JB Merliere
Donner du sens, promouvoir l'humain, préparer demain.
Abonné·e de Mediapart

9 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 avr. 2022

La sémantique, cette duperie politique

« Vous ne voterez pas pour les extrêmes ». Très bien, mais qu'appelez-vous « extrêmes » au juste ? Le modèle en place est sur bien des aspects extrémiste mais la violence qu'il porte en lui est cachée, invisibilisée. C'est cela que nous devons réaliser pour passer d'un vote sidéré à un vote raisonné permettant de changer de système.

JB Merliere
Donner du sens, promouvoir l'humain, préparer demain.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous y sommes. Cinq ans se sont écoulés.

Il est l'heure d'exprimer sa voix pour dessiner l'avenir souhaité pour le pays et pour la société dans son ensemble. Ne nous focalisons pas sur le fait qu'une démocratie vivante ne saurait se contenter d'une consultation si éphémère, brève bouffée d'expression citoyenne vite étouffée pour cinq nouvelles années. Drôle d'apnée politique à laquelle semblent pourtant se plier, de plus ou moins bonne grâce, nombre de Français.

Bien au-delà des modalités de l'organisation de la vie politique française et de ce moment particulier qu'est une élection présidentielle, ce billet tient à interroger le choix et le poids des mots, l'impact de ceux-ci dans l'inconscient collectif. Un mot mérite une attention toute spécifique : le mot « extrême ».

« Je ne sais pas pour qui je voterai, mais ça ne sera pas pour les extrêmes ».

Combien de fois ai-je entendu cette phrase ces dernières semaines... La tournure est tellement banale qu'on ne la relève pas. Mais la banalité est-elle vraiment au rendez-vous ? Les locuteurs la prononçant analysent-ils ce qu'ils expriment profondément ? Ou reprennent-ils une rengaine médiatique relevant d'un schéma pré-pensé consistant à découper, à détourer, le paysage politique français en blocs ayant des valeurs différentes, donc des dénominations différentes ? Certains blocs seraient naturellement qualifiés de « modérés » tandis que d'autres seraient automatiquement affublés de l'étiquette « extrêmes ». N'y aurait-il pas un biais sémantique et donc une tromperie grossière derrière ces étiquettes peu contestées, accordées et accolées dans une logique au demeurant pas si claire ? La « modération » serait, dans ce jeu langagier implicite, assimilée à la « raison », l'extrême » au « danger ». Apparaissent ainsi insidieusement des notions binaires et simplistes de « partis raisonnables » et de « partis galeux », de « bons électeurs » et de « mauvais électeurs ». Il y a dès lors, devant une telle simplification, tout lieu de se méfier. Et urgence à soumettre le bouillon médiatique dans lequel nous infusons nonchalamment à un interrogatoire sérieux. Qu'est-ce que l'« extrême » ? Qui a défini quels partis devaient être rattachés, ou non, à cet adjectif ? Comment ? Selon quels critères et quelles valeurs ?

Le choix des mots n'est pas anodin, d'autant plus dans une société de l'information continue qui rabâche des refrains standardisés. Partons donc, trivialement, de la définition du terme « extrême » donnée par le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) :

EXTRÊME, en tant qu'adjectif postposé :
« Qui excède la mesure ordinaire »
« Qui est au-delà des autres, au point de comporter des risques, du danger »
« Qui est éloigné de la modération »

Partant de là, questionnons les projets politiques des partis dits modérés, EELV, PS, LREM, LR. Passons les au filtre de ces définitions.

- Une société dans laquelle la compétition, l'individualisme, l'argent, l'image sont devenues les facteurs clés de succès n'est-elle pas « extrême » ?
- Un monde dans lequel les inégalités se creusent toujours plus, dans lequel la richesse outrancière côtoie la misère profonde, à même nos trottoirs, n'est-il pas « extrêmement » violent ?
- Un système dans lequel la production alimentaire ne fonctionne plus qu'avec chimie, gaz, pétrole, antibiotiques, manipulations génétiques, produisant obésité, maladies cardiovasculaires, cancers tout en ne sachant pas rémunérer ses propres travailleurs n'est-il pas « extrême » ?
- Un monde dans lequel ce que nous achetons à bas prix fait trois fois le tour de la Terre, fait travailler des enfants, pour, in fine, être utilisé six mois avant d'être jeté parce qu'il n'est plus « stylé » n'est-il pas « extrême » ?
- La destruction accélérée du vivant et la 6ème extinction de masse que nous vivons en direct ne méritent-elles pas le qualificatif d'« extrême » ?
- Un modèle productif et énergétique qui génère des milliards de tonnes de CO2 ou des déchets ingérables pendant 100 000 ans n'est-il pas « extrême » ? Un système qui fait dériver le climat dans des ordres de grandeur jamais vus ne l'est-il pas également ?
- Une société dans laquelle le chômage massif est persistant mais dans laquelle chacun doit étudier et travailler toujours plus longtemps pour gagner toujours moins n'est-elle pas « extrême » ?
- Un monde dans lequel PIB et croissance s'appuient tranquillement sur l'exportation d'armements tout en déplorant à grands cris les guerres n'est-il pas « extrême » ?
- Une société dans laquelle les citoyens ne s'informent plus ou refusent de réfléchir aux conséquences de leurs actes par peur d'une perte de confort n'est-elle pas « extrême » ?

