30 jours édifiants. Dessin d'un impérieux réveil citoyen.

Il est des enchaînements d'actualités qui en disent long sur l'état du monde, de ses dirigeants et de notre société. Ainsi en va-t-il des 30 derniers jours dont le déroulé est édifiant. Ratification du CETA, détricotage des progrès réalisés sur les pesticides, accueil de Greta Thunberg. Trois actes. Trois réponses. Toutes disent la même chose : le changement ne viendra pas de nos représentants.

Il est des enchaînements d'actualités qui en disent long sur l'état du monde, de ses dirigeants et de notre société. Ainsi en va-t-il des quelques mois tout juste passés. Un coup d’œil jeté dans le rétroviseur des 30 derniers jours est à ce titre édifiant.

30 jours dans le rétro

Nous apprenons le 22 juin que le permafrost des îles Arctiques du Canada fond (1) - un premier drame en soit - avec 70 ans d'avance sur les modélisations de réchauffement du GIEC. Lesdits modèles conduisant à un monde où le réchauffement global attendra a minima 1,5 à 2 degrés Celsius, on ne peut qu'être inquiet de cette accélération soudaine et d'une telle remise en cause des trajectoires climatiques scientifiquement établies. Quand la réalité anticipe les modèles de 70 ans - pardon du peu ! - soit le modèle est invalide, soit la réalité n'est plus comprise. Ce qui revient finalement à la même chose. Dans les deux cas la science peine à décrire et à anticiper le réel actuel et futur. Dans les deux cas l'emballement climatique n'est plus une chimère lointaine impalpable mais un présent dramatique bien tangible. Le changement climatique, c'est ici et maintenant, et plus à la fin du 21ème siècle comme cela fut longtemps considéré ou admis. Revenons à la fonte du permafrost un instant. La quantité de dioxyde de carbone emprisonnée dans ces glaces et sols gelés équivaudrait à quatre fois celle que les activités humaines ont émise depuis l'éclosion de la société industrielle. C'est colossal. De tels "sur-rejets" ne peuvent que faire dégénérer encore plus vite une machinerie climatique dont l'équilibre est présentement précaire.

Survient alors, fin juin, la première canicule estivale de 2019 en Europe. Il est notable que 2015-2018 étaient déjà les 4 années les plus chaudes mesurées depuis 1850 (année de début des relevés de températures) à l'échelle du globe. "2015-2018". 8 chiffres tout sauf triviaux puisque l'exceptionnel se produit désormais chaque année depuis 4 ans (2), sans pause ni relâche, sans prise de conscience généralisée non plus. Il y a un mois donc s'abat une nouvelle canicule. Il fait 32°C en Alaska (3), des vignes sont brûlées comme jamais (4), les fleurs stressent, fleurissent en avance, changent d'odeur (5), ce qui désoriente encore davantage des abeilles déjà largement malmenées par les pesticides. Des arbres meurent par centaines dans le Jura (6). Presque simultanément des averses de grêle ultra violentes dévastent les cultures dans la Loire (7). Ailleurs dans le monde, le Japon subit des pluies torrentielles impactant 1 million d'habitants (8) tandis qu'en Inde le retard de la mousson a des conséquences dramatiques (9). Face à cela, en France, les ventes de ventilateurs et de climatiseurs explosent et le Ministre de l’Écologie montre, lors d'une interview conduite par Mr Bourdin, la marche à suivre. Décontracté, souriant, et surtout sans cravate, le Ministre explique donner l'exemple "en allégeant sa tenue vestimentaire pour s'adapter à la canicule" (10). Le sommet du G20 d'Osaka, concomitant et comportant à son agenda officiel la question du réchauffement climatique accouche d'une souris bien peu verte. Après une "nuit de négociation difficile", le Président français témoigne : "on a évité de reculer mais nous devons aller beaucoup plus loin" (11). Traduction évidente : "nous n'avons pas avancé d'un pouce". Le communiqué final fait part de "l'irréversibilité de l'Accord de Paris sur le climat" signé en 2015. L'honneur et la communication sont saufs. Pourtant, depuis la fin 2015 et ses vertes envolées, rien ou si peu n'a été fait. Sur les 197 signataires de l'Accord de Paris, seuls 16 pays dans le monde et 3 pays en Europe (la Norvège, le Monténégro, la Macédoine) ont engagé des politiques allant dans le sens des engagements climatiques qu'ils avaient alors pris (12, 13, 14).

