai si je n’avais pas eu le temps de mûrir la chose depuis longtemps. Cela fait plusieurs années que nous attendons que la région Midi-Pyrénées, pourtant très attachée à l’hôpital Marchant, prenne enfin une décision nous concernant, concernant la pérennité d’une école qui a déjà résisté à la disparition en 1992, lors de la mise au pilon du diplôme d’Infirmier de Secteur Psychiatrique, mon diplôme. Donc, je ne suis pas en colère, juste abattu et déçu, amer sans doute. Déçu que nous n’ayons pas trouvé le moyen collectif de résister à ce qui nous est présenté parfois comme une fatalité inexorable, comme l’effet d’une logique somme toute incontestable. C’est le sens dans lequel souffle le vent en quelque sorte, le destin.

Moi, je dis que c’est la bêtise et l’ignorance qui viendront à bout de l’espèce humaine. Tout a déjà été dit et écrit sur les effets néfastes des regroupements, de la concentration, de la création de grosses structures et sur les effets dangereux des méthodes de management qui y sont pratiquées par une cohorte de chefaillons aux ordres de l’idéologie dominante. Vive l’Open-Space, c’est ce type d’organisation qui est prévu dans le futur paquebot régional du CHU. Nos décideurs sont aveugles. Ils ne sont pas aveuglés par la colère mais par les discours économiques qui leur font apparaître avec tellement de clarté les bénéfices financiers de tels mouvements. Ne nous y trompons pas, c’est la seule référence ici en jeu, seul le prisme économique est ouvert (en grand depuis les années 80) : comment économiser du pognon sur la formation des professionnels paramédicaux ? En faisant en sorte de pouvoir réduire la masse salariale qui lui est affecté (Marx), c’est le seul levier possible en système capitaliste. Le regroupement, la fédération d’unités ayant le même type d’activités permettra de réduire le nombre de cadres, de cadres supérieurs et de directeurs qui lui est affecté dans un projet global de rationalisation des moyens humains et matériels. Certains de mes collègues du CHU sentent bien dans quel sens souffle ce vent-là, ils sont inquiets, et ils ont raison de l’être ! Comment ne pas l’être quand on sait qu’il n’est même pas prévu de restauration pour le millier d’apprentis qui vont y faire leurs études ? Entendez-vous ? Seul le prisme économique est pris en considération, cela veut dire que le prisme de la pédagogie lui est secondaire, le prisme du bien vivre pour ce millier de jeunes l’est encore plus et comment parler du prisme de la vie au travail des formateurs !

Pour votre serviteur, l’heure douloureuse des choix de vie va s’imposer finalement. Moi qui hésite sur le seuil depuis déjà quelques années, particulièrement depuis l’avènement du nouveau référentiel de formation en soins infirmiers, il va falloir que je me décide enfin, car il ne me semble pas possible aujourd’hui, malgré les appels lancés par la direction et que je comprends, d’accompagner cette mort encore pendant les deux années qui nous séparent de la fin de l’agrément de l’IFSI Marchant.

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