Le modèle actuel, l'ultralibéralisme qui exploite « au-delà de la mesure ordinaire » la nature et l'homme est finalement intrinsèquement extrémiste, puisque très « éloigné de la modération » et comportant clairement et à haute intensité « des risques et du danger ».

Ce système dans lequel nous flottons, entre inconscience, paresse et léthargie porte en lui une somme de violences phénoménales que nous ne voyons même plus, ou que nous ne voulons pas voir. Il est pourtant presque unanimement qualifié de « modéré ».

C'est en se jouant ainsi des mots que le modèle en place se perpétue et continue ses méfaits à couvert. Prestidigitateur agitant tantôt des chiffons rouges, tantôt des chiffons bruns, il manipule sans scrupule, détourne la sémantique pour créer un langage décorrélé du réel qui débranche l'analyse et la réflexion citoyennes. Étonnamment, ce travail de sape du langage et des esprits n'a pas été totalement mené à son terme. Le système en vigueur porte encore, en son nom même, une preuve de son extrémisme : « ULTRA-libéralisme ».

La question n'est pas que celle du système. Que le libéralisme, le communisme, l'anarchie ou l'écologie soit aux manettes n'importe peut-être pas tant. Car un système repose sur deux jambes : l'idéologie d'une part, ses modalités d'application d'autre part. En l’occurrence parler d'« ultra » ou d'« extrême », c'est parler « dosage », ouverture sur plus grand ou fermeture sur elle-même d'une idéologie. Les excès, les dérives, la recherche de l'absolu font tendre les systèmes, quels qu'ils soient, vers une forme de totalitarisme, vers un mode de pensée unique, indépassable, incontestable. N'importe quelle idéologie peut de ce fait, progressivement et de manière souterraine, devenir néfaste voire dangereuse. C'est ce qu'il s'est passé avec le capitalisme et le libéralisme. Ils sont devenus, en l'absence de garde-fous, des systèmes mortifères au milieu desquels nous vivons en zombies s'accommodant de pratiques brutales banalisées.

Cet « ultra-monde » crée logiquement des « ultra-crises ». Celles-ci s'enchaînent à un rythme inédit, sur tous les fronts simultanément : crise écologique, sociale et démocratique, sanitaire et politique, énergétique et alimentaire, ... Le modèle en place qui jusque là s'effritait par petits bouts, s'effondre désormais par pans entiers, dans des boucles de rétroaction multiples illustrant cruellement la fragilité et l'absurdité de l'édifice mis en place.

Il est plus que jamais l'heure de se réveiller, de briser les chaînes qui nous enferment dans la peur, le mensonge et la torpeur pour regarder la vie, la société, le monde avec lucidité et esprit critique. Cela est particulièrement crucial lors d'échéances électorales qui engagent les choix d'un pays entier pour cinq ans.

Il ne s'agit pas pour autant de nier l'existence d'idées extrémistes dans notre société. Oui, des idées nauséabondes y circulent et méritent, elles, pleinement le terme « extrême ». Ces idées sont depuis toujours utilisées pour détourner l'attention des sujets fondamentaux, pour cliver et fracturer des relations humaines qui ont, à l'opposé, besoin de liants, de vivre-ensemble, de sérénité.

Il s'agit ici de prendre conscience que notre quotidien ordinaire est sur bien des aspects, porteur d'une violence extrême, cachée, invisibilisée. C'est précisément cela que nous devons réaliser et c'est cela que nous devons changer. La politique n'est pas la hiérarchisation du moins pire mais l'aspiration à un projet collectif amenant espoir, progrès et paix durables. Il importe, pour qu'il en soit ainsi, de ne pas se laisser piéger par les mots.