Au même moment et loin des grands raouts planétaires entre puissants impuissants, des acteurs de la société civile tentent encore et encore d'alerter et de mobiliser citoyens et responsables politiques. Les rassemblements pacifistes, les appels au changement se multiplient (15, 16), s'organisent, se structurent pour faire entendre une autre voix (17), pour prendre un virage inéluctable (18) sans attendre la sortie de route, autant brutale qu'imprévisible. Ils sont parfois réprimés avec une étonnante violence (19).

Deuxième canicule en 3 semaines, des chaleurs lénifiantes

Quelques homards géants plus tard et malgré un acte II du quinquennat Macron placé sous le signe de l'écologie suite aux bons scores des listes vertes en Europe (20), rien n'a changé. La biodiversité continue d'être massacrée en toute impunité (disparition de 80% des insectes volants en 27 ans, de 33% des oiseaux en 15 ans). L'artificialisation des sols continue (projets routiers, écoquartiers sur des terres fertiles, ...). De nombreux territoires n'ont pas reçu une seule goutte de pluie depuis un mois. Plus de la moitié des départements français sont contraints de prendre des arrêtés préfectoraux afin de tenter de limiter la consommation d'une ressource largement déficitaire (21). Chute drastique des populations de pollinisateurs. Destruction des habitats naturels et des sols fertiles. Niveau critique des nappes phréatiques et des cours d'eau. Comment dès lors, bien au-delà du seul phénomène de réchauffement, produire de la nourriture et des végétaux ? Comme le rappelle utilement le manifeste "nous voulons des coquelicots" publié fin 2018, "la vie de 80% des plantes à fleurs dépend des insectes". Et l'on estime que "35% (fourchette basse) de ce que nous mangeons dépend de la pollinisation par les insectes". C'est dans ce contexte de cécité forcenée qu'une nouvelle canicule succède, sans répit aucun, à la première. Alors que faire ? Après avoir fait tombé la cravate, le strip-tease indécent va t'il aller plus loin ? Ou allons-nous enfin attaquer les problèmes à leurs sources et regarder les choses globalement, avec lucidité, conscience et courage ?

Des paroles... et des paroles

La réponse à cette question est vite tombée. En 3 actes, non coordonnés, mais intéressants par ce qu'ils dessinent. Premier acte : le retour dans l'actualité du CETA (22), accord de libre-échange entre le Canada et l'Union Européenne qui vise à supprimer 98% des droits de douane sur les produits échangés entre les deux continents. C'est le vote de ratification qui a eu lieu ce mardi 23 juillet à l'Assemblée Nationale qui a fait resurgir cet accord dans les médias. Il faut néanmoins noter que ledit accord s'applique en France" de manière provisoire" depuis le 21 septembre 2017. Le droit recèle des secrets que seules les puissances économiques peuvent comprendre. A l'heure où les solutions qui émergent face au réchauffement climatique et à l'écocide en cours pointent constamment vers des solutions comprenant relocalisation et résilience, la ratification d'un nouveau traité de libre-échange pose pour le moins question. N'y a t'il pas plus urgent et plus sensé à faire que de faire transiter par delà l'océan des denrées alimentaires de base que nos paysans savent produire, sans farines animales et sans OGM (23) ? N'y a t'il pas plus urgent à faire que d'introduire encore plus de concurrence dans un monde agricole qui peine depuis des années à vivre du fruit de son travail et à évoluer vers des pratiques respectueuses de l'environnement et du vivant ?

