L'impossible repos des morts

Comment des restes humains deviennent-ils les biens inaliénables d'un État? Anthropologie de la gestion sociale de la mort.

"Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu'ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts.
Mahmud Darwich


Nul besoin de fouiller les mémoires des premiers hommes pour savoir que l'inhumation fut l'une des premières institutions humaines, et qu'au travers de la mise en terre se joue la vie et l'histoire de la communauté des vivants.
Donner une sépulture, c'est déposer un corps et couvrir un parent de la terre qui l'a vu naître. Dans toutes les sociétés, l'idée d'un passage et d'un au-delà nécessite cet accompagnement que les vivants eux-mêmes viennent ritualiser : ainsi la mort est l'affaire de ceux qui restent.
Tous les morts ne se valent pas dans les sociétés humaines. On peut trouver en Chine par exemple, une importance croissante de la dépouille selon l'âge du décès ou chez les Inca, une séparation entre les gens du peuple et les seigneurs jusque dans l'éternité. Différentes demeures dans l'au delà également chez les Mexica, qui eux distinguent les morts naturelles des hommes tués à la guerre, des sacrifiés ou encore des femmes en couche. En France, "les grands hommes" vont au Panthéon, aux héros de guerre on dresse des monuments. Sans parler longuement de la tombe du soldat inconnu, chargeant un homme du peuple du poids de toute une nation, nous devinons le même phénomène d'embaumement : la mort est magnifié, et la dépouille écartée.
Ces rituels variés forment une instance universelle, celle de la prise en charge sociale de la mort.


Parfois c'est une partie du corps seulement qui occupera l'attention de la communauté, la tête, les os, ou les cendres peuvent être "extraits" de la mort elle même, et survivre comme reliques, accordant des vertus diverses et s' accommodant aux rites des vivants.
C'est le cas dans les sociétés indiennes où de manière générale, les restes imputrescibles sont conservés ( cendres ), mais aussi dans le monde chrétien où les os des saints, ces hommes remplis du Saint Esprit, sont l'objet d'une vénération, qui est une manière d'adorer le Saint Esprit lui même et de lui reconnaître sa force et sa beauté.
Dans tous les cas, la personne dépasse sa mort, et occupe une place nouvelle dans le monde des vivants.
[Nous ne parlerons pas ici du glissement dans nos sociétés industrialisés, de la mort comme rite de passage à simple formalité administrative ou bien phénomène technique.]


Globalement, dirons-nous, la fonction des rites d'accompagnement du défunt est peut-être d'assurer une continuité entre les générations. Continuité entre ce monde-ci imparfait, et l'autre démesuré, pur, celui de la mort et des ancêtres.
Un socle parfait qui dicte les lignées ou qui ailleurs fertilise le sol. Les Hommes tirent de cette société discrète ( les morts ) des vertus mythiques qu'il faudra honorer pour lui appartenir un jour.
Si les sociétés distinguent les hommes entre eux, par le mérite, la naissance, ou des facultés diverses au moins attribuées socialement, la mort ne vient pas bousculer ces termes mais les envelopper au contraire, d'éternité.

Une affaire actuelle vient illustrer cette question de l'incorporation des défunts dans la généalogie collective, celle des crânes de résistants algériens, stockés au Musée de l'Homme à Paris, et devenus biens inaliénables de l’État français.

Restes ( crânes ) de résistants algériens au Musée de l'Homme à Paris Restes ( crânes ) de résistants algériens au Musée de l'Homme à Paris

Si la conservation de restes humains par la France renseigne sur les pratiques anthropologiques de l'époque, (basées sur l'existence de races inférieures et observables dans des conditions quasi naturalistes), cette "collection" est aussi le symbole d'un refus de la part des puissances coloniales de reconnaître une humanité à ses administrés.
Prélevés sur les corps de résistants de l'Oasis de Zaatcha, ces crânes ont été rapatriés en "métropole" après avoir été promené en Algérie, et "exposés au marché de Biskra, où tous les Arabes des Zibans et de l'Aurès s'étaient donné rendez-vous.1"
Parmi eux, les crânes du Cheikh Bouziane, son fils, et le chérif Si Moussa, "exposés au camp [sous Zaatcha] afin que tous les Arabes sussent bien que les fauteurs de l'insurrection avaient payé de leur vie leur incroyable présomption".2


A travers cette mise en scène du pouvoir par l' exposition de restes humains, on retrouve cette prise en charge sociale de la mort, mais cette fois-ci par un groupe extérieur à la communauté. Dans cette marche morbide, se joue l'impossible repos des mis à morts. Transbahutés d'un point à un autre de la conquête, ces crânes sont plus que des trophées de guerre, ils disent "nous avons vos vies et vos morts." Sur le même principe que la relique, les têtes participent à tout un art de la mnémotechnie. "Rappelez vous" semblent-elles dire aux vivants, que l'envahisseur est votre nouvel ancêtre, qu'il est entré dans la généalogie par la force, et qu'en sa possession vous trouverez l'avenir de votre peuple.