Synonymes du mot "duperie" - image générée via le site https://inspirassion.com/fr/

Je dois pour conclure, vous faire une confidence. Une deuxième terminologie tenait la corde avec le mot « extrême » pour l'écriture de ce billet : la formule magique du « pouvoir d'achat ». Du grand art qui mériterait un article dédié. Vous promet-on vraiment de pouvoir acheter plus ? Si oui, avec quel argent ? Celui manquant aux hôpitaux, aux écoles, aux services publics en général ? Celui économisé sur les petites retraites, l'aide au logement ou le chômage ? Celui déjà dépensé par centaines de milliards pour les banques en faillite ou les actionnaires des multinationales ? Celui nécessaire pour construire le monde de demain en finançant un tournant écologique, agricole, énergétique, sociétal majeur ?

Peut-être vous propose t'on en fait, très simplement, de vous laisser acheter par le pouvoir (« achat de pouvoir » versus « pouvoir d'achat ») afin que vous puissiez dépenser sans penser cinq années de plus.

Alors permettez-moi de vous demander une faveur. Dans quelques jours, au moment de voter, soyez d'une lucidité extrême, ne vous laissez pas duper, ne vous laissez pas acheter.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Exécutif
Une seule surprise, Pap Ndiaye à l'Éducation
Après vingt-six jours d’attente, Emmanuel Macron a nommé les vingt-sept membres du premier gouvernement d’Élisabeth Borne. Un casting gouvernemental marqué par sa continuité et toujours ancré à droite. La nomination de l’historien Pap Ndiaye à l’Éducation nationale y fait presque figure d’anomalie.
par Ilyes Ramdani
Journal — Gauche(s)
Union de la gauche : un programme pour mettre fin au présidentialisme
Jean-Luc Mélenchon et ses alliés de gauche et écologistes ont présenté le 19 mai leur programme partagé pour les élections législatives, 650 mesures qui jettent les bases d’un hypothétique gouvernement, avec l’ambition de « revivifier le rôle du Parlement ». 
par Mathieu Dejean
Journal
Écologie politique : ce qui a changé en 2022
Les élections nationales ont mis à l’épreuve la stratégie d’autonomie des écologistes vis-à-vis de la « vieille gauche ». Quel dispositif pour la bifurcation écologique, comment convaincre l'électorat : un débat entre David Cormand, Maxime Combes et Claire Lejeune.  
par Mathieu Dejean et Fabien Escalona
Journal — France
À Romainville, un site industriel laissé à la spéculation par la Caisse des dépôts
Biocitech, site historique de l’industrie pharmaceutique, a été revendu avec une plus-value pharaonique dans des conditions étranges par un promoteur et la Caisse des dépôts. Et sans aucune concertation avec des élus locaux, qui avaient pourtant des projets de réindustrialisation. 
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
L'effondrement de l'écologie de marché
Pourquoi ce hiatus entre la prise de conscience (trop lente mais réelle tout de même) de la nécessité d’une transformation écologique du modèle productif et consumériste et la perte de vitesse de l’écologie politique façon EELV ?
par jmharribey
Billet de blog
Reculer les limites écologiques de la croissance… ou celles du déni ?
« À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». L' Atécopol et Enseignant·es pour la planète analysent ce sujet du bac SES, qui montre l’inadéquation de l’enseignement des crises environnementales, et les biais de programmes empêchant de penser la sobriété et la sortie d’un modèle croissantiste et productiviste.
par Atelier d'Ecologie Politique de Toulouse
Billet de blog
Rapport Meadows 9 : la crise annoncée des matières premières
La fabrication de nos objets « high tech » nécessite de plus en plus de ressources minières rares, qu'il faudra extraire avec de moins en moins d'énergie disponible, comme nous l'a rappelé le précédent entretien avec Matthieu Auzanneau. Aujourd'hui, c'est Philippe Bihouix, un expert des questions minières, qui répond aux questions d'Audrey Boehly.
par Pierre Sassier
Billet de blog
Marche contre Monsanto-Bayer : face au système agrochimique, cultivons un autre monde !
« Un autre monde est possible, et il est déjà en germe. » Afin de continuer le combat contre les multinationales de l’agrochimie « qui empoisonnent nos terres et nos corps », un ensemble d'activistes et d'associations appellent à une dixième marche contre Monsanto le samedi 21 mai 2022, « déterminé·es à promouvoir un autre modèle agricole et alimentaire, écologique, respectueux du vivant et juste socialement pour les paysan·nes et l'ensemble de la population ». 
par Les invités de Mediapart