Le deuxième acte est une fourberie coutumière des lobbies. La mort massive des abeilles avait permis de faire émerger, après 25 ans de destruction massive du vivant, l'interdiction dans les champs français d'une classe spécifique de pesticides développée dans les années 1990, les néonicotinoïdes. Cette belle évolution était effective depuis le 1er septembre 2018 (24). Les dégâts sur les insectes pollinisateurs, les oiseaux et les poissons (par ruissellement et infiltration) sont tels qu'aller plus loin dans l'interdiction des pesticides était impérieux. De guerre lasse. La Commission Européenne est en passe de détricoter tous les progrès envisagés sous la pression incessante qu'exercent les lobbies sur le sujet depuis 6 ans (25). Alors que les nouveaux tests de toxicité auraient pu conduire à mettre sur la sellette plus de 80% des produits phytosanitaires aujourd'hui déversés dans les champs, tout le processus est torpillé de l'intérieur dans l'opacité la plus totale. La vie animale et humaine attendront, le profit passe avant l'environnement et la santé.

Troisième acte enfin : la venue hautement symbolique de la jeune Greta Thunberg à l'Assemblée Nationale (26), le jour même de la ratification du CETA dans le même lieu. L'association ATTAC (27) a résumé fort justement ce troisième acte.

« Les députés de la majorité LREM et MODEM l’ont fait : applaudir Greta et les jeunes mobilisés pour le climat à midi et ratifier le CETA, accord jugé par les experts non compatible avec l’urgence climatique, l’après-midi. Une telle hypocrisie illustre à nouveau le refus manifeste, continu et obstiné de l’exécutif à donner la priorité à l’urgence climatique, écologique, sociale et sanitaire. » (28)

Citoyens, à nous de jouer, ici et maintenant, sans rien attendre de nos représentants

Trois actes. Trois réponses. Elles disent toutes la même chose : le changement ne viendra pas de nos représentants. Tous les éléments sont connus depuis longtemps, 20 ans si ce n'est plus. Les alertes se multiplient et la planète crie chaque jour davantage sa souffrance. Il suffit de regarder le nombre d'articles listés ci-dessous, sur une simple période de 30 jours, pour s'en convaincre. Le rythme actuel est simple : environ un article alarmiste touchant à l'environnement au sens large est publié chaque jour. Les politiques ne feront rien pour changer le système ; ils le démontrent avec brio depuis des décennies. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » (29) disait Jacques Chirac au Sommet de Terre de Johannesburg en 2002. « Make our Planet Great Again » (30) surenchérissait Emmanuel Macron 15 ans plus tard. De sommets en G20, de Grenelles en Grands Plans portés par des Ministres d'Etat, ou non, force est de constater qu'au final rien ne bouge. Rien en tout cas de significatif eu égard à la gravité et à l'urgence des bouleversements observés. Tout ce qui est fait n'est que communication et aucune volonté sérieuse et réelle de changer de système n'est à l’œuvre. Ces 30 derniers jours ne font que cruellement confirmer ce constat alors même que l'urgence écologique est clamée toujours plus haut.

Plus nous attendrons, plus les efforts à faire seront importants. Agissons, maintenant, à notre échelle, sans attendre quiconque, ni un gouvernement qui ne veut pas bouger, ni son voisin qui peut-être ne fait pas sa part. Il ne s'agit plus de prendre conscience ou d'éteindre la lumière en sortant de chez vous. Il s'agit de poser des actes concrets, de changer à son échelle d'abord. Il s'agit de militer pour construire un nouveau système solidaire, résilient, joyeux, respectueux de la nature et de la vie.

Pour que les 30 prochains jours ne ressemblent pas à ceux que nous venons de vivre : au boulot, action !