Considérons maintenant le processus de restitution de ces crânes et les différents acteurs engagés au travers d'un discours, de tribunes ou d'une pétition.

 L’Algérie "ne renoncera pas à la récupération des crânes et des ossements de ses martyrs se trouvant en France afin de les enterrer sur le sol de la patrie". Ces propos de Tayeb Zitouni,le ministre des Moudjahidine ont été recueillis par l'APS ( Algérie Presse Service ) en Octobre 2017,  moment où déjà de nombreux citoyens et intellectuels français et algériens s'étaient insurgés contre la présence de ces "trophées" en France.
Suite à une pétition lancée par Brahim Senouci, universitaire algérien, Le Monde y consacre une tribune en 2016 signée en partie par Mohamed Tayeb Achour, Gilles Manceron, et Pascal Blanchard, tandis que l'Humanité publie en juin de la même année "les crânes de l'Amnésie". Quelques années plus tôt c'est Ali Farid Belkadi qui menait une première enquête et put réaliser quelques clichés de ces crânes.


Tous insistent sur la valeur de cette restitution comme geste symbolique et pour "rappeler l'histoire de la colonisation".
Ainsi, la sépulture qui attend ces restes contribuera à "sortir de l'oubli de l'une des pages sombres de l'Histoire de France, effacement qui participe aux dérives xénophobes." nous dit la Tribune. Là encore, les vivants viennent placer une charge symbolique dans des restes humains.

Il ne s'agit plus dès lors, de simples défunts mais de reliques d'une « conquête barbare », qu'il faut là encore incorporer au récit de la mort. Ces restes humains sont donc devenus des objets d’Histoire, synthèse matérielle d’une impensable violence pour les algériens, et propriété désormais inaliénable du processus de restitution qui les concerne.
La fonction de ce rapatriement sera peut-être de permettre à un descendant de ponctuer sa généalogie, mais il est clair que les crânes feront l'objet d'une récupération politique et publique, car une bataille est toujours en cours, celle "pour la reconnaissance des crimes commis" envers le peuple algérien. La principale préoccupation reste alors de savoir quelle place auront les institutions civiles dans la récupération de ces restes humains. Leur retour "demeure une revendication instante qui ne peut point être tue", affirme, dans une déclaration à l’APS, Mohamed Saâdi, arrière-petit-fils de cheikh Bouziane qui habite aujourd’hui la même oasis, située dans la commune de Lichana (W. Biskra).4
L'étude de la gestion sociale de la mort nous permet ici d'appréhender dans son ensemble un phénomène humain archaïque et toujours en vue,  un entre-deux politique et social où l'errance des morts vient interférer dans le monde des vivants.L'étude de la gestion sociale de la mort nous permet ici d'appréhender dans son ensemble un phénomène humain archaïque et toujours en vue, un rapport politique à la mort dans nos sociétés, et l’usage de celle-ci dans la construction des discours du pouvoir. Nous avons esquissé les processus relationnels et stratégiques qui permettent à des restes humains d’atteindre le statut de reliques, mais cette brève étude nous ouvre la voie d'un champ spécifique de la discipline anthropologique, celui de l'exil des morts et de l'ensemble de la chaîne rituelle les accompagnant.

 




 1.Quesnoy, F. L'armée d'Afrique depuis la conquête d'Alger, p 290, 1888, Jouvet, Paris.

Quesnoy, Ferdinand. L'armée d'Afrique par la Bataille d'Alger, 1888, Jouvet Quesnoy, Ferdinand. L'armée d'Afrique par la Bataille d'Alger, 1888, Jouvet

2. Idem

3.Algérie Presse Service - Algérie-France : Appel à des excuses et à la restitution des cranes de chouhada

4.Algérie Presse Service - Le rapatriement des crânes de chouhada, une revendication renouvelée

 

Pour en savoir plus sur le processus de demande de restitution de ces crânes, voici un dossier de presse :

Tribune Le Monde - Les crânes des résistants algériens n'ont rien à faire à Paris.

Blog Mediapart - François Gèze

France 24 - Reportage

Algérie Presse Service

L'Humanité - Les crânes de l'amnésie

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