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Billet de blog 29 juillet 2012

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Peindre des sensations

L'oeuvre d'art, écrivent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans l'ouvrage 'Qu'est-ce que la philosophie?', non seulement se conserve tant que dure son support et ses matériaux, mais elle existe aussi en soi. C'est, selon les deux philosophes, un bloc de sensations, un composé de percepts et d'affects; percepts et affects qu'on doit prendre soin de distinguer des perceptions, et autres sentiments ou affections.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'oeuvre d'art, écrivent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans l'ouvrage 'Qu'est-ce que la philosophie?', non seulement se conserve tant que dure son support et ses matériaux, mais elle existe aussi en soi. C'est, selon les deux philosophes, un bloc de sensations, un composé de percepts et d'affects; percepts et affects qu'on doit prendre soin de distinguer des perceptions, et autres sentiments ou affections.

C'est ce que nous montre le remarquable travail pictural de la jeune artiste coréenne Hyun-Jin Kwon qui peint, comme elle le dit elle-même, avec des sensations : "Je ferme les yeux et je laisse les couleurs surgir, advenir." Puis, elle peint les sensations. Elle crée un monde, voire des mondes multicolores que nous ne savons plus voir, ne savons plus percevoir. C'est en quelque sorte ce qui fait la différence entre l'homme du commun et l'artiste qui sait faire surgir, resurgir ce que nous avons profondément enfoui en nous. L'homme du commun qui a perdu ou refoulé ce pouvoir ou cette qualité les retrouvera, parfois avec stupeur, émerveillement, joie et félicité, lorsqu'il découvrira les toiles peintes d'une artiste de qualité.

Si le support et la toile utilisés sont ordinaires, ce qui fait la différence entre la production picturale de  Hyun-Jin Kwon et celle d'un autre artiste, ce qui est en quelque sorte 'sa marque de fabrique', pour reprendre la terminologie du critique Jean-Claude Moineau, outre le format carré et la sérialité de la production intitulée en anglais Visual Poetry (Poésie visuelle), c'est le matériau utilisé, cette couleur chimique qu'elle a fini par obtenir après un long temps de recherche et d'expérimentation, jusqu'à altérer son état de santé, santé aujourd'hui entièrement recouvrée.

Cette recherche a été, comme le montre les toiles peintes on ne peut plus productive. Et plutôt que de parler de débauche, ou d'excès de couleurs, termes qui peuvent avoir une connotation péjorative, je propose d'utiliser le terme ou notion ou concept deleuzien de flux : flux de matériaux, flux de couleurs, flux de lumière, d'ombres et de reflets.

Le flux est aussi mouvement qui produit des branchements, de nouveaux agencements : les couleurs jaillissent sur la toile comme la lave incandescente jaillit du volcan en irruption, et c'est pourquoi certaines d'entre elles bien qu'elles ne figurent rien prennent cependant un caractère figuratif éminemment minéral, non seulement en figurant la roche solidifiée, mais aussi l'écorce terrestre en fusion, en mouvement. A l'opposé, sur d'autres toiles, la peinture s'écoule comme les fluides corporels : sang, plasma, lymphe, et elles prennent alors non plus un aspect minéral mais deviennent éminemment organique. Elles suggèrent alors un constituant fondamentale de la cellule vivante : le cytoplasme où baignent et se meuvent le noyau, les vacuoles et différents organites.

Comme l'écrivent très justement Gilles Deleuze et Félix Guattari : "Les perceptions comme percepts ne renvoient pas un à un objet préexistant, si elles ressemblent à quelque chose; c'est une ressemblance produite par leur propre moyen." C'est seulement, comme le travail pictural de Hyun-Jin Kwon nous le montre magistralement, le fait de couleurs, de coulures, de traits, d'ombre, de lumière, etc.

Cet écoulement de la peinture comme fluide nous montre aussi la trace du temps passé, présent et futur. Dans le même temps, les toiles renvoient tout à la fois au caractère microscopique des organismes vivants ou non, et à la notion de cosmos, plus encore à celle de Chaosmos, autre concept deleuzo-guattarien.

Pour clore cette trop brève présentation; je citerai le déploiement de son travail par l'utilisation du médium vidéo. Bien que lié aux toiles peintes l'approche est différente et le résultat est autre : il n'y a non plus une image fixe qui contient cependant en elle, comme on l'a indiqué précédemment le mouvement, mais une image mouvement qui a aussi le pouvoir de devenir immobile.

Dès lors un autre monde, d'autres mondes tout aussi fascinants que ceux des toiles vont pouvoir se déployer pour enrichir l'imaginaire et l'imagination des spectateurs.

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