 

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Sources et liens :
(1) https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/rechauffement-climatique-arctique-permafrost-fond-70-ans-plus-tot-prevu-43336/

(2) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/2015-2018-les-4-annees-les-plus-chaudes-jamais-enregistrees_2061090.html
(3) https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/07/05/la-temperature-depasse-32-c-dans-le-sud-de-l-alaska-record-historique_5485963_3244.html
(4) https://www.huffingtonpost.fr/amp/entry/les-vignes-brulees-dans-le-sud-ne-sont-pas-une-calamite-agricole_fr_5d19d579e4b082e5536c3614/
(5) https://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/changement-climatique-la-nouvelle-odeur-des-fleurs-deboussole-les-abeilles_3489675.html
(6) https://www.declarationuniverselledesdroitsdelarbre.org/le-jura-en-situation-de-catastrophe-forestiere/
(7) https://www.cnews.fr/france/2019-07-07/videos-des-grelons-gros-comme-des-balles-de-tennis-lors-de-violents-orages-dans-la
(8) http://www.leparisien.fr/international/japon-plus-d-1-million-d-habitants-appeles-a-evacuer-en-raison-des-pluies-torrentielles-04-07-2019-8109252.php
(9) https://www.lemonde.fr/climat/article/2019/06/24/en-inde-narendra-modi-affronte-une-crise-de-l-eau-sans-precedent_5480708_1652612.html
(10) https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/francois-de-rugy-se-presente-sans-cravate-ce-matin-pour-alleger-la-tenue-vestimentaire-au-travail-et-s-adapter-a-la-canicule-1170490.html
(11) https://www.geo.fr/environnement/au-g20-le-front-des-pays-engages-pour-le-climat-a-frole-la-rupture-196310
(12) http://www.lefigaro.fr/conjoncture/accord-de-paris-pourquoi-les-pays-ne-sont-pas-a-la-hauteur-de-leurs-engagements-20190419
(13) https://www.franceculture.fr/environnement/climat-la-france-tarde-face-a-lurgence
(14) https://www.observatoire-climat-energie.fr/tableau-de-bord/
(15) https://www.nouvelobs.com/planete/20190628.OBS15116/on-fait-ca-pour-vos-enfants-les-activistes-ecolos-d-extinction-rebellion-bloquent-un-pont-a-paris.html
(16) https://nousvoulonsdescoquelicots.org/agir-ensemble/
(17) https://www.facebook.com/brutnatureFR/videos/852821058416943/
(18) https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/07/03/aurelien-barrau-l-idee-d-une-dictature-verte-releve-de-la-farce_5484521_3232.html
(19) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/pont-de-sully-le-commandant-des-crs-s-est-evanoui-a-cause-des-gaz-lacrymogenes_2089790.html
(20) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/26/elections-europeennes-2019-les-verts-europeens-saluent-des-resultats-au-dela-des-esperances_5467608_3210.html
(21) https://www.ouest-france.fr/meteo/secheresse/carte-des-restrictions-d-usages-de-l-eau-dans-61-departements-en-france-6447148
(22) https://fr.wikipedia.org/wiki/Accord_%C3%A9conomique_et_commercial_global
(23) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/07/22/farines-animales-et-ceta-comment-le-gouvernement-a-t-il-pu-se-tromper_5492248_4355770.html
(24) https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/09/01/les-pesticides-neonicotinoides-desormais-interdits-pour-proteger-les-abeilles_5348847_3244.html
(25) https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/07/15/protection-des-abeilles-la-commission-europeenne-est-engagee-dans-une-reculade-siderante_5489682_3232.html
(26) https://www.lemonde.fr/climat/article/2019/07/23/a-l-assemblee-la-jeune-ecologiste-suedoise-greta-thunberg-ironise-face-aux-attaques_5492536_1652612.html
(27) https://france.attac.org/
(28) https://www.facebook.com/attacfr/
(29) https://www.ina.fr/video/I12107926
(30) https://www.lemonde.fr/planete/video/2017/06/02/emmanuel-macron-make-our-planet-great-again_5137604_3244.